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Jacques Chonchol, notre ami chilien

Avec la disparition récente de Jacques Chonchol, Jean-Claude Thomas nous fait revivre tout un pan de l’histoire du Centre Pastoral dans ses échanges avec la communauté chrétienne chilienne en exil, et plus largement avec les églises d’Amérique latine. Catherine Goguel qui a été très proche de Jacques et de sa femme Maria-Edy, y apporte son témoignage.

Jacques Chonchol, notre ami, ancien ministre de l’agriculture du gouvernement de Salvador Allende, est mort à Santiago du Chili, le 5 octobre 2023, à l’âge de 97 ans. Il a été le premier chilien à franchir, en 1976, le seuil de Saint-Merry au moment où nous étions, à quelques-uns, en train de créer le Centre Pastoral Halles-Beaubourg.
Un ami, membre des Amitiés Franco-Chiliennes, m’avait dit : « Un exilé chilien à Paris cherche un lieu où il puisse aller prier avec son fils ». Nous avons transmis une invitation à Jacques que nous ne connaissions pas. Il est venu, avec son fils Diego, participer à la messe qui nous rassemblait dans la crypte de Saint-Merry chaque mercredi à 18 h, suivie du pique-nique partagé au premier étage. Nous n’étions que quelques dizaines et, si nous avions entendu parler du Chili, nous n’en savions guère plus. Il nous l’a fait découvrir. Ce sont les exilés comme lui qui nous ont sensibilisés à la situation de leurs pays, le Chili, l’Argentine, le Brésil sous dictature militaire et les pays d’Amérique centrale en pleins conflits. À partir de ces premiers échanges, une solidarité s’est créée et n’a cessé de s’étendre, et un réseau d’entraide s’est amorcé avec les communautés de là-bas s’inspirant de la théologie de la libération que nous découvrions.

Jacques Chonchol A Bordeaux
Jacques Chonchol à Bordeaux

En 1978 nous avons organisé « Deux journées en Solidarité avec les Églises d’Amérique Latine » avec la participation de groupes d’une dizaine de pays. Un concert de musique latino-américaine, le samedi soir, s’est terminé en farandole dans l’église…
J’ai gardé un souvenir très fort de la célébration de la messe du lendemain, dimanche. Nous y avons chanté la Misa Criolla. Nous étions deux cents à l’avoir répétée en quatre soirées sous la direction de Jacques Grimbert, directeur du département de musique à la Sorbonne. Et les Guaranis, un des premiers groupes latino-américains connus en France, étaient là pour la partie instrumentale.


À la suite de ces journées, la communauté chrétienne des chiliens en exil, fondée par Gonzalo Arroyo, jésuite remarquable, économiste et théologien, nous a demandé de l’héberger à Saint-Merry. Une relation étroite et durable, et une coopération féconde se sont amorcées. Elles ont profondément marqué les uns et les autres. Jacques Chonchol en témoignait en ces termes : 

« Pendant notre long exil politique entre 1974 et 1985,
le Centre Pastoral Saint-Merry constitua pour nous, exilés chiliens,
un centre d’accueil familier, même pour ceux qui n’étaient pas catholiques.
Nous y avions constitué une Paroisse Chilienne où nous nous retrouvions
tous les dimanches. En plus de suivre la messe nous échangions
des messages et aussi nos espoirs. » 

Mgr Oscar Romero En 1978
Mgr Oscar Romero en 1978

Lorsque Monseigneur Romero, en 1980, a été invité à Paris par le CCFD, c’est tout naturellement à Saint-Merry qu’une soirée de rencontre et de prière a été organisée autour de lui. La parole de cet homme courageux et menacé, venu témoigner de la situation de son pays, le Salvador, nous a tous bouleversés. Bien avant qu’à l’initiative du Pape François il soit reconnu comme « Saint Oscar Romero des Amériques », des communautés l’ont pris comme saint patron, au Chili et ailleurs.
À commencer par la communauté « Oscar Romero, évêque des pauvres » de Pudahuel, un quartier populaire de Santiago, créé par Mariano Puga, un ami très cher lui aussi, avec laquelle nos relations ont été particulièrement fortes.

Jacques Chonchol, au cours de son exil en France, a été accueilli par l’Université où il a enseigné comme professeur d’économie et a dirigé une trentaine de thèses. Spécialiste des questions agraires en Amérique Latine, il a été directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine
Il a retrouvé sa patrie chilienne en 1994 et a continué à participer au débat public, en tant qu’intellectuel critique du système néolibéral, consulté par des organisations altermondialistes. Jusque dans les années 2015, il a participé à de nombreuses rencontres internationales sur les questions d’alimentation mondiale. Son retour dans un Chili très divisé n’a pas été simple. Connu comme l’artisan de la Réforme Agraire quand il était ministre d’Allende, il me disait, lors d’une rencontre à Santiago : « Parfois certains me regardent comme si j’étais le diable ! ». Il est souvent revenu en France où nous avons partagé d’autres moments forts, notamment lors d’une célébration à Saint-Merry à la mémoire de son épouse, Marie Edy, qu’il avait rencontrée au Brésil lors d’une des premières assemblées de « Chrétiens pour le Socialisme ».

« …Mon père, Jacques Chonchol, était cet homme capable de laisser une trace tangible
dans son pays et dans les domaines qui ont été les siens… Témoin de l’énorme inégalité qui caractérisait les campagnes, habité par l’aspiration à la justice et à la dignité de ce vaste monde rural qui était enfermé depuis des siècles, comme toute l’Amérique Latine, dans une situation héritée du passé, il a consacré tous ses efforts à trouver des solutions en faveur de ces populations qui constituaient la majorité du pays et qui vivaient à la campagne de manière très précaire, à la merci des grands propriétaire ; ce qui se fit en redistribuant la terre aux paysans et aux communautés agricoles, moyennant l’expropriation des grands propriétaires « latifundios ». Évidemment, mettre en question le modèle du latifundio chilien ne pouvait que susciter la résistance des minorités possédantes. Maintenir cette option et cette détermination
face au monde d’où lui-même venait, fut une preuve remarquable de courage. Un courage enraciné dans une conviction profonde, assumée en toute conscience. La conscience de l’injustice sociale structurelle qui pesait sur la vie du monde rural.
La conscience d’avoir une responsabilité face à l’histoire.

Rencontre En Debut Dannee Entre Jacques Chonchol Avec Le Jeune President Du Chili Gabriel Boric Et Son Equipe
Jacques Chonchol entouré de sa famille, son fils Diego, Lorena sa belle-fille, ses petits-enfants, est assis à côté
du tout nouveau et tout jeune président du Chili Gabriel Boric et d’une femme nouvelle ministre (début 2023)

La réforme agraire a profondément marqué Jacques et sa relation avec le Chili.
Encore aujourd’hui, avoir été ministre dans le gouvernement de l’Unité Populaire, il y a 50 ans, lui amènent la reconnaissance et l’affection de beaucoup, et, simultanément chez d’autres, exactement l’inverse. Le coup d’État de 1973 a mis un coup d’arrêt à ce processus, et la structure de la propriété de la terre au Chili a de nouveau changé. Malgré cela, un changement avait pris corps et même si la Réforme Agraire a été en partie inversée, elle a eu un impact durable sur la société et l’économie chiliennes.
Mais si ce fut l’une des grandes tâches de sa vie, ce ne fut pas la seule. Il fut aussi un intellectuel fécond, un professeur aimé, un chercheur obstiné et un enseignant généreux. Sa volonté d’apprendre, sa volonté d’agir, ont toujours eu une base d’optimisme.
Il fut l’homme de deux patries. Jacques Chonchol appartient au Chili et à son histoire, et fut l’un des artisans de cette histoire. 
Mais Jacques est aussi fils de la France. Pas seulement pour la voie du sang, comme fils d’un migrant, mais surtout parce que lui aussi a connu la migration et la contrainte de l’exil, et a dû reconstruire sa vie dans le pays qui lui a permis de continuer sa carrière universitaire, avec le soutien d’amis inconditionnels, de faire connaître la réalité du Chili dans le monde.
Le retour au Chili fut difficile, mais il est allé à la rencontre des nouveaux processus sociaux et des nouvelles modalités pour y participer. Comme lors de sa visite à la Moneda, avec la présidente Michèle Bachelet, à l’occasion du 50° anniversaire de la Réforme Agraire, ou lorsqu‘il a reçu chez lui le tout nouvellement élu président Boric, en train de constituer son gouvernement. Ce sont ces formes de reconnaissance qui témoignent et réaffirment que Jacques Chonchol a toujours voulu être présent et contribuer à l’histoire de son pays.
Pendant les dures journées de la répression, quand la dictature était sur ses talons, Jacques fut accueilli par l’ambassade du Vénézuela pendant près de neuf mois, avant qu’il puisse obtenir un sauf-conduit qui lui a permis de nous rejoindre pour un long exil en France. J’espère que nous nous souvenons de ces pays généreux envers nous, les chiliens et les chiliennes exilés… »

Jacques Chonchol Livre

Ne croyons pas que tout cela est de l’histoire ancienne.
De la même façon que la Réforme agraire, portée par Jacques Chonchol, continue aujourd’hui à marquer positivement la vie de millions de paysans au Chili, l’investissement de ceux qui œuvrent inlassablement à la fraternité, à la paix, à la prise en compte des grands défis pour l’humanité et la planète, ne restera pas sans fécondité, j’en suis convaincu.
Au-delà des échecs et des temps de désespoir qui, comme lors du coup d’État au Chili, semblent mettre un terme à tous les efforts entrepris et à tous les rêves, le grain tombé en terre porte du fruit.
Surtout lorsque le courage politique et le courage de l’espérance font alliance.

Jean-Claude Thomas


Jacques Chonchol, un grand croyant

Olivier Compagnon a fait paraître un article très complet sur Jacques Chonchol dans le journal Le Monde daté du 14 octobre. Le rôle de mon père, Pierre Monbeig à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine, les liens avec le père Lebret (Économie et Humanisme) sont bien signalés ; d’ailleurs c’est dans un colloque au Brésil organisé par le Père Lebret et animé par Pierre Monbeig que Jacques et Marie-Edy s’étaient rencontrés. 
Mais bien entendu le secret de la foi de Jacques ne peut apparaître dans cet article. S’il avait été attaché à Saint-Merry pendant l’exil et s’il avait été fidèle à la communauté comme le montrent ses propres témoignages, il avait opté pour une pratique décloisonnée, et avait l’habitude de fréquenter l’église la plus proche de son lieu d’habitation, et n’avait donné aucune directive à son fils pour ses obsèques. D’où le fait qu’il n’avait pas de lien particulier avec la communauté héritée de Mariano Puga, à Santiago. Mais l’enterrement a été l’occasion pour Diego de rendre hommage aux soignants des derniers mois, tous émigrés venus du Venezuela, pays dont l’ambassade avait accueilli Jacques pendant ses huit mois de clandestinité, après le coup d’Étatdu 11 septembre. Histoire qui s’enroule dans une mémoire de reconnaissances multiples, à laquelle est directement liée Maria Edy, l’épouse de Jacques. Excellente sociologue, chercheuse au CNRS, qui fut accueillie avec son petit garçon après le coup d’État par Marie-Madeleine de Verchère, dite « Madou », elle- même très attachée à Saint-Merry : ensemble nous avons cheminé tout le temps de l’exil dans une petite équipe issue de l’ACI, vivant dans l’esprit de Vatican II.  
Pour moi, ce sont de grands croyants, des exemples de l’Église incarnée. 

Catherine Goguel

Pour lire l’article d’Olivier Compagnon intitulé
Jacques Chonchol – La vie militante d’un ancien directeur de l’IHEAL :
Jacques-Chonchol-Olivier-Compagnon-IHEAL.pdf


thomas.jcl
Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983.
Président de l'Arc en Ciel depuis 2003, il a invité fréquemment Joseph Moingt et a animé avec lui plusieurs sessions, de 2006 à 2013.

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