Le film « L’Évangile de la Révolution » a suscité un grand intérêt. Dans ce second épisode, Jean-Claude Thomas poursuit, avec le Brésil, la mise en relation de ce film et les témoignages qu’il rassemble, avec l’expérience concrète vécue ici en solidarité avec les communautés d’Amérique Latine ou là-bas sur le terrain même.
Rencontre concrète avec ces communautés, comme Jean-Claude Thomas l’a vécue : échanges et soutien, espérances et temps forts partagés, mais aussi lecture renouvelée de l’Évangile et interrogations actuelles.
Brésil
Le long interview de Frei Betto qui ouvre la séquence sur le Brésil, fait comprendre avec beaucoup de clarté combien le soutien apporté par de nombreux chrétiens aux révolutions sud-américaines et leur participation à la lutte contre les dictatures est dans la droite ligne d’une saine compréhension de l’Évangile et du christianisme. C’est d’une clarté sans faille.

La manière dont il associe Évangile et socialisme à travers son expérience de frère dominicain rejoint un évènement qui n’est pas évoqué dans le film mais qui a joué un rôle important dans cette histoire : en Avril 1972, une rencontre « Chrétiens pour le socialisme » avait eu lieu au Chili. Plus de 400 participants (prêtres, pasteurs, laïcs et religieuses d’Amérique latine) s’étaient réunis pour expliciter le lien entre leur foi chrétienne et la lutte contre l’injustice socio-économique et soutenir les transformations révolutionnaires. Le mouvement était inspiré par la Conférence de Medellín de 1968 et de son « option préférentielle pour les pauvres ». Pour beaucoup des responsables chrétiens engagés dans cette lutte, pour certains jusqu’au don de leur vie, cette rencontre et le mouvement qui en est issu ont été déterminants.
Mais pour la majorité des chrétiens qui se sont trouvés impliqués dans ces luttes, les choses ne se sont pas passées ainsi. En écoutant Frei Betto, je revoyais une multitude de visages : habitants des poblaciones du Chili, petits paysans posseiros du Brésil, habitants des bidonvilles de Buenos Aires ou de l’altiplano péruvien. C’est leur cheminement qui me revenait en mémoire. Ce qui a tout changé pour eux, c’est le moment où, à la suite du Concile Vatican II, l’Évangile et la Bible sont arrivés entre leurs mains. Beaucoup ne savaient pas lire et c’est d’abord péniblement qu’ils ont déchiffré ces textes qui se sont mis à leur parler. Je repense à cet homme de l’Ouest du Nicaragua qui a créé avec ses voisines un premier groupe de lecture de l’Évangile dans son coin isolé de montagne. Je l’ai rencontré quelques années après. Je lui ai demandé combien de groupes existaient maintenant. Il m’a répondu avec un petit sourire : « il y en a 600 » ! Les responsables sandinistes de la région m’ont dit : « Avec eux, vraiment, on peut changer les choses ! ».
C’est comme chez nous
Que de fois, dans ces communautés populaires où beaucoup venaient aux célébrations avec la Bible dans la main, j’ai entendu les gens dire, à propos de récits de l’Ancien Testament ou des Évangiles : « C’est comme chez nous ! ». C’est « comme chez nous » quand on lit les Béatitudes ou un passage de l’Exode où Dieu se dit prêt à libérer son peuple. C’est « comme chez nous » quand on écoute les prophètes comme Amos. C’est « comme chez nous » quand Isaïe annonce un temps nouveau où Dieu consolera son peuple. C’est « comme chez nous » quand Jésus invite les apôtres à le suivre au risque de leur vie. Le vrai moteur, c’est ce lien viscéral perçu par des hommes et des femmes de milieu populaire, c’est le ferment évangélique devenu ferment de la vie quotidienne.
Pour beaucoup de communautés qui, comme la nôtre, ont tissé des liens de solidarité avec ces communautés, ces liens ont d’abord été le fruit de rencontres. Pour nous, la rencontre d’exilés du Chili et d’Argentine. À travers eux, nous avons reçu de plein fouet l’impact des situations dictatoriales dans leurs pays, des violences et de l’injustice qu’elles engendraient. Comme beaucoup ici, nous étions au courant des évènements de là-bas et notre sensibilité politique et religieuse préparaient le terrain. Mais ces exilés ont été des médiateurs. Médiateurs avec leurs communautés d’origine maltraitées, persécutées, qui luttaient pour des changements radicaux. Médiateurs avec des groupes des pays voisins, en Amérique centrale notamment.
Je voudrais souligner combien ces liens ont été source d’un apport mutuel, essentiel pour nous comme pour eux. À travers les échanges et le soutien durant les années de dictature, s’est opéré un échange réciproque d’espérance et de lucidité politique. Cet échange a été source, pour beaucoup dont je fais partie, d’une nouvelle façon de lire la Bible et les Évangiles, en les mettant plus directement en relation avec le quotidien, et le quotidien des plus pauvres. Source encore d’une autre conception et d’une autre expérience de l’Église, une Église plus large, plus variée, plus impliquée dans la vie du monde à tous les plans.
Les célébrations deviennent le lieu d’une forme nouvelle de communion, en devenant la caisse de résonance de ce qui se vit dans de multiples directions, liens de proximité mais aussi luttes lointaines, espoirs partagés, mais aussi drames et tragédies. Avec une compréhension de la Parole à laquelle, comme dans de nombreuses communautés de là-bas, tous participent, grands et petits, prêtres et laïcs, hommes et femmes.
Nous aussi, cela nous a amenés à dire : « C’est comme chez nous ».
Lula et Betto
Frei Betto a passé quatre ans en prison sous la dictature. Avec son frère dominicain Tito de Alencar, ils ont été longuement torturés. Tito en a gardé de telles séquelles qu’il a fini par se suicider, en France où il s’était réfugié, en 1974. Betto, lui, a survécu et continué à se battre aux côtés des plus pauvres, tout en faisant un travail remarquable au plan politique comme au plan théologique et littéraire. C’est dans une favela de São Paulo, où il avait choisi de vivre, qu’il a rencontré Lula, alors ouvrier métallurgiste et dirigeant de syndicat. Leur combat commun s’est orienté vers le changement de régime et la conquête du pouvoir par des voies démocratiques. Conquête du pouvoir non comme une fin en soi, mais comme un moyen de changer la donne dans leur pays.

Quand, en 1984, il m’a accueilli dans son couvent de São Paulo et proposé de rencontrer Lula, l’un et l’autre n’étaient pas au bout de leurs peines. Pour moi, impossible alors d’imaginer ce qui est advenu depuis cette date. Mais je sais bien, pour l’avoir touché du doigt, que derrière la figure de Lula, il y a non seulement le PT, le Parti des Travailleurs du Brésil, malheureusement largement corrompu aujourd’hui, mais aussi le meilleur de la théologie de la libération : des hommes comme Betto, qui ont tant payé de leur personne, les 100.000 communautés de base du Brésil, une grande partie de l’Église engagée dans ce chemin de libération, sans oublier le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre, et des centaines d’organisations populaires. Ils ont joué un rôle essentiel et fortement contribué à changer la donne, dans ce pays immense où les grandes entreprises internationales et les grands propriétaires pèsent de tout leur poids. Betto lui-même fut coordinateur du Programme Faim Zéro qui a fait chuter de 30% le taux de pauvreté, en 2003-2004..
Nous connaissons tous ce qui est advenu de Lula, son élection en 2003 et en 2006, son soutien à Dilma Rousseff, ses démêlés avec le juge Sergio Moro, sa condamnation à douze ans de prison, sous la présidence de Bolsonaro, son incarcération puis sa libération en 2021 et sa réélection en 2022, sa candidature en 2026. On parle peu du Brésil, sauf lors des incendies en Amazonie ou lorsque la destruction d’une partie de la forêt amazonienne aggrave les risques pour la planète. On parle peu de Lula, sauf quand on le voit au milieu des chefs d’état du Sud global, à côté de Xi Jinping.
Mais peut-être à cause de la manière dont il m’a ouvert la porte de sa maison en banlieue de São Paulo, en short et en t-shirt, c’est le courage dont il a fait preuve depuis cette date qui me touche le plus aujourd’hui. Son opiniâtreté, sa manière de se relever et de repartir au combat.
Entre hier et aujourd’hui

CC BY SA 4.0
Lula est devenu un symbole pour son peuple, y compris dans l’affrontement entre deux conceptions incompatibles du christianisme : celle des Évangélistes d’obédience nord-américaine, soutien de Bolsonaro et d’une forme de fascisme, et celle de l’Église qui nous est chère, celle de Dom Hélder Câmara, et de Pedro Casaldaliga, celle de Frei Betto, de Tito de Alencar, de Léonardo Boff, celle des posseiros et des communautés de base. Celle du prêtre et de l’école de samba que l’on voit dans le film, dansant et chantant « Nous ne luttons pas pour la victoire, mais pour être le sel de la terre ».
Certes, ce qui se passe au Brésil avec Lula n’a pas la radicalité d’une révolution. Or, dans la révolution, c’est la radicalité qui fascine. Mais, pour ceux qui suivent la voie démocratique et non la lutte armée, les risques sont finalement les mêmes. La répression peut être aussi violente, sanglante dans beaucoup de cas. On a apparemment les mains moins pures, les compromis sont plus fréquents. Mais, comme l’écrivait Péguy à propos de l’angélisme politique ou moral « Ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains ! » .
Dans ce continent qui a été « évangélisé à coup de sabre et de goupillon », comme me le rappelait un jeune curé du Mexique nommé Jésus, en ajoutant « mais si mes ancêtres sont devenus chrétiens et qu’ils le sont restés, c’est qu’ils se sont reconnus dans le crucifié ! », Lula et ses semblables sont en même temps symbole d’un basculement. Le christianisme, longtemps associé à l’oppression, devient chemin de libération, ferment de lutte pour renverser un ordre injuste et pervers, et aller vers un monde de justice et de fraternité. Il passe de son statut de caution et de ciment d’une société structurellement inégalitaire à celui de sel de la terre et de ferment d’un monde nouveau.
La confrontation et l’affrontement entre ces deux formes et ces deux compréhensions radicalement différentes de l’Évangile ne concernent pas seulement le Brésil et l’Amérique Latine. C’est aujourd’hui une confrontation mondiale dont nous sommes partie prenante. Du côté d’un christianisme souvent associé à l’extrême droite et lui servant de caution, où se rejoignent aujourd’hui des Évangélistes, des catholiques à la J.D. Vance ou des leaders du Rassemblement National (et bizarrement Vladimir Poutine et le patriarche Kiril), il y a de gros moyens, financiers, politiques et autres. Toute une partie de l’Église catholique peut être tentée de suivre ce mouvement, comme ce fut le cas en Amérique Latine dans les années 70.

De l’autre côté, celui de ce christianisme qui a tant œuvré au fil des siècles pour façonner, au sein de l’humanité, un « Nous » fraternel et hospitalier, ce christianisme proche des pauvres et des assoiffés de justice, qui s’incarne parfois dans la figure d’un Pape comme François. les moyens sont plus modestes. Mais, s’il a connu et connaît bien des défaites, sa dimension prophétique et son rôle dans l’histoire de l’humanité sont indéniables. Il lui faut certes de grandes figures, comme celles qu’a connues l’Amérique Latine, mais aussi des artisans besogneux qui ne désespèrent jamais.
Il lui faut aussi, comme nous l’avons vu, des hommes et des femmes prêts à entrer en résistance, au péril de leur tranquillité d’abord, puis de leur sécurité et de leur vie.
Et nous, ne devrons-nous pas entrer bientôt en résistance ? Mais n’est-ce pas déjà commencé ?




