Troisième volet de questions de prospective. Attention bouleversements en cours ! Nous avons contribué aux progrès linéaires des Trente glorieuses. Est-il possible d’avoir prise sur quelques aspects de ce monde fait de ruptures, de violence, mais aussi de potentialités ? Par Michel Micheau de l’Équipe pastorale
Résumé du volet 1, Notre âge : un exercice de lucidité ? Il était question de sujets qui touchent particulièrement la communauté de Saint-Merry Hors-les-Murs : le déclin démographique, le vieillissement, mais aussi des perspectives induites par l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé.
Résumé du volet 2, Vieillir et se questionner ? Il était question de quelques-unes de nos inquiétudes : la dette, le devenir des jeunes générations et des modèles familiaux, le nouveau paysage religieux qui se dessine.
Au-delà de 2026, nous avons peine à lire le monde nouveau. Quels sont les aspects auxquels les membres de la communauté de Saint-Merry Hors-les-Murs pourraient être sensibles, au vu des questions abordées dans les deux précédents volets ? Après des engagements, collectifs ou individuels, sur bien des sujets, que préparer ? Les mots d’hier peuvent s’affadir ou d’autres questions affirmer leur urgence. Comprendre et/ou agir ?
En 2020, lors de sa grande exposition d’été, « Après-After », Saint-Merry avait proposé à six artistes de répondre à des questions également fortes. Mais le contexte était différent : après la première vague du Covid, la crainte d’une nouvelle vague planait. « Comment faire que cela ne soit plus comme AVANT ? Et que sera l’APRÈS ? En avons-nous peur ? Ou l’appelons-nous de toutes nos forces ? Qu’attendons-nous de l’autre ? » Six réponses dans l’ordre du sensible. Or « après », il y eut deux autres vagues de COVID.

Dans quel milieu évoluerons-nous ?
Les discours sur la prospective, qu’elle soit faite d’utopie ou de dystopie, ont toujours fait florès car l’inquiétude oblige à les réévaluer en permanence. Dans les trois volets de la présente réflexion, il a été pris comme horizon 2040-2050, c’est-à-dire après-demain.
Dans un ouvrage récent sur ce sujet, « France 2040. Fragments d’avenir », Jacques Attali, qui a toujours voulu jouer un rôle de vigie, affirme. « L’enjeu n’est […] pas seulement ici de penser 2040 comme un horizon d’observation ; il est de comprendre ce que nous devons faire, ici et maintenant, pour éviter l’accumulation des scénarios les plus sombres et l’emballement de la complexité ; pour faire advenir le meilleur. L’enjeu est aussi de comprendre que le discours sur l’avenir ne doit pas être une manière hypocrite de fuir l’urgence de l’action[1].»

1.Le pessimisme français a de l’avenir
En 1940, Magritte avait peint « Les grandes espérances », un extraordinaire tableau donnant visage au temps qui allait suivre, trois arbres sombres et aucune âme humaine dans un paysage de brouillard. Que pourrait-il peindre aujourd’hui au vu du contexte actuel, dans un pays dont Sylvain Tesson dit : « “La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. » Le pays est cependant dans la moyenne européenne, comme en témoigne cette carte d’Eurostat sur la satisfaction devant la vie :

Mais la dernière enquête de l’IFOP (2024) sur le regard des Français sur l’avenir est bien plus sombre :

- Dans leur immense majorité, les personnes interrogées perçoivent l’avenir comme quelque chose d’inquiétant (86 % soit 10 % de plus qu’en 2024). C’est pourquoi une part importante des Français (41 %, +8 points) expriment un sentiment de paralysie en pensant à l’avenir.
- Par ailleurs, les Français continuent à considérer que la lutte contre le dérèglement climatique (33 %) sera le domaine qui verra le plus de changements dans les prochaines années, suivi par la santé (32 %) et la sécurité des personnes et des biens (29 %). Cet enjeu progresse chaque année comme question à traiter prioritairement pour l’avenir (+8 points en 2 ans). Les 18–24 ans et les plus de 65 ans affichent le même taux de préoccupation (34 %) quant à la lutte contre le dérèglement climatique, signe que le sujet traverse l’ensemble de la société.
- Une majorité de Français (63 %) continue de percevoir le monde d’aujourd’hui comme une période de régression. Cette vision pessimiste reste particulièrement répandue, comme l’atteste l’inquiétude de près des trois quarts des Français (71 %) quant à un futur avec plus d’intelligence artificielle contre 29 % qui perçoivent ce futur comme prometteur. Il convient de relever que le rapport à l’IA des Français est très indexé sur la génération : 45 % des 18–24 ans, contre 20 % des 65 ans et plus, jugent prometteuse la perspective d’un futur avec davantage d’intelligence artificielle, soit 25 points d’écart.
- Enfin, interrogés sur leur confiance en différents acteurs pour préparer leur avenir, les Français déclarent majoritairement avoir confiance dans les scientifiques (77 %), mais aussi l’armée (75 %), institution qui dans l’imaginaire de l’opinion échappe complètement à l’idée de déclin du pays. À l’inverse, les Français expriment, pour préparer leur avenir, une très faible confiance dans les acteurs institutionnels tels que l’exécutif et les « députés et sénateurs » (24 % chacun). Au contraire, les maires comme les dirigeants des TPE/PME – acteurs de proximité et d’efficacité – (69 % chacun) bénéficient d’une confiance largement majoritaire.
Si on observe le dynamisme de la communauté de StMHlM à l’aune de ces chiffres, le contraste est saisissant. Ce minuscule noyau de la population aurait-il des opinions très différentes de la moyenne française ? En effet, le terme espérance y est très fréquemment utilisé, tel un mantra, et les articles portant sur lui sont fréquents sur son site. Effets d’âge, de classe, de culture, de partage d’un destin commun depuis 40 ans au sein de l’Église et imprégnation de la pensée paulienne expliqueraient-ils une tout autre sensibilité ? Cette communauté va-t-il tenir son cap ?
Questions possibles : • Si l’inquiétude face à l’avenir est devenue majoritaire, comment éviter qu’elle ne se transforme en paralysie, en ressentiment ou en tentation autoritaire ?
• Sommes-nous capables de produire un imaginaire commun qui ne soit ni naïvement optimiste ni cyniquement désabusé, mais lucide et mobilisateur ?
• Qui a aujourd’hui la légitimité – médias, intellectuels, scientifiques, acteurs associatifs, Églises et autres communautés spirituelles – pour garder son sens premier au mot « espérance » sans l’édulcorer ?
• Les paroles de StMHlM sont-elles encore audibles et par qui ?

2. La COP 21, un excès d’optimisme ? Oui, le dérèglement climatique est là.
En 2015, Saint-Merry vivait aux rythmes des discussions de la COP 21[2]. L’accord de Paris avait pour objectif de limiter le réchauffement climatique « nettement au-dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » et de « poursuivre l’action menée » pour ne pas dépasser 1,5 °C, sans horizon de temps, de facto 2100. Or c’est en 2024 que fut atteint ce plafond. On parle désormais de 2,4°- 2,8° supplémentaires en 2100.
Le constat est sans appel. La COP 21 demeure une boussole, mais les actes ont été insuffisants. Le changement climatique n’est pas nouveau, mais ce qui l’est, c’est sa nature, son ampleur et surtout sa rapidité sans précédent dans l’histoire. La manière de penser et de mettre en œuvre les mutations n’évolue guère.
Pire, en 2025, on a assisté à des retours en arrière politiques en France, en Europe et dans bien d’autres pays, dont les USA. On parle désormais de Greenbacklash[3], du démantèlement des politiques environnementales face à la montée des extrêmes droites et d’une coupure entre les politiques des États et des opinions publiques conscientes et inquiètes face à ce dérèglement. Les discours et les programmes ouvertement anti-écologiques prolifèrent. Les moyens nécessaires ne sont pas à la hauteur des enjeux du dérèglement. Les actes individuels de l’écologie intégrale issus de « Laudato Si » gardent leur valeur, mais l’enjeu réel se trouve dans l’ensemble des politiques publiques. Le changement climatique bouleverse les cycles naturels et modifie la fréquence et l’intensité des sécheresses, incendies, inondations, tempêtes, éboulements, invasions biologiques… Ces aléas se combinent et créent de nouveaux risques pour les populations. Tout est lié, nos corps, jeunes ou vieux, devront s’adapter aux brutalités du climat, à l’élévation des températures, à la pluie, se déplaceront et se nourriront autrement ; leur imaginaire et leur manière d’être ensemble, y compris par le numérique, évoluent déjà. L’agence parisienne du climat, évoque des situations inquiétantes en matière de température[4], puisqu’on évoque des températures fréquentes à 50°, des incidents dans l’accès à l’eau et à l’énergie électrique.
Discours (analyse et affichage des perspectives politiques)de la ville de Paris (en 2021). Paris face aux changements climatiques. ICI 3 minutes 43 secondes

Si une régulation se met progressivement en place, les experts évoquent de nombreux effets possibles[5]. Que sera la vie en communauté quand la vie quotidienne sera pareillement déréglée ? La vieillesse sera-t-elle vécue de la même manière qu’aujourd’hui ? Sans nul doute, le groupe Écologie de StMHlM ne manquera pas de sujets à traiter.
Questions possibles : • Le dérèglement climatique n’est pas seulement une affaire de petits gestes, mais une question politique à traiter à toutes les échelles.
• Le dérèglement climatique n’est plus une hypothèse, mais un cadre de vie. Comment passer d’une écologie de la peur à une écologie du courage politique ?
• Quelles transformations concrètes des modes de vie, des solidarités et des institutions sommes-nous prêts à accepter pour préserver l’habitabilité du monde ?
• Comment, et avec qui, la communauté de StMHlM peut-elle porter ou penser cet impératif qui conditionne tout ?
3. Un monde ultra connecté et l’IA partout ?

Tous les dix ans, un saut technologique introduit de nouveaux standards de communication et induit de nouvelles formes d’interrelation. StMHlM n’existerait pas dans son nomadisme si la plupart de ses membres n’étaient pas familiers de ce monde numérique, celui du début des années 2000. Mais là encore on a sous-estimé l’accélération. En trois ans, l’IA a conquis un public de centaines de millions d’utilisateurs ; c’est bien plus qu’une révolution technique.
En 2050, la connectivité sera devenue un état naturel de la vie sociale. Les frontières entre le biologique et le numérique seront floues. Les interfaces cerveau-machine, la santé connectée, les implants neuronaux et la génétique prédictive redéfiniront la condition humaine. Nous vivons une bascule anthropologique débutée il y a vingt ans aux USA et dont le moteur est l’appropriation de l’attention humaine individuelle et commercialisable, notamment par les réseaux sociaux ou simplement par les écrans. Cette hyperconnexion, à l’origine de progrès économiques ou sociaux plus grands encore, promet efficacité et fluidité. Mais, comme toute technique, elle est ambivalente. Ainsi, elle a déjà introduit de nouvelles formes de dépendance, de contrôle et d’inégalité et contribue aux désastres écologiques.
L’extension de l’intelligence artificielle, qu’elle soit prédictive ou générative[6], de l’internet quantique, de la réalité augmentée et des réseaux ubiquitaires aura fait de la connexion permanente non plus un choix, mais une condition de l’existence citoyenne et professionnelle. L’utilisation de la reconnaissance faciale, notamment par certains pays, alerte sur les choix politiques et économiques à faire.
La production des outils et leur maîtrise sont désormais des enjeux pour des empires qui entrent en conflit. Ces outils servent ainsi à gagner des élections, à déstabiliser le monde, à faire la guerre. Ils sont ambivalents et la question ne sera plus de savoir si l’on peut se déconnecter, mais comment préserver la part d’humanité dans un univers où tout est quantifié et manipulable, y compris nos émotions.
La résistance aux dévoiements de ces outils s’organise, à commencer par l’apprentissage, modestement à StMHlM dans un atelier du cinquantenaire, l’usage et la critique de ce qui nous est proposé actuellement comme gratuit.
La déstabilisation de la parole de vérité (cf. fake news, réseaux) est engagée, notre inquiétude croît. Comment les saintmerryens de l’avenir pourront-ils distinguer la parole et les expressions sensibles de celles que les machines et algorithmes nous imposent ? En qui ou en quoi pouvons-nous avoir confiance ? Détail intéressant : le Vatican a créé sa propre IA.
Questions possibles : • La communauté de StMHlM est devenue hybride dans ses manifestations, ses célébrations. Et après ?
• Comment l’intelligence de la foi va-t-elle s’insérer dans la confrontation entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle ?
• Lorsque la connexion devient une condition d’existence et que les algorithmes façonnent nos choix, que reste-t-il de la liberté humaine, de la parole vraie et du discernement ?
• Comment garantir que le progrès technologique ne creuse pas davantage les inégalités culturelles, sociales et cognitives ?
• Qui décide des limites éthiques de ces outils, et au nom de quelles valeurs communes ?

4. Le territoire : un point aveugle ou une trajectoire ?
S’il y a un terme rarement utilisé à StMHlM, alors que nos pieds le parcourent en permanence, c’est le territoire qui contribue à nous définir. Or, contrairement à la paroisse où les membres vivent dans un même cadre, les visios de partage de la Parole le dimanche ne disent rien sur la région, sur la ville, sur le quartier de chaque visage familier. Et pourtant, le territoire est notre support de vie, celui dont nous parlons beaucoup dans nos échanges. C’est là où l’on vote, c’est lui qui nous permet de nous légitimer comme citoyen. On parle d’enjeux politiques, mais on oublie que les territoires en sont les supports, qu’ils sont pensés par des techniciens et des élus qui s’y affrontent. Les transformations des espaces vécus sont certes plus lentes que celles de l’univers numérique, mais ceux-ci nous indiquent comment nous vivrons à l’avenir.
La logique planificatrice des Trente glorieuses s’est heurtée à la complexité des dynamiques contemporaines, mais elle demeure et doit toujours s’inscrire dans le long terme. La France de 2040-2050 risque d’être toujours une France à plusieurs vitesses et fragmentée, souvent finement. Le défi politique est de faire de cette diversité non pas une fracture, mais une complémentarité.
En Île-de-France, six évolutions majeures sont engagées : la mise en service du Grand Paris Express qui va bouleverser les accessibilités ; le traitement de la vulnérabilité des métropoles au changement climatique ; l’obligation de stopper l’étalement urbain ; l’ambition d’atteindre la neutralité carbone en 2050 ; la satisfaction des besoins de réindustrialisation et de transition énergétique ; la participation aux changements institutionnels.
Tout est politique et traversé par les questions évoquées de manière cloisonnée dans les groupes saintmerryens de travail : soutien à ceux qui défendent des causes territoriales, solidarité, sobriété, dénonciation des inégalités, définition du bien commun. Le territoire cristallise nos angoisses et notre pessimisme. C’est à ce niveau qu’il faudra s’opposer aux assauts de l’extrême droite.
N’est-ce pas à de multiples échelles qu’il serait nécessaire d’engager la transition évoquée ci-dessus vers une géographie de la sobriété ?
Questions possibles : • Et si StMHlM obtenait un lieu, ne faudrait-il pas s’investir dans son environnement, en portant attention à ceux qui y résident ou y travaillent ?
• Les nomades hors-les-murs sont-ils prêts à s’ancrer dans un territoire, une ex-paroisse qu’ils n’ont pas choisie ?
• Le mot inclusif est tellement utilisé qu’il a perdu de sa force initiale. Dans une France fragmentée, marquée par des vitesses et des vulnérabilités multiples, comment retisser des appartenances territoriales à nouveau réellement inclusives ?
• Peut-on faire du local un levier de transition écologique, de solidarité et de participation citoyenne, sans céder au repli identitaire ?
• Sommes-nous prêts à réinvestir le territoire comme un bien commun politique et à renouveler ce que l’on appelait l’engagement ?

5. Inégalités : un mariage entre les anciennes et les nouvelles ?
L’histoire sociale de la France a été marquée par un long combat contre les inégalités : celles de classe, de genre, d’origine ou de territoire. À l’horizon 2040-2050, ces fractures traditionnelles ne disparaîtront pas : elles se reconfigureront, s’imbriquant avec des lignes de clivage inédites. L’égalité républicaine, pilier du modèle français, est déjà confrontée à des tensions multiples : entre équité et mérite, solidarité et responsabilité, universalisme et différenciation.
- Les personnes qui ont 35 ans aujourd’hui n’auront pas les mêmes chances d’arriver en bonne santé en 2050. Leur vieillissement n’aura pas les mêmes traits selon les classes sociales et les lieux.
- Une des plus criantes inégalités sera l’inégalité générationnelle. Les jeunes générations de 2040-2050 hériteront d’une planète fragilisée, d’un modèle social endetté et d’une économie du travail incertaine. Les baby-boomers auront bénéficié d’un État-providence protecteur, d’une accumulation patrimoniale et d’une stabilité professionnelle que leurs descendants ne connaîtront plus.
- Les inégalités géographiques prendront une dimension écologique nouvelle. La carte sociale de la France pourrait se redessiner selon une logique climatique : les « territoires résilients » (dotés d’infrastructures vertes, de technologies propres, d’autonomie énergétique) s’opposeront aux « territoires exposés ».
- L’interconnexion du monde ne garantit pas d’égalité supplémentaire. L’inégalité ne sera plus seulement matérielle, mais cognitive : entre ceux qui sauront maîtriser, interpréter et protéger leurs données, et ceux qui en seront les objets passifs. La maîtrise des technologies deviendra une compétence civique essentielle.
- Les inégalités de patrimoine sont devenues essentielles et transforment nos rapports sociaux. Elles conditionnent tout, de l’accès au logement à notre représentation du politique.
Face à cette complexification des inégalités, la France de 2050 gardera-t-elle ses instruments de régulation ? L’égalité formelle des droits ne suffit plus à corriger des disparités systémiques. Qui plus est, les inégalités françaises ne se mesureront plus seulement en revenus ou en patrimoines, mais en possibilités de vie.
Questions possibles : • Entre capacité d’agir et recherche de dignité partagée, les champs d’investissement ne manqueront pas à la communauté de StMHlM. Mais fera-t-elle un pas dans le champ du politique ?
• Les inégalités de demain – écologiques, générationnelles, numériques – risquent de devenir structurelles. À partir de quel seuil deviennent-elles moralement et politiquement inacceptables ?
• L’égalité des droits suffit-elle encore quand les possibilités de vie divergent radicalement selon l’origine sociale, l’âge ou le lieu d’habitation ?
• Quelles nouvelles formes de redistribution, de reconnaissance et de protection collective devons-nous inventer ?

6. Être pauvre en 2050 ?
Si l’amour des pauvres est dans l’ADN de l’Église[7], les connaît-on vraiment comme sujets dans la société en évolution ?
La France fait partie des pays les plus développés, mais sa croissance économique est entrée depuis plusieurs décennies dans une phase lente. Dans une première acception, la question de la pauvreté renvoie à celle du partage des richesses et de leur redistribution. En dépit de son essoufflement, notre système social fonctionne bien par la redistribution, même si un puissant système associatif[8] tente de combler les trous de plus en plus béants[9] et aborde bien d’autres questions[10]. On connaît certains chiffres. Selon l’INSEE, en 2023, en France métropolitaine, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté monétaire[11]. Le taux de pauvreté est ainsi de 15,4 %.
Au niveau macroéconomique, en 2020, les 10% les plus riches percevaient 25% du revenu national et les 50% plus pauvres seulement 30%[12].
Or, le contexte de vieillissement soulève de nouvelles inquiétudes. La pression sur le système redistributif sera de plus en plus forte. En 50 ans, on a substantiellement fait baisser la pauvreté chez les personnes âgées qui en étaient le noyau. Aujourd’hui, il y a eu transfert de la question sur les jeunes, la France ayant le taux européen de pauvreté des moins de 18 ans le plus élevé[13]. L’ampleur et le sens des politiques de redistribution sont au cœur du débat politique actuel et le resteront.
Penser la pauvreté en 2050, c’est interroger l’avenir du contrat social français, c’est-à-dire la manière dont la collectivité définit la dignité, la solidarité et la justice. Depuis plusieurs décennies, la pauvreté n’est plus seulement un manque de ressources, mais une expérience multidimensionnelle : elle combine précarité économique, exclusion sociale, vulnérabilité territoriale et dépendance technologique. À l’horizon 2050, ces dimensions s’articuleront dans un contexte de transitions multiples – écologique, numérique et démographique – qui redessineront les contours de la marginalité. Être pauvre en 2050 ne signifiera pas seulement « avoir peu », mais avoir moins d’accès : à l’énergie, aux données, à la mobilité, à la participation.
Le risque ne réside plus dans la pauvreté absolue, mais dans la pauvreté relative et statutaire, celle d’individus disposant du minimum vital, tout en étant exclus des cercles de reconnaissance et de mobilité. Les nouvelles formes de précarité seront énergétiques, numériques, écologiques. L’ubérisation au travail risque de demeurer et de trouver d’autres objets, derrière les écrans (cf. les travailleurs du clic en Inde ou ailleurs). La pauvreté de 2050 ne se lira plus simplement dans les rues, mais surtout dans les réseaux ; l’isolement et l’invisibilité en seront aussi les traits. On en connaît déjà les plus concernés : les femmes, plus exposées aux emplois précaires et aux charges domestiques ; les jeunes, confrontés à l’impossibilité d’accéder au logement ; les personnes âgées isolées dans des territoires peu connectés.
StMHlM a fait siennes les injonctions de François ou de Léon, considérer le pauvre comme un exclu de la société. Comment faire le lien entre ce qui se joue politiquement dans la société et la vision du pape Léon dans sa récente exhortation apostolique Dilexi te ?
Questions possibles : • Alors qu’elle a délégué aux grandes organisations, parfois chrétiennes comme le Secours catholique, le soin d’apporter des solutions concrètes aux difficultés de vivre des pauvres, quelle position StMHlM va-t-elle se définir ?
• Vers quels pauvres, ceux qui sont en marge de la société, se tournera-t-elle, puisque c’est le sens profond du message du Christ ?
• Si la pauvreté devient moins visible, mais plus diffuse, comment éviter qu’elle ne se dissolve dans les statistiques et les discours technocratiques ?
• Comment reconnaître les nouvelles formes d’exclusion – énergétique, numérique, relationnelle – comme des atteintes à la dignité humaine at agir ?
• Sommes-nous prêts à considérer les personnes pauvres comme des sujets politiques et sociaux à part entière ?
7. Crise de défiance et fatigue démocratique. Déjà immense et en 2050 ?

Il est peut-être imprudent de penser à un tel horizon, alors que la guerre est aux portes de l’Europe[14], que les budgets de défense augmentent et que l’on intègre ce risque dans certaines administrations françaises, sans parler de l’opinion publique.
Si l’idéal démocratique est bien fragilisé, et la récente enquête « Fracture sociale 2025 » montre bien l’acuité actuelle de la crise politique en pointant la volonté de dégagisme et la montée des intentions de vote Rassemblement national, la quasi-unanimité des populations affirme toutefois que le système démocratique est bon, malgré ses défauts.
Nouveautés dangereuses, les tentatives de détournement des États se multiplient ; l’heure des prédateurs a sonné. Les régimes illibéraux fleurissent un peu partout et les valeurs attachées à la démocratie deviennent objet de négation.
Les institutions françaises actuelles semblent figées et en décalage par rapport aux demandes. En conséquence les sentiments d’impuissance et de fatigue démocratique s’expriment dans une abstention qui ne fait que croître.
Le niveau de défiance, lui aussi, s’accroît envers le monde politique ainsi qu’au niveau des institutions (syndicats, représentants religieux, etc.). En conséquence s’exprime une demande très majoritaire (73%) de changement du « système politique ». Les citoyens ont le sentiment que leur voix ne compte pas, l’espace public de la délibération est très peu ou mal construit, la crise des gilets jaunes en est un exemple. À l’avenir, comment et où reconstruire le bien commun ?
Les services publics, pourtant confrontés à une violence permanente, sont (avec les entreprises et associations de proximité) les institutions dans lesquelles les citoyens ont confiance.
En 2050, pourra-t-on mener la transition écologique sans assurer la cohésion politique et sociale ?
Questions possibles : • Quelle pourrait être la contribution apportée aujourd’hui par StMHlM dans la crise profonde du lien civique, l’appréhension et la résolution de tels défis démocratiques alors que cette communauté écarte tout débat sur la politique[15] ?
• Cette communauté demeurera-t-elle un isolat, y compris dans l’Église de Paris, ou la manière dont elle va se renouveler va-t-elle en changer le cadre de pensée ?
• Comment va-t-elle participer à des espaces de délibération réelle à (re)construire, en évitant « la langue de bois » ? Avec qui ?
• StMHlM a l’expérience de la parole ou professe que le conflit peut devenir fécond plutôt que destructeur, mais se risquera-t-elle là où la lutte politique prend de nouveaux atours ?
• Plus généralement, quelles responsabilités nouvelles sont à définir par les corps intermédiaires, les associations, les médias et les communautés engagées dans la formation d’une citoyenneté adaptée à un monde qui bascule ?
En guise de conclusion ouverte : L’emballement dans la complexité selon Edgar Morin
« C’est peut-être cela ; le maître mot qui décrit le mieux ce qui nous attend dans les quinze prochaines années : l’emballement, c’est-à-dire l’accélération irréversiblement incontrôlable de phénomènes interdépendants aux conséquences potentiellement monstrueuses […]
L’important n’est donc pas de penser 2040, mais de penser ce que l’on peut faire ici et maintenant pour éviter un cours catastrophique. Penser et agir dans l’incertitude. Tel devrait être le maître mot du moment[16].»
En guise de vœux pour 2026 :
Un échange en visio sur les trois volets de prospective, avec tous ceux qui veulent construire un APRÈS …
Michel Micheau
[1] France 2040. Fragments d’avenir, Flammarion, Paris, 2025, p.13.
[2] On se rappelle cet acte communautaire d’engagement artistique, un bateau déposé dans le chœur de l’église à l’occasion de la Nuit Blanche. (https://voir-et-dire.net/?Djeff-et-Monsieur-Moo-Presage-Nuit )
[3] Lire Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? dirigé par Laure Teulières, Steve Hagimont etJean-Michel Hupé, Seuil, Paris 2025.
Le terme désigne un ensemble de dynamiques de détricotage du droit environnemental, de régression sur le front des financements ou encore « des dynamiques de répression et d’agression des défenseurs de l’environnement, des militants ou des chercheurs ».
Pour les auteurs, la « remontée des impérialismes » joue un rôle clé dans ce greenbacklash, avec « un renouvellement de l’extractivisme » mais aussi le développement du secteur numérique « qui est devenu un secteur majeur d’investissement et qui commande aussi un accroissement de l’extractivisme minier. »
[4] « Un risque face auquel sous ne sommes pas tous égaux : les personnes âgées ou en mauvaise santé, les jeunes enfants, les personnes précarisées ou isolés, les habitants des bouilloires thermiques, ou certains travailleurs sont particulièrement vulnérables. »
[5] « Le risque de crues centennales (qui ont une chance sur 100 de se produire chaque année), comme celle de 1910, augmenterait de 40 %. Pour traverser Paris, il faudrait passer par le périphérique. »
[6] Les IA prédictives sont conçues pour percevoir des formes, des motifs ou des images notamment radiographiques et surpassent les capacités humaines pour détecter des signaux faibles. Elles sont utiles dans le domaine de la santé ou de la vidéosurveillance. Les IA génératives produisent du contenu, texte, image ou sont, à partir de requêtes formulées par l’utilisateur. ChatGPT en fait partie. Tous ces systèmes ne sont pas neutres.
[7] Dans l’Église, les pauvres ne sont pas une question de bienfaisance, mais de révélation. Le pauvre convertit au cœur de Dieu et au message du Christ. Le soin apporté aux pauvres permet la qualité de la foi.
[8] Les licenciements au sein du Secours catholique, les difficultés à recruter des bénévoles aux Restos du Cœur montrent que tout le secteur est fragile alors que les besoins sont immenses.
[9] Un tiers des Français et plus de 4 européens sur 10 considèrent qu’il existe un risque important qu’ils se retrouvent dans une situation de précarité dans les prochains mois ( Secours populaire/Ipsos)
[10] ATD parle de maltraitance institutionnelle lorsque tout est dématérialisé et que les individus ne peuvent joindre personne quand ils doivent faire une demande d’obtention de droits.
[11] Le seuil de pauvreté est fixé par convention à 60 % du niveau de vie médian de la population. Il correspond à un revenu disponible de 1 288 euros par mois pour une personne vivant seule.
[12] Sans les mécanismes correcteurs, les premiers auraient touché un tiers du revenu et les seconds à peine un cinquième. Si l’on se projette en 2050, l’écart ne devrait pas bouger.
[13] La part des transferts nets vers ces enfants est en chute constante depuis la fin des années 80. Or de sérieux ajustements dans les finances publiques sont à prévoir, du fait de l’énormité de la dette sociale.
[14] « Nous entrons dans une nouvelle ère, celle d’un risque particulièrement élevé d’une guerre majeure de haute intensité en dehors du territoire national en Europe, qui impliquerait la France et ses alliés en particulier européens, à l’horizon 2030, et verrait notre territoire visé en même temps par des actions hybrides massives. » Revue nationale stratégique 2025- Juillet 2025
[15] Les études sur les appartenances idéologiques majoritaires des catholiques en France et les tendances vers le conservatisme et la droite extrême sont très documentées.
[16] France 2040. Fragments d’avenir, Paris, 2025, p.8.




