R

Résister

À vrai dire, je n’avais jamais associé autrefois la vieillesse à un acte de résistance. Certes, lors de mon passage aux soins palliatifs, j’avais rencontré des êtres en fin de vie résistant à la mort pour pouvoir attendre un être cher avec lequel faire la paix après de longues années de brouille. Cela surprenait fortement médecins et accompagnants, mais faisait partie du mystère de la fin de vie et du départ pour un ailleurs.

Mais vieillesse et résistance ? L’âge avance inexorablement, un peu en zigzag, avec d’imprévisibles paliers, puis des chutes rapides. On peut, certes, tenter de faire illusion par des soins esthétiques divers ou en tentant de porter beau le plus longtemps possible… Mais l’âge nous entraîne vers une fin irréversible et c’est lui qui règle le tempo… Alors pourquoi parler de résistance quand ce mot, riche de sens, nous parle de tous ces hommes, ces femmes qui ont su se battre voire donner leur vie pour la justice, ou toute autre noble cause..

En face, le chargé d’ans, perclus de douleurs et de maux divers fait vraiment pâle figure ! Et même si du fond de la vieillesse, il continuait à écrire, tel Edgar Morin ou Stéphane Hessel, il s’agirait alors d’un sincère et courageusement efficace chant du cygne…


Ce dont je veux parler est beaucoup plus modeste : je parle de la résistance quotidienne du vieillard qui doit, au réveil, s’il a toutefois dormi, se lever en acceptant l’espèce de paralysie qui affecte ses membres douloureux, la crainte d’être en train de perdre la vue tant le regard met du temps à retrouver sa clarté ..Et puis après quelques pas hésitants, le vieux corps vraiment méritant, se remet en marche de son mieux.. jusqu’au lendemain . Je laisse à part, avec respect, ceux qui, jeunes ou vieux ne pourront jamais plus actionner leurs membres définitivement immobiles ou ceux dont les yeux ne pourront plus jamais s’ouvrir sur le monde.

Photo Thalaria Jensen Unsplash


Résistance disiez-vous ? Oui, celle qui consiste à effectuer le mieux possible les tâches quotidiennes, à tenter de continuer à faire des repas pour ceux qui acceptent de venir faire réunion avec moi. Pouvant de plus en plus difficilement rejoindre ceux qui participent au repas du Seigneur, c’est ma seule et modeste façon de tenter d’en retrouver le sens symbolique.

Résistance encore : dominer sa peur et, tant que c’est encore possible, s’obliger à sortir faire les courses nécessaires avec l’angoisse de la chute et un vieux coeur qui bat la chamade et qui proteste vigoureusement au retour.

Restent, dans ces efforts quotidiens, deux excellents adjuvants : l’humour qui permet de se moquer le plus drôlement possible de ses limites et de ses angoisses. Et puis, la difficile humilité d’accepter, avec une sorte de politesse tendre envers les autres et envers soi- même, cette lente et inévitable descente de chaque jour.


Maguy Sauvagnac
Écrit un jour de canicule Juin 2026

CategoriesTémoignages

Laisser un commentaire (il apparaitra ici après modération)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.