Saint-Merry Hors-les-Murs est en lien avec d’autres sites animés par des chrétiens d’ouverture, avec lesquels nous entretenons des liens fraternels. Ils relaient certains de nos articles, et nous nous proposons de faire de même. Nous publions ici un texte d’Ignace Berten, dominicain, théologien belge qui est intervenu pour la CEPFE dans le cadre de son cycle de conférences ” Osez aussi l’Église au féminin “.
La Commission d’Études sur la Place des Femmes dans l’Église (CEPFE) a pour objectif de travailler la question de la place des femmes dans l’Église. La pertinence de cet objectif est fondamentale. Lors de la préparation du synode sur la synodalité, la demande d’examiner la question de la place des femmes dans l’Église a été massive. Le synode s’est conclu sans rien de concret, mais avec la mise en place d’une commission d’étude sur la question. On verra.
Je pense qu’il est nécessaire de contextualiser davantage notre problématique dans une double direction : repenser assez radicalement la réalité des ministères et penser davantage le modèle possible et souhaitable de l’Église locale.
Repenser la réalité des ministères
Je pars d’un fait interpellant. Chaque année, la Conférence épiscopale belge publie un rapport très développé sur l’état de l’Église en Belgique. Le rapport tout récent porte sur l’année 2023. Les statistiques publiées dans ce rapport sont particulièrement interpellantes. Le tableau donne des chiffres : je les ai traduits en pourcentages, ce qui est beaucoup plus parlant. Les chiffres comparent ceux de 2017 et ceux de 2023. En 6 ans, le nombre de prêtres diocésains a baissé de 36% (pour les religieux prêtres un peu moins : 24%). Les baptêmes ont diminué de 32%, la participation à la messe dominicale de 41%, les mariages religieux de 39%. Les chiffres pour la France sont sans doute assez proches, moins violents peut-être. Il est évident que, dans nos pays, nous allons vers une toute autre Église dans un avenir proche par la force des choses. Ni les évêques ni Rome ne semblent prêts à affronter ce défi.
Nous devons penser l’engagement et le travail de la CEPFE dans ce contexte.
Quel modèle concret d’Église pouvons-nous imaginer, quel type de fonctionnement pour répondre aux besoin de vie de foi des communautés, qui seront plus petites et plus dispersées ? De quoi, de quels ministères et services[1] les communautés chrétiennes ont-elles besoin pour vivre ? Comment doivent-elles s’organiser ? Questions que je travaille depuis de nombreuses années.
Une conviction commune nous porte : ce n’est pas le catholicisme identitaire, fortement présent dans les générations plus jeunes de prêtres ( cf. la Communauté St Martin) et de jeunes catholiques. C’est présent en Belgique, mais davantage encore en France où les clivages et les polarisations sont beaucoup plus marqués.
Au sujet des ministères, je suis animé de deux convictions fondamentales : il nous faut déconstruire la figure traditionnelle et doctrinale du prêtre et, d’autre part, penser l’ensemble des ministères à partir du besoin des communautés et non penser l’ensemble de la pastorale, en particulier sacramentelle, à partir du prêtre et de sa disponibilité. Si une étape pourrait être l’ordination de femmes prêtres, ce n’est pas la réponse à la question ni de l’animation des communautés chrétiennes ni de la place des femmes dans l’Église.

Le prêtre, tel qu’il est défini et trop largement vécu tant par eux-mêmes que de la part des laïcs, est une figure très cadrée. Il est un homme et non une femme, célibataire et donc non marié, ordonné et engagé à vie. Cette figure doit être déconstruite.
De plus, le prêtre est fondamentalement l’homme du sacré, il est détenteur d’un pouvoir exclusif en tant que représentant du Christ. Les textes théologiques (y compris Vatican II) et canoniques sont tout à fait explicites quant au terme de « pouvoir sacré ». Avec toutes les dérives que cela a permis en termes d’abus sexuels et de pouvoir. Et ce n’est pas terminé.
Personnellement, je crois, d’une part, au sens d’un engagement personnel à vie dans le ministère. Mais cet engagement doit pouvoir être exercé par un homme ou une femme, marié ou célibataire. Je crois, dans ce cadre, au sens d’un célibat choisi librement. Il y a bien sûr aussi le célibat inhérent à la vie religieuse. Je suis convaincu qu’il faut en outre penser théologiquement et pratiquement l’institution de ministères sacramentels délégués ou mandatés. C’est-à-dire : une personne reçoit la mission d’exercer un ministère sacramentel pour une paroisse déterminée (communauté locale), pour une prison, pour un hôpital, et cela pour un temps déterminé, sans ordination (pour éviter le cléricalisme), pour répondre aux besoins locaux. François a explicitement exclu toute idée de délégation en ce qui concerne les sacrements.
Quel modèle concret d’Église locale ?
Dans ce contexte, il faut penser globalement l’Église locale. Celle-ci comporte différentes instances ou différents pôles qu’il s’agit de faire vivre. Il faut réfléchir comment les désigner et les articuler de façon créative au service de l’ensemble.
Je retiendrais six pôles signifiants de la constellation ou de la nébuleuse catholique.
- 1- Il y a un premier pôle important qui est la paroisse. Le système paroissial actuel est obsolète en tant que cadrage territorial qui peut rassembler une série de lieux de culte, ou clochers. Je ne pense pas que la paroisse en tant que telle doive disparaître, mais elle demande à être repensée au plus près de la réalité locale (à l’encontre du mouvement actuel de fusions en fonction du nombre de prêtres disponibles) : communauté locale stable de célébration et d’offre de sacrements, communauté au service de laquelle il y a un ministère sacramentel reconnu et mandaté, mais pas nécessairement ordonné. Entre autres, il s’agit de ne pas exclure ceux qui se disent croyants et catholiques, mais qui ne pratiquent quasiment pas. Il arrive que dans l’accueil de ces personnes, pour des demandes de baptême par exemple, les exigences demandées transforment les sacrements à être des douanes, ce que François met fortement en cause. En complément au pôle paroissial, il y a des lieux spécifiques comme les hôpitaux, les prisons. Tant pour les paroisses que pour ces lieux, des ministères sacramentels délégués, non ordonnés et pour un temps déterminé sont nécessaires[2].
- 2- À côté de ce pôle paroissial, il y a différentes initiatives structurées ou plus ou moins stables, qui visent à soutenir la vie spirituelle, la foi et l’engagement des croyants. Du côté spirituel, peut citer les Équipes Notre-Dame, ou d’autres mouvements liés aux ordres religieux comme les Fraternités dominicaines, les fraternités Charles de Foucauld, les groupes CVX animés par les Jésuites, etc.
- 3- Il y a aussi une multitude de groupes de chrétiens se réunissant librement, exerçant par là leur droit d’association reconnu par l’Église. Groupes généralement moins structurés et moins stables. On peut citer les communauté de base, les groupes de prière, des groupes bibliques, liés ou non à des paroisses. Certains participants à ces groupes participent aussi à la vie d’une paroisse, y assument parfois des engagements, tandis que pour d’autres, c’est le seul lieu d’expression et de soutien de leur foi. Significativement, Saint-Merry, communauté chassée de son lieu de culte il y a quelques années, dès lors non reconnue, continuant librement sous le nom de Saint-Merry hors-les-murs ; actuellement la communauté a une reconnaissance officielle, mais est en attente d’un lieu public de célébration.
- 4- Il y a les nouveaux mouvements, avec leur dynamisme propre, mais aussi leurs difficultés et leurs dérives. Certains se situent plus ou moins en concurrence des Églises diocésaines ou paroissiales, d’autres s’y insèrent, d’autres encore, avec l’appui de certains évêques, mettent la main sur des paroisses et y impriment leur sensibilité propre, ce qui crée parfois des tensions. Il faut s’interroger sur l’inscription de ces mouvements dans la vie des diocèses et plus largement dans le tissu ecclésial.
- 5- Il y a ensuite des pôles spirituels qu’on peut dire mystiques, représentés par les communautés religieuses contemplatives, abbayes et monastères : lieux de prière et d’accueil très ouvert, de retrait offert, de formation. Ce sont des lieux importants d’hospitalité chrétienne. Certains de ces lieux sont dynamiques et très ouverts, d’autres sont très traditionnels, à la limite de l’intégrisme. Pour toutes sortes de raisons beaucoup de ces lieux importants dans le tissu ecclésial sont en difficulté ou ont disparu. De façon plus large, il y a les communautés religieuses apostoliques, masculines ou féminines insérées à leur manière dans la pastorale locale, en très forte diminution, et qui sont peu reconnues et encore moins soutenues dans leur spécificité et leur apport propre.
- 6- Il y a encore le pôle de solidarité ou de diaconie. Les mouvements classiques d’Action catholique ont perdu de leur vigueur. La mouvance associative d’origine chrétienne est vivante et large, même si la référence catholique, ni la référence chrétienne ne sont plus dites ni effectivement vécue comme telle ; on constate que l’ensemble de ces mouvements est marqué par une forme significative de personnalisme.
Une question devrait, à mon avis, être rencontrée : ne faudrait-il pas créer un ministère de lien entre ces multiples instances, ministère autre que celui de l’évêque ou du doyen qui est essentiellement pastoral ? Ce ministère ne devrait pas nécessairement être porté par un ministre ordonné. Il s’agirait de la tâche difficile, non de contrôle ou de direction, mais de contribution à animer un tissu de relations, d’échanges et de communion, qui soit aussi attentif à faire place aux différences d’options et de sensibilités en évitant les polarisations telles qu’on les observe en France par exemple.
Il est évident que l’Église en Belgique ou en France ou au niveau continental (puisque le synode ouvre à des différenciation régionales) n’est pas prête à mettre en œuvre un tel modèle. Mais :
- s’il peut y avoir accord pour dire que c’est vers quelque chose de ce type qu’il faudrait tendre,
- si on est prêt à en débattre pour le préciser, l’équilibrer davantage, le compléter ou le modifier,
il devrait être possible de se demander quelles sont les pratiques, les initiatives et les démarches possibles dès maintenant, modestes peut-être, et éventuellement parfois transgressives, qui s’inscriraient dans une telle perspective pour s’en approcher et la préparer. Il est clair que ces initiatives peuvent être très différentes selon les lieux : soutien ou non de l’évêque du lieu, approbation explicite, publique ou non, ou encore acceptation ou tolérance plus ou moins positive.
Ignace Berten
*********************************************************************************************
Quelques notes suite aux échanges
Avec ou sans prêtres, eucharisties ou partages de la Parole
Les pratiques des Églises et des communautés protestantes peuvent m’inspirer, mais je me situe clairement et de façon responsable dans la tradition catholique. Je crois à l’importance des sacrements et au rôle fondateur de la célébration eucharistique en mémoire du Christ. Avec deux nuances : des communautés ont continué à exister sans prêtres, au Japon pendant des siècles, par exemple autour de diverses formes de dévotions, mais ce n’est pas un modèle idéal ; l’eucharistie n’est pas non plus la seule forme de célébration, des célébrations de la parole peuvent aussi être très importantes. Après Vatican II, dans nos pays, les évêques ont soutenu des ADAP (Assemblées Dominicales en Absence de Prêtre) ou plus positivement ADAL (Assemblées Dominicales Animées par des Laïcs), puis il se sont montrés réticents : les fidèles risquaient de confondre ces célébrations avec de « vraies » eucharisties.
Développer une théologie plus souple du sacrement
Je pense aussi qu’il nous faut développer une théologie beaucoup plus souple du sacrement : les choses se sont centrées fortement sur des normes canoniques de ce qui est légitime ou non, valide ou non. Il nous faut une conception beaucoup plus large de ce qui est de l’ordre sacramentel. Pour moi, des communautés, et j’en connais bien plusieurs, qui, pour toutes sortes de raisons célèbrent des eucharisties présidées et animées par des laïcs, et ont, par là, une pratique proprement sacramentelle.
Le rôle de l’évêque
L’évêque a une place fondamentale en ecclésiologie catholique, accentuée fortement par Vatican II. Le problème est que l’évêque a dans son diocèse un pouvoir quasi absolu, et qu’à un évêque ouvert, soutenant initiatives et participations, peut succéder un évêque beaucoup plus rigide, qui met fin aux initiatives en place. C’est vrai aussi, pour une part, en ce qui concerne les curés. L’Église s’ouvre aujourd’hui à des relations plus équilibrées dans le cadre de la synodalité.

Le droit canon parle du conseil épiscopal et du conseil paroissial. Le synode affirme qu’ils doivent être obligatoire partout, ce qui est loin d’être le cas. Sur l’autorité de l’évêque : « Dans une Église synodale, la compétence décisionnelle de l’évêque […] est inaliénable. […] Cependant, elle n’est pas inconditionnelle : une orientation qui émerge dans le processus consultatif, en tant que résultat d’un discernement correct, surtout s’il est effectué au sein des organes participatifs, ne peut pas être ignorée » (n. 92). Quant aux organes consultatifs, comme le conseil pastoral, le texte a d’abord précisé : « L’autorité pastorale a le devoir d’écouter les participants à la consultation et, par conséquent, ne peut plus agir comme si elle ne les avait pas écoutés. Elle ne s’écartera donc pas du résultat de la consultation, quand elle est concordante, sans une raison qui s’avère prévalente et qui doit être opportunément exprimée » (n. 91). Cela ne supprime pas un droit de dire qu’on n’est pas d’accord avec la décision !
Il est évident que, malgré ce balisage, les dérives autoritaires restent possibles. Il en est ainsi dans toute institution, à tous les niveaux. Les groupes informels n’y échappent pas, loin de là.
[1] Je distingue ministère et service. Le ministère est institué et mandaté institutionnellement, ce qui n’est pas une condition pour de multiples services qui sont simplement organisés pour être efficaces (l’accueil à l’église, une permanence téléphonique…). Dans ma perspective, je parle de ministères et de mandats sacramentels. Mais le ministère n’est pas nécessairement lié au sacrements. Dans l’ordre dominicain, il y a des frères non-ordonnés qui, en vertu de la profession religieuse, ont bien un mandat reconnu comme théologiens ou acteurs de pastorale.
[2] Ce ministre peut être élu par la communauté paroissiale, éventuellement à condition de recevoir la formation adéquate, s’il ne l’a pas d’une manière ou d’une autre, et recevoir un mandat explicite de l’évêque ou éventuellement d’un autre responsable régional. Des personnes peuvent aussi se rendre disponibles pour ce type de ministère et se présenter pour cela.
Pingback:Quelle Eglise voulons-nous? – Réseaux du Parvis: Chrétiens en liberté pour d'autres visages d'Eglise.