Si vous n’êtes pas bergère ou berger, l’information a dû vous échapper. Alors sachez que depuis le 1er janvier 2026, les éleveurs français ont le droit de tuer sans déclaration préalable un loup en cas d’attaque. La mesure était attendue par nombre d’entre eux tant les agressions « lupines » contre les troupeaux se sont multipliées depuis dix ans, et ce, en dépit des grillages électrifiés et de la vigilance des chiens. Pour la seule année 2024 on ne recense pas moins de quatre mille attaques à l’origine de la mort de centaines de moutons. La lutte entre le loup et l’homme prend un nouveau tournant dans le cadre  d’une très ancienne histoire.

La louve capitoline, Rome, Musée du Capitole

Le combat contre cet animal tenu par certains pour un prédateur féroce a commencé dès l’Antiquité, et même le mythe fondateur de Rome ne l’a jamais atténué. Il connut des phases plus ou moins marquantes mais il semble que ce soit surtout entre le milieu du XVIe siècle et les années 1830 qu’il fut le plus violent. Et si les périodes de stabilité ont pu favoriser une éradication massive, les temps de guerre et d’épidémies furent au contraire propices au développement de l’espèce dans la mesure où elle était alors moins pourchassée tandis que les affrontements et les larges contagions procuraient nombre de cadavres pour sa nourriture. C’est la raison pour laquelle, au moins en France, l’époque des guerres de Religion dans le dernier tiers du XVIe siècle, de la Fronde (1648-1653) ou la décennie de la Révolution furent des moments favorables à sa prolifération. Et si le nombre de loups aujourd’hui  est estimé à plus d’un millier dans notre pays, essentiellement dans le sud-est, il était d’environ vingt mille en 1789 pour une population de vingt huit millions d’habitants.

Le Petit Journal du 25 janvier 1914

Cette population lupine importante se  nourrissait (et se nourrit) encore d’animaux domestiques de toutes sortes, du gros bétail (bovins, caprins, ovins) aux volailles en passant par les chiens. Mais les attaques contre les humains n’étaient pas rares. Les petits pâtres, garçons et filles, isolés avec leurs cheptels, souvent de frêle constitution, restaient les premiers concernés transformant le canis lupus en bête anthropophage. Arrivée après d’autres (en Auxerrois, en Lyonnais) et avant d’autres (dans les Cévennes sous le Premier Empire), l’histoire de la « bête du Gévaudan » reste exemplaire dans ce domaine et dans l’illustration des relations complexes entre les humains et les loups. De juin 1764 à juin 1767, entre les départements actuels de la Lozère et de la Haute-Loire eurent lieu au cœur de ces régions pastorales et boisées de très nombreuses attaques (environ deux cents) de canidés (loups, mi-chien/mi-loup) sur les troupeaux mais aussi contre les enfants et les femmes. On ne compta pas moins de quatre-vingt morts et plus de cent vingt blessés. Figure du Malin pour l’Église et instrument de la vengeance de Dieu devant les péchés des hommes (mandement de l’évêque de Mende de décembre 1764), plusieurs « bêtes » furent tuées au cours de très nombreuses battues avant de donner lieu à une multitude d’interprétations plus ou moins plausibles sur sa « vraie » nature du prédateur.

Combat de Jacques Portefaix et ses compagnons contre la Bête du Gévaudan, XVIIIe siècle, source WikiMedia Commons

À l’époque, cet événement très médiatisé à travers toute l’Europe occidentale accentua, s’il en était besoin, la perception dangereuse de cet animal, accusé d’être aussi un vecteur de la rage, et renforça la nécessité de le faire définitivement disparaître. Ce que le XIXe siècle s’employa à réaliser, le contexte s’y prêtant. En effet, avant l’exode rural massif, le surpeuplement des campagnes, nécessitait une exploitation de plus en plus large des milieux naturels au détriment des territoires parcourus par les loups. En outre, aux armes à feu qui se perfectionnèrent, vint s’ajouter l’utilisation des nouveaux poisons. Enfin le système de primes pour toute bête abattue mis en place par les autorités régionales se généralisa avec la loi de 1882.

Il convient encore de souligner que la chasse au loup, même tenue pour une nécessité,  constitua toujours une source de conflits entre les louvetiers et les veneurs, les chasseurs et les forestiers ou les paysans, ou aujourd’hui entre les éleveurs et les écologistes. Protéger l’équilibre de la nature ou défendre ses intérêts économiques ? Réintroduire des espèces outrageusement éradiquées ou dénoncer la férocité d’un animal qui, dans l’imaginaire collectif, continue de faire peur? Tels sont les éléments contradictoires du débat et de ses retombées pratiques qui illustrent d’une certaine manière l’idée largement développée par le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) selon laquelle homo homini lupus est.

Chaque jour n’apporte-t-il pas d’ailleurs la preuve que trop souvent l’homme est effectivement un loup pour l’homme ? Comparaison bien peu flatteuse pour le malchanceux ennemi des trois petits cochons.

On pourra se reporter aux travaux de Jean-Marc Moriceau et en particulier L’homme contre le loup : une guerre de deux mille ans, Paris, Fayard, 2011.

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019 ; Une histoire de la Petite Eglise en France (XIXe-XXIe siècle), Le Cerf, 2023.

Laisser un commentaire (il apparaitra ici après modération)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.