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L’Annonciation dans un souffle

Une atmosphère étrange parcourt les panneaux du retable d’Issenheim peint par Mathis Grünewald. Étrange et saisissante. Pierre Sesmat nous propose de nous arrêter devant la scène de l’Annonciation. Chronique du 25 mars 2020

Nous vous proposons les articles de cette chronique effacés de notre ancien site en mars 2021 lors de la fermeture du Centre Pastoral.

Certains jours de l’année liturgique, les Antonins d’Issenheim ouvraient leur retable et laissaient les malades ravagés par le mal des Ardents — l’ergotisme gangréneux — qu’ils soignaient plutôt mal que bien, regarder les trois panneaux de l’Annonciation à gauche, de la Nativité au centre et de la Résurrection à droite. Une atmosphère étrange les parcourt. Fantastique, dirions-nous aujourd’hui. Saisissante sans doute déjà à l’époque. 

Grunewald-Annonciation-Ange
Archange Gabriel (détail)

Première étrangeté, Gabriel se tient non pas à gauche, comme dans la grande majorité des Annonciations, mais à droite, sans doute parce que Mathis Grünewald a souhaité montrer le lien de cette scène avec le panneau central où Dieu le Père trône dans une gloire de nuages incandescents : c’est Lui qui envoie son ange à Marie.

Le lieu aussi est étrange : non pas la chambre ou la maison de Marie ouverte sur son jardin clos et printanier comme l’ont peint presque tous les peintres italiens, mais une chapelle fermée, et plus précisément un chœur. Son abside polygonale aux voûtes peintes — un prophète, Isaïe sans doute, y figure — est éclairée par trois fenêtres aux réseaux gothiques, celle de gauche étant obturée, ce qui confirme la provenance de la lumière : là encore le panneau central. Pourtant il n’y a pas d’autel et le mobilier pourrait être celui d’une chambre : au fond un bahut et quelques livres, un coffre au premier plan sur lequel la Bible ouverte est posée. Les rideaux rouges et verts pourraient être ceux d’un lit mais non, ce sont les courtines qui, avant le concile de Trente, entouraient l’autel et le cachaient en l’absence de culte. À présent on vient de les ouvrir et la cérémonie sacrée peut commencer.

Marie (détail)

Elle sera brève comme un souffle, un coup de tonnerre ou un coup de vent violent. Dans un grand bruissement de plis qui s’envolent, Gabriel, vêtu de jaune et de rouge vibrants, vient à peine de poser son pied sur le sol que déjà, le regard sévère et autoritaire, il impose son message d’un geste de la main droite, index et majeur réunis de façon impérieuse et pénétrante. L’apparition de l’ange est si brutale que Marie — noble jeune fille aux cheveux blonds épars sur son bel habit de velours sombre doublé de rouge — détourne la tête dans un mouvement réflexe et que, sous ses paupières toujours baissées, seules les pupilles de ses yeux cherchent d’où vient ce bouleversement. Le reste de son corps est resté dans l’attitude de prière où l’ange l’a surprise : les mains jointes, agenouillée, elle était justement en train de lire la prophétie d’Isaïe : « Ecce Virgo concepit et pariet filium ». En un éclair, comprend-elle ce qui lui arrive ? En effet aucune parole ne semble échangée. Rien qui laisse entendre le colloque angélique. Apparemment pas de questions ni de consentement ni de « fiat ». L’Esprit Saint est déjà là au-dessus de Marie, sous la forme d’une colombe — à peine visible au niveau des fenêtres — et a pris possession d’elle. 

Marie devient l’autel virginal sur lequel peut commencer le grand rite de la Rédemption. « Choisie et emportée par la Divine providence, et moi je suis frappé par ce mal épouvantable, pensait le malade qui regardait le retable. Les chemins de Dieu sont insondables. Seigneur, sauve-nous et emporte-nous aussi ! ».

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