Centre-ville. Tout un monde se rencontre là : commerçants, chalands, touristes, passants, un prêtre chaque vendredi et d’autres qui y ont comme bâti leur nid.

Un nid est sans doute beaucoup dire. Du carton, une tenture pour dresser une simili tente, des couvertures, parfois un sac de couchage et toute leur richesse dans des sacs de plastique qu’ils déposent à la bagagerie pendant la journée, des gens méconnus aux relations tout aussi inconnues.

« Quand on est dans la rue, le risque, c’est l’alcool et le crack. Combien de fois, je suis tombé ? J’ai touché le fond. Combien de fois je me suis relevé ? Maintenant, j’ai une piaule, je fume des cigarettes et je bois une canette de bière de temps en temps. Ce matin, je viens au camion voir les copains mais pas trop car je ne suis pas si fort, je pourrais retomber. Je suis comme les bambous, je penche, je plie sous les tornades, je n’ai pas cassé mais… »

Ce Caraïbéen rejoint le camion du CAARUD AIDES (Centre d’Accueil et d’Accompagnement pour la Réduction des risques auprès des Usagers de Drogues). Créée en 1984, AIDES intervient auprès des personnes séropositives et des populations les plus vulnérables au VIH et aux hépatites pour les accompagner et réduire les risques de contamination. Comme le dit A., la vie dans la rue pousse parfois à la drogue. Particulièrement au crack, euphorisant, peu cher : de la cocaïne additionnée de bicarbonate de soude ou d’ammoniaque qui cristallise la poudre en petits cailloux destinés à être fumés et produisent un craquement sonore (crack) en chauffant.

Alors le camion, le B.R.A.S. (Bus de Remédiation et d’Aide à la Survie) est là trois fois par semaine et les volontaires affairés. Une jeune femme arrive, très énervée, affirmant que sa famille est menacée de mort. Une tasse de chocolat brûlant calme son regard jusqu’à ce qu’elle retrouve un homme à qui elle a prêté 10€ et qui ne peut les lui rembourser sur le champ. Quelqu’un l’éloigne en douceur ; l’altercation est terminée. Il fait froid, les caniveaux sont gelés. Les volontaires distribuent les boîtes de carton qui contenaient des madeleines pour isoler les fesses de ceux qui sont assis sur le béton brut, dont une riveraine venue tricoter et discuter avec ces gens qu’elle voit de ses fenêtres. Elle va leur offrir des calendriers, histoire de mieux se repérer dans le temps. Une trentaine de personnes sont bientôt réunies. Un jeune marocain fait rire de lui : « J’ai dû vider et fouiller entièrement une poubelle après y avoir jeté par erreur quelque chose de très précieux. » Les plus transis s’assoient sur les banquettes aménagées à l’arrière du camion. Un homme parle du Coran qu’il a lu 35 fois. Un autre écoute et se tait, il est couvert d’objets religieux, crucifix, médailles. Un Russe très souriant, porteur d’un bracelet comme on en donne à l’hôpital, se lance dans un long monologue en buvant son thé. Un jeune rentre d’une escapade à La Grande Borne, soi-disant grand marché de la drogue. Beaucoup se connaissent et se retrouvent l’après-midi dans le jardin vers l’église. On papote entre potes. Les femmes sont peu nombreuses. Dans la rue, elles ont davantage besoin de se défendre que les hommes. L’une d’elle explique qu’elle n’est « jamais descendue dans les galeries, là où sont les magasins, il y a trop de monde, trop de bruit, ç’est très inquiétant. » Les volontaires commencent à ranger les thermos lorsqu’un homme traverse la rue en courant, son sac de couchage sous le bras et une serviette de toilette sur l’épaule. Il a besoin d’une soupe chaude.

Un magasin vide, une ancienne crêperie vidée dans l’attente d’un nouveau commerce. Tout contre la vitrine, abritée sous un redan de l’immeuble, une dame qui semble âgée est assise sur deux couvertures, un bonnet de laine enfoncé sur la tête et un gros gilet qui parait neuf sur le dos. M. colorie des mandalas en dégageant des feutres de la couleur qu’elle cherche d’un grand sac de plastique. Aujourd’hui, c’est un cœur, une commande précise, il doit être entièrement rouge. M. triche un peu, pour lui donner du volume, elle ombre le bas. Elle sert la main de ses visiteurs dont elle connaît les prénoms, un binôme qui, une fois par semaine, circule dans les rues pour rencontrer les personnes sans ou avec abris. D’un autre sac, plein de cahiers de coloriages, elle tire une pochette de photos offerte par une dame inconnue : son mariage en grande tenue, elle dans sa jeunesse… et elle raconte un peu, juste assez, pas trop. M. vit dans la rue depuis plus de trente ans. C’est la première fois qu’elle en révèle autant. De ses pavés, elle observe les alentours, informe sur l’avancée des travaux de l’immeuble du bout de la rue, montre un couple attablé sur son balcon. Elle se mouche dans un mouchoir de papier si troué que la visiteuse ne résiste pas à lui tendre un paquet neuf. Un quart d’heure passe, nous sentons le froid monter : les pieds, le dos, les mains. M., quant à elle, ouvre sa veste en dépit de l’humidité pénétrante. Elle s’informe : « Vous venez la semaine prochaine ? ».

Il est temps de la quitter. D’autant qu’E. s’installe à ses côtés sur sa chaise pliante. Visage dévoré par une grosse moustache, une barbe ébouriffée et des lunettes de soleil, il explique que les Vikings ont structuré le peuple russe, des groupes slaves qui n’arrivaient pas à s’unifier. Véritable érudit ? On ne sait pourtant rien de lui. Il parle de la continuité d’une droite à l’infini, d’epsilon, du point alpha, avant de retomber sur Socrate. « Un trouble-fête dans la société d’alors, il enseignait la culture des vertus, ce qui l’a conduit en prison. »

Sous le porche d’une église, N. est assis avec son chien, un berger impressionnant. Le couple de “maraudeurs“ le salue d’un fist bump, poing contre poing et continue son chemin.

Sous une tente accrochée à un réverbère, S. tend les bras pour des embrassades auxquelles il faut se plier. Se plier vraiment tant le sol où elle est assise est bas. Dans la tente, une lampe tempête donne une lumière chaude. Pendant que S. s’abreuve d’un jus d’orange qui fleure le rhum, J., jeune Espagnol ami, raconte Rome, une ville qu’il connaît bien. Puis S. donne des nouvelles des absents. En particulier d’une jeune femme battue par son compagnon.

Dans le quartier, tout le monde se connaît, et semble se surveiller, plutôt se protéger mutuellement.

De l’autre côté du jardin, une douzaine d’Antillais discutent gaiement. H., un couvreur qui, lui, vit en appartement, est venu rejoindre ses copains. Il y a de l’entrain dans cette bande d’amis, presque de l’enthousiasme… jusqu’à l’arrivée d’une voiture de police. Les policiers encerclent un jeune gars qu’ils n’ont pas l’habitude de voir là. Chaîne autour du cou, habits voyants, il est bon pour une fouille méthodique. Le gars n’a rien de répréhensible sur lui. Les policiers repartent. En présence des policiers, sa compagne, B. s’est éloignée. De retour dans ce quartier après une escapade en périphérie, « un coin bien moins sympa où je me suis confrontée à la solitude », elle vante l’atmosphère chaleureuse du jardin et l’avantage des souterrains qui permettent de passer la nuit à l’abri. Elle avoue perdre la mémoire à cause du crack. D’une extrême maigreur, elle a froid mais n’a aucun vêtement chaud à enfiler, juste une grosse écharpe qu’elle s’enroule autour du cou. Pour la paire de bénévoles, il est temps de partir. Fist bumps pour tout le monde en signe de reconnaissance. Sensation d’une réelle solidarité, d’une communauté.

Au bistrot du bout de la rue, un chocolat fumant réchauffe les mains, les ventres et les idées des “maraudeurs“. Ils reparlent de leur après-midi, relisent les faits, échangent leurs sentiments. Pour la femme du binôme, l’aventure a commencé au temps du Covid. En distribuant des produits alimentaires, elle s’est aperçue qu’il est impossible de discuter avec les bénéficiaires, trop nombreux, frigorifiés dans la queue et impatients. « Les maraudes “mains vides“ offrent, au contraire, du temps. Je n’ai aucune arrière-pensée de charité. Les gens sont là, dans la rue. Ce ne sont pas des gens à sauver mais des gens qui veulent bien nous rencontrer. Nous lions des relations dans l’instant, instant joyeux, instant de colère, sans préparation, sans projection. » Pour l’autre membre du binôme, ce qui compte, c’est la fidélité, une présence régulière. Peu à peu, les uns et les autres font connaissance, se familiarisent, se font confiance. Il s’agit d’être là, simplement, normalement, une personne parmi d’autres personnes, parmi des semblables qui ne suivent pas les mêmes règles, n’ont pas les mêmes relations aux usages, les mêmes codes de conduite. C’est tout.

La bagagerie est un endroit où les personnes qui n’ont pas où s’abriter laissent leurs affaires : vêtements, sacs de couchage, livres, cahiers, affaires de toilette, conserves… devenus des objets précieux, entassés dans des sacs à l’enseigne des supermarchés. 

Ce sont les utilisateurs sans domicile fixe (SDF) et des bénévoles avec domicile fixe (ADF), regroupés en association, qui font fonctionner le lieu. Les président et vice-président sont sans domicile fixe et 70 à 80% des permanences sont assurées par les usagers. À la bagagerie, ils sont chez eux. Chacun à son tour est responsable du grand ménage mensuel ou des permanences quotidiennes de deux heures, matin et soir.

Ce soir-là, quatre des associés sont à la disposition des visiteurs. En bas, J. ouvre la salle des casiers et s’installe au bureau. Il vérifie que chaque visiteur est bien membre de l’association et note les présences. S., un latino anglophone, accompagne chacun dans la salle des casiers et veille à ce que personne n’empreinte quoi que ce soit dans un casier qui n’est pas le sien. Des caméras, installées à la demande des utilisateurs, dissuadent les éventuels voleurs. Pour pénétrer, il faut être inscrit, membre de l’association. Les autres, s’ils souhaitent entrer, doivent faire appeler une connaissance et l’attendent dans la rue.

Une jeune algérienne au regard couleur d’eau vive arrive la première. Étudiante en master, elle vit en foyer et trouve la vie âpre et lourde. Ce soir, elle dépose dans son casier des vêtements propres, en prélève un autre puis une boîte de conserve et repart discrètement. C’est la seule femme qui, ce soir-là franchit le seuil.

À l’étage, deux autres responsables branchent les quatre ordinateurs. Le premier s’ouvre sur une émission d’informations télévisées, le deuxième sur une demande de formulaires administratifs. Les autres restent, un moment, inemployés. La grande salle s’anime, le café chauffe. On partage des viennoiseries invendues offertes par les commerçants du coin. Les conversations s’engagent. Dans le lavabo des toilettes, A. fait sa lessive et l’étend.

Toujours au bureau d’accueil, J. jette un œil sur les événements de la semaine : aucun incident, lave-vaisselle plein mais que personne n’a mis en route, on signale un cafard… Rien de grave.

Les visites s’enchaînent même si les usagers ne peuvent entrer qu’un à un dans la salle des casiers. Alors, en attendant, ils rechargent leurs téléphones. B. vient chercher son sac à dos : « C’est un cadeau. À la bagagerie, on se fait des cadeaux, on est solidaires » ; tout comme M. qui se met à chanter des cantiques : « À force de les répéter à l’église, on les connait ! Je vais à la messe des jeunes le dimanche soir, c’est gai. » Jo, lui, n’a plus de casier, plus de contrat de travail ; il vient boire un café et parler musique avec les copains. V. s’inquiète pour une femme qui ne vient plus alors qu’on la rencontre dans la rue avec tout son barda. G. et R. parlent foot. C. apporte un hamburger à J. qui le refuse poliment, alors C. le range dans son sac. R. donne des nouvelles de N. : « Toujours assis sur les marches à l’entrée de l’église voisine, il s’est fait virer par le curé à cause de son gros chien. » F. se change dans le petit vestiaire. Les hommes défilent, nombreux, souvent bavards. P. se lance dans une conversation sur la violence. Il connaît la question, il s’estime violent et le regrette.

Le temps passe. La salle des casiers va bientôt fermer. T. arrive à la dernière minute pour prendre ses affaires de nuit : un tapis de plastique comme en ont les gens qui font du yoga et un sac de couchage. R.  sort de son casier de longs cartons bien taillés et une couverture, le lit qu’il va déposer dans un coin de rue, sur une bouche de métro ou à l’entrée d’un magasin.

J.et S. poussent les derniers dehors puis empoignent les balais. Avant de partir, il faut laisser le local propre. Tout le monde est parti. Les quatre responsables de ce soir lavent le sol à la serpillère. C’est fini. On ferme. Chacun gagne son coin de rue, son abri, son squatt, son foyer, son lit préparé par des bénévoles d’hiver solidaire…

Samedi sera un autre jour.

NDLR : Toutes les photos, sauf celle du titre, sont de Joëlle Chabert

CategoriesActualité
Joëlle Chabert

Joëlle Choisnard Chabert, géographe et journaliste retraitée. Autrice d’ouvrages pour adultes et pour enfants édités chez Bayard France et Canada, Salvator, Albin Michel. Thèmes : société, christianisme, vieillissement.

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