
Le bistrot de mon village est un lieu sans chichis. On y vient comme on est, les petites tranches de vie se partagent sur le zinc. L’Église devrait ressembler à ça. On est loin du resto étoilé ! La vie qu’on y apporte en mille-feuilles avec des prières en miettes a, certains jours, un petit goût de vieux : non pas que ce soit immangeable, c’est seulement un peu rassis. Vieilles croûtes bien emballées des habitudes de l’avant-veille, de ces itinéraires religieux tellement balisés qu’on ne risque plus de se perdre. Croûtes du cœur : sécheresses installées, pardons remis à plus tard, élans remisés dans les placards des conventions. L’Église est une table ouverte : pourquoi devient-elle si souvent une salle à manger où chacun mange toujours à la même place. Il n’est pas rare que l’on consomme sans appétit.

Au bistrot de la vie, Jésus ne fait pas que bénir nos repas. Il casse la croûte en s’attaquant à tout ce qui durcit : « est-ce que cela te nourrit encore vraiment ? » se risque-t-il à dire…

Avec le pain, il rompt aussi tout ce qui enferme. Il casse la croûte des évidences, quand tout le monde pense savoir qui a sa place à table et qui ferait mieux d’aller manger ailleurs. Il casse la croûte des « on a toujours fait comme ça » qui tiennent parfois lieu d’Évangile, faute de mieux. Osons le dire ; il ne respecte pas toujours ce que nous mettons sur le comptoir.
Nous n’avons pas le choix : pour que sa vie circule, il faut casser la croûte. Il n’en finira pas de mettre du désordre dans nos affaires. Finies les tables alignées, fini le menu unique. Ce « casseur de croûtes » travaille de l’intérieur. Il refuse le tel quel. Sa promesse ? Le pain quotidien n’est rassasiant que si nous consentons à ce qu’il soit vraiment rompu.
Raphaël Buyse




