David Neuhaus, Jésuite, adresse au clergé français un appel à témoigner, à agir, mais son message concerne tous les chrétiens. Il est ancien supérieur des jésuites en Terre sainte et ancien vicaire pour les catholiques de langue hébraïque en Israël, reconnu mondialement comme un observateur politique avisé et un homme engagé pour la paix entre Palestiniens et Israéliens. D’origine juive sud‑africaine, devenu citoyen israélien à 15 ans, refuznik à l’âge du service militaire, il a fait de la prison en Israël, puis est devenu chrétien et finalement prêtre du Patriarcat latin de Jérusalem.
Chers Frères dans le Christ,

Que la grâce et la paix de notre Seigneur Jésus-Christ soient avec vous.
Je vous écris le cœur lourd, poussé par la souffrance qui continue de ravager la Terre Sainte.
En tant que prêtres chargés d’annoncer l’Évangile de la justice, de la vérité et de la dignité humaine, nous ne pouvons rester silencieux face à la dévastation à Gaza et à la violence persistante en Cisjordanie. Les cris des innocents montent vers le ciel, et ils doivent aussi nous atteindre.
Ces derniers mois, l’ampleur de la destruction à Gaza a dépassé tout ce que nous avons vu depuis longtemps.
Des quartiers entiers ont été anéantis, des familles brisées, et une population déjà soumise au blocus a été poussée au bord de l’effondrement. De nombreuses voix – chrétiennes, juives, musulmanes et laïques – qualifient ce qui se passe de génocide.
L’impératif moral est clair : nous devons dénoncer les massacres de civils et les structures qui les rendent possibles.
De même, en Cisjordanie, la réalité quotidienne de l’occupation, des confiscations de terres, de l’expansion des colonies, de la violence des colons et d’un système juridique différencié selon les populations est depuis longtemps décrite par les organisations internationales de défense des droits humains comme une forme d’apartheid. Il ne s’agit pas de catégories politiques abstraites ; ce sont des réalités vécues par les personnes que nous sommes appelés à accompagner et à servir.

Station XII 2021, Huile sur toile, église de Tréverien
Dans ma récente réflexion publiée par Independent Catholic News sur les dangers du sionisme chrétien, j’ai souligné comment certaines interprétations théologiques ont déformé l’Évangile, remplaçant l’appel universel à la justice par une idéologie qui sacralise le pouvoir politique. Lorsque des chrétiens adoptent un discours qui justifie la domination, le déplacement ou la violence, nous trahissons Celui qui s’est fait pauvre, vulnérable et dépossédé pour nous. L’Évangile ne doit jamais être utilisé pour légitimer la souffrance d’un peuple — qu’il soit juif, palestinien ou autre.
En ce temps de Carême, alors que nous marchons avec le Christ sur la route de Jérusalem et préparons nos cœurs au mystère de Pâques, nous sommes invités à nous tenir plus près encore de la souffrance du monde. La Terre Sainte est aujourd’hui un lieu de douleur extrême.
Durant notre cheminement de Carême, nous ne pouvons détourner le regard de ceux qui sont écrasés sous le poids de l’injustice et de la violence.
C’est pourquoi je fais appel à vous, chers frères, en tant que pasteurs de l’Église catholique en France. Vos paroles ont du poids. Votre silence en a aussi. En ce moment de l’histoire, votre témoignage est urgent et nécessaire.
Je vous encourage à parler avec clarté et courage :
- à dénoncer la poursuite des massacres de civils à Gaza
- à affirmer l’égale dignité des Palestiniens et des Israéliens
- à rejeter tout discours théologique ou politique qui justifie la violence ou la domination
- et à vous tenir aux côtés de tous — juifs, chrétiens, musulmans et laïcs — qui œuvrent pour une paix juste fondée sur l’égalité.
En ce moment critique, je vous invite également à rejoindre le réseau « Prêtres contre le Génocide »

Lorsque nous parlons isolément, nos voix peuvent être écartées ; lorsque nous parlons ensemble, d’une seule conscience et d’une même clarté morale, l’Église devient le témoin prophétique qu’elle est appelée à être. Une voix sacerdotale unie porte bien davantage — auprès de nos communautés, de nos gouvernements et du monde.
Nous croyons que toute crucifixion porte en elle la semence de la résurrection — si nous osons nous tenir au pied de la croix.
Que ce Carême fortifie notre courage, et que Pâques renouvelle notre espérance en l’avènement de l’égalité, de la justice et de la paix dans la terre que nous appelons sainte.
Dans le Christ notre Seigneur,
P. David Neuhaus, SJ




