Notre évêque nous a traités de méchants par voie de presse. Je m’insurge contre cette insulte diffamatoire, et je le lui ai écrit. En l’occurrence, la « méchanceté de quelques-uns » était surtout la traduction par deux prêtres de ce qu’ils ont vécu comme un scandale : des laïcs se sont permis de ne pas être d’accord avec eux, et de vouloir poursuivre un mode de fonctionnement, la coresponsabilité, qui avait fait ses preuves depuis quarante-cinq ans dans notre communauté ; ce qu’ils ont vécu, en tant que clercs, comme une agression contre leur monopole d’essence divine.

La coresponsabilité est directement inspirée par la fraternité baptismale, mais elle se heurte dans l’Église à une conception archaïque du prêtre, sacralisé et investi d’une autorité supérieure à celle de tous les laïcs réunis. Pourquoi archaïque ? Parce que dans la société, dans les familles, dans les entreprises, la compréhension comme la pratique de l’autorité ont évolué, notamment depuis les années soixante-dix ; et que l’Église ne peut pas rester la seule institution figée dans un esprit quasi médiéval, comme du temps où le curé était le seul du village à savoir lire.

Au-delà de cette question, c’est même l’esprit critique, essentiel à tout progrès intellectuel, qui a mauvaise presse dans notre Église. La Croix a publié un article de Christophe Henning à ce sujet le 19 novembre dernier (p. 21 de la version papier), pour commenter les trois recommandations de la commission Sauvé qui incitent à repenser les pratiques pastorales dans ce domaine. L’auteur pense que l’Église « craint de fragiliser la foi des fidèles » en ouvrant cette boîte de Pandore, comme si (se) poser des questions était vécu comme une menace ; y compris quand cet esprit critique s’exerce de façon « constructive […] au service du “nous” et non du “je” » (citant Paul-Antoine Drouin, ancien vicaire général du Mans). Or aussi bien la Ciase, dans sa recommandation n° 6, que le pape François, dans Evangelii gaudium n° 64, insistent sur l’importance de l’éducation à la conscience critique, des jeunes comme des prêtres.

Cela concerne la pastorale au premier chef, mais cela doit également pouvoir toucher le cœur de notre foi, la théologie n’étant l’apanage de personne. Or que voyons-nous dans les différents supports catéchétiques mis à disposition des chrétiens ? Le Catéchisme de l’Église catholique, d’après le théologien Ghislain Lafont (Le catholicisme autrement ? Cerf, 2020) « canonise un état de la foi et de la vie de l’Église qui empêche en fait d’aller de l’avant et de rencontrer le souffle de l’Esprit qui ne s’arrête jamais ». Les différents livrets mis à disposition des jeunes des aumôneries, à l’occasion des JMJ par exemple, sont rédigés sous forme de questions-réponses monolithiques, sans l’ombre d’une pluralité d’interprétations, et ne laissent place à aucun questionnement en suspens, non résolu, riche de ses questions mêmes ; c’est bien simple, leurs rédacteurs savent tout de Dieu, de la vie des autres, et des bonnes décisions à prendre dans tous les moments les plus compliqués de la vie. Il semble que les parcours de type Alpha, très utilisés en paroisse pour recatéchiser les adultes, soient également assez sûrs d’eux-mêmes et prescriptifs. Aucun de ces outils n’encourage la moindre perspective d’esprit critique de la part du chrétien de base, à qui trop souvent on propose non pas divers témoignages basés sur des convictions, grâce auxquels il va tracer son propre chemin, mais des certitudes clés en main et bien formatées (« emballé, ficelé, c’est pesé », comme on disait chez le boucher).

Et bien qu’on se le dise : à Saint-Merry, hors des murs comme autrefois dans les murs, nous aimons débattre, du fond, de la forme et de la méthode, pas pour tomber tous d’accord sur tout, mais parce que ces confrontations d’idées nous enrichissent, nous aident à progresser dans l’intelligence de la foi ; parce qu’il n’y a jamais une seule réponse ni une seule solution à toutes les questions que l’Évangile soulève en nous ; parce que les propositions des autres, même et surtout quand elles s’opposent aux miennes, élargissent singulièrement mes horizons de foi et mes perspectives de vie. Il s’agit juste de continuer à le faire fraternellement, pacifiquement et respectueusement, y compris quand nous prenons les choses très à cœur et que nous ne sommes éventuellement pas d’accord du tout !

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Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

  1. Jean Verrier says:

    Ce rappel des raisons de nos désaccords avec les deux derniers curés de St-Merry et “responsables” du Centre pastoral, est très juste et très utile à faire connaître. Quant à ce qui est dit ensuite, en élargissant la question, de la peur de l’esprit critique dans l’église catholique romaine, cela me paraît en effet une triste réalité.

  2. Elisabeth Descours says:

    Je retrouve tout à fait dans les propos de Blandine Ayoub l’esprit Saint-Merry qui m’a fait adhérer à cette communauté il y a 6 ans.
    Pour avoir participé à un parcours alpha, dans un autre cadre, je dois dire que la trame, les thèmes abordés sont effectivement partie d’un programme bien établi, mais que chaque séance, après le témoignage d’une personne (toujours un.e laïque, dans mon cas), accorde beaucoup de temps aux échanges entre participants. Avec de bons animateurs, la parole est très libre, ainsi chacun peut s’exprimer, et chacun s’enrichir du point de vue de l’autre.

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