L’œuvre de Pascale et Damien Peyret, admirée à Saint-Merry en 2020, est à nouveau exposée le 4 avril 2025 à l’occasion de la veillée œcuménique sur l’Espérance organisée par Saint-Merry Hors-les-Murs. La chronique de Jean Deuzèmes
La grande nappe bleue avec ses traces d’assiettes recouvrant un autel de fortune s’inscrit par sa production dans un temps très particulier, celui du Covid où il était impossible de célébrer. Cette œuvre, qui produit à nouveau beaucoup d’émotions, est en fait intemporelle et revisite aussi, à sa manière, l’histoire de l’art.
Si le titre « Cyanotype » fait référence à une technique ancienne de la photographie, le sous-titre de cette œuvre minimaliste « Célébrer la Cène au 24e jour de confinement » en exprime tout le sens.

Cette installation étrange et simple est une toile photographiée produite le Jeudi Saint 2020 par les deux artistes Pascale et Damien Peyret, seuls chez eux et ne pouvant se rendre aux offices de Saint-Merry. La création a eu lieu dans la cour de leur atelier, avec les moyens à leur disposition, puis poursuivie le Vendredi Saint et dans la période de silence qu’est le samedi. Transmises à Voir et Dire, les photos ont été publiées le dimanche de Pâques, pour faire lien entre tous les membres de la communauté enfermés chez eux.
Entre le jeudi, institution de l’Eucharistie, où le pain devient le moyen de faire communauté sans limite de temps, et le dimanche de Pâques, où l’évangile dit des disciples d’Emmaüs, Luc 24 (30-32), fait de la rupture du pain le moment de la reconnaissance du Christ et de la révélation de la résurrection, il y a continuité de sens, comme dans la production de l’œuvre.
La démarche des deux artistes est à la fois technique, artistique, humaine et religieuse :
« 11 avril 2020 à 09:56
Deux journées denses, une concentration intense.
Jeudi Saint 24e jour de confinement.
Tout au long de la journée nous avons préparé la table, dressé le couvert : douze assiettes + une, une coupe pleine, puis nous avons offert cette tablée aux rayonnements du soleil, à la fin du jour, nous avons rincé abondamment la nappe à l’eau claire, progressivement l’image est apparue : douze cercles parfaits comme des hosties de part et d’autre d’un cercle lumineux au centre, et face à celui-ci une coupe traversée par la lumière.
Quand tout fut terminé, alors que nous contemplions en silence la grande toile qui séchait à la brise du soir, un voisin que nous ne connaissons pas a écouté le Requiem de Mozart toutes fenêtres ouvertes, bouleversant.
Vendredi Saint 25e jour de confinement :
Nous avons placé la nappe sur la table puis photographié et filmé, Damien est monté sur le toit pour embrasser d’un seul regard la scène, nous avons maintenant beaucoup de « matériel » pour rendre compte. » (Pascale Peyret)


Placée initialement à Saint-Merry, à la croisée du transept de l’église de la Renaissance, elle revient dans la crypte du « Forum 104 », rue de Vaugirard, dans un environnement vidé de toute décoration. Était-ce si différent dans la salle haute où le Christ a rassemblé ses disciples pour la dernière fois ?
Il y a dans le monde de l’art des thématiques qui définissent des genres très précis, dans lesquels les artistes expriment leur expérience et leur vision : les Vanités, les natures mortes, les paysages, les crèches et les maternités, et bien sûr les Cènes. Ici, l’œuvre séminale qu’est devenue celle de Léonard de Vinci est très pesante, car à chaque fois qu’un artiste se saisit de ce thème, la question se pose : comment dépasse-t-il ce modèle ? (Lire Voir et Dire)

Les EpouxP ont eu quatre idées lumineuses : exploiter une vieille technique de leur média (cyanotype inventé en 1842), qui consiste à rendre photosensible un tissu avec un mélange chimique avant de l’exposer aux UV du soleil ; reconstituer une scène en atelier, ici une cène avec des assiettes et une coupe contemporains dont il ne reste que la trace minimale, le blanc et le bleu dynamisant visuellement l’ensemble, et le rendant immédiatement compréhensible ; disposer l’œuvre sur une table comme elle l’était initialement ; produire cette œuvre en un temps symboliquement très dense : le confinement de la semaine sainte et le jeu minimaliste sur le vide, avec des séparations aussi nettes que chez Ellsworth Kelly, rendant évidente une présence, comme dans le tombeau vide ou l’expérience des disciples d’Emmaüs.
En 2025, le groupe de Saint-Merry Hors-les-Murs, Spifrat qui accueille cette œuvre durant leur veillée de prière, souhaite lui donner une espérance œcuménique : que toutes les familles chrétiennes se retrouvent à la même table de célébration.