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Des bergers, des rois, et des sauveurs (2)

La première partie nous a donné un historique antique éclairant l’Ancien Testament et le Talmud (lien ICI). Sauf exceptions, le berger était apprécié positivement, et on espérait ses qualités chez les rois, les sages, les sauveurs. Le Dieu des Hébreux lui-même était loué et espéré comme le berger de son peuple.

Nous sommes donc prêts pour imaginer ce que le terme berger évoquait pour Jésus et son temps, et pour supposer ce que Luc, au moment où il écrit son évangile, a vraisemblablement voulu signifier par leur présence le jour de la naissance de Jésus : nous faire mieux savoir ce qu’est toujours un « pasteur » ou ce qu’il devrait être aujourd’hui encore.

Un regard renouvelé dans l’Évangile qui peut inspirer tous les pasteurs

Finalement, à l’époque où Jésus va naître et dans le Nouveau Testament, la situation et la réputation des bergers sont en continuité avec le passé et le contexte d’alors : c’est mélioratif, positif, sans ambiguïté.   
Certes, Jean rapporte que Jésus a exprimé un avis peu flatteur sur un berger paresseux ou inattentif, (Jean 10, 1-30) et met vivement en garde contre ceux qui carrément vont directement causer la mort des brebis.  Mais les récits montrent bien que ce sont des exceptions par rapport aux bergers en général : il est justement précisé que ce sont de mauvais bergers
Quant aux riches qui pouvaient s’en méfier et les rejeter, comme nous l’avons vu, cette opinion est évidemment condamnable et condamnée en particulier par Jésus et ses disciples.
D’autres pouvaient mépriser et critiquer ce métier. En effet, s’il était normal de faire commencer par là les jeunes à qui on confiait progressivement des responsabilités, (ce fut le cas d’Abel, Abraham, Jacob, Moïse et David… et peut-être de Jésus également), ceux qui l’exerçaient adultes n’avaient pas « réussi ». Peut-être étaient-ils moins éduqués, moins cultivés, moins à l’aise, avec un naturel et une âme d’enfant ? Peut-être aussi étaient-ils moins stricts que les Pharisiens, par exemple sur le sabbat, sur les purifications et les interdits du sang, et étaient-ils considérés comme des laxistes, voire des pécheurs ? Peut-être étaient-ils regardés de haut par les méchants, les orgueilleux, les savants, les pointilleux du rite ?

Ce que Jésus apporte de neuf sur les bergers et leur petit peuple

Mais Jésus enseigna à vivre déjà les paradoxes du Royaume et à considérer autrement ces autres « petits ». Ses disciples qui le suivaient dans la Voie qu’il indiquait ne pouvaient les voir négativement.

Jean utilise le terme “berger” (poimèn) (Jean 10, 1-18 et ailleurs) là où Jésus, par des paraboles, dessine le rôle de ceux qui prennent soin des autres en répondant à leurs besoins, il est aussi utilisé pour décrire positivement Jésus comme un berger (cf. les émouvants Matthieu 9, 36  et Marc 6, 34). Les textes étant trouvables et bien connus, nous n’insistons que sur le fait que Jésus est dépeint comme un berger qui ne cherchait  pas à diriger un troupeau de brebis dont il pouvait être fier du nombre et de l’uniformité obéissante ; berger répondant aux besoins divers de chacun et protégeant les victimes, il a risqué sa vie  pour cela et a ainsi surmonté la mort, assumant ce rôle pour l’éternité (cf. Hébreux 13, 20 ou 1 Pierre 2, 25 et 5, 4). 

Le Bon Berger, icône grecque

Le terme est aussi utilisé pour décrire positivement Jésus comme un berger se voulant des disciples, des remplaçants, voire des successeurs. Leur ministère sera décrit avec deux verbes grecs empruntés au lexique de la pastorale, et leur nuance est importante.
Le premier verbe a donné le nom berger (poimèn) et signifie prendre soin, (pomainô), ce qui est assez large (Actes 20, 28, etc.). Une épître attribuée à Pierre le rappelle :

« Prenez soin, comme des bergers, du troupeau de Dieu qui vous a été remis, faites-le non par obligation mais de bon gré, selon Dieu,
non par amour d’un gain malhonnête, mais de bon cœur. »

(1 Pierre 5,2)

Il n’est jamais question que le berger soit un chef autoritaire : il est au service du bien-être et de la croissance de chacun dans son petit peuple, dans ce collectif particulièrement fort qu’est un troupeau d’ovins (plus collectif qu’un troupeau de bovidés, de chèvres ou de… poules par exemple).
Les trois missions données par Jésus à Pierre sont hélas souvent traduites à l’identique « pais mes brebis » (Jean 21, 16), c’est assez faux puisque Jean emploie le verbe pomainô la seconde fois seulement. Il existe en effet un second verbe grec, boskô, qui signifie spécifiquement nourrir et abreuver un troupeau, et c’est à cela que correspond exactement le verbe paître (pascere en latin) : faire manger dans des pâturages, et c’est le travail primordial des pasteurs. Or c’est ce verbe boskô qui est utilisé quand, selon Jean, Jésus dit à Pierre « Pais mes brebis » la première fois puis la troisième (v.15 et 17). Jésus ne demande donc pas à Pierre de diriger, mais de prendre soin (une fois) et de nourrir (deux fois) ses agneaux et ses brebis (qui ne seront pas à lui, Pierre, mais que Jésus revendique comme siennes, juste après avoir demandé à Pierre s’il l’aimait). Il y a de quoi ruminer ces nuances que Jean a mises dans son texte !   
Au lieu de détenir de lourdes clés, qui ne sont pas seulement celles des portes de la mort, Pierre aurait donc pu (ou dû ?) être le patron des bergers au lieu que ce soit saint Wendelin. 

Et si Matthieu (2, 6) raconte que les scribes citent à Hérode Michée (5, 2) : c’est de Bethléem que
« sortira un conducteur/chef », il est intéressant de noter que l’évangéliste a ajouté de son propre cru « … qui prendra soin de mon peuple Israël » : c’est un berger qui naîtra.

Alors que pensait Luc en mettant en scène les bergers (2, 8-20) lors de la naissance de Jésus dans son évangile ?

La Nativité, Autel Santa Maria de Cardet, Catalogne, 13e s. (détail)

Lu sans préjugés, rien dans le texte, rien dans cette histoire, n’indique que, selon cet évangéliste, les bergers étaient une catégorie sociale malheureuse.
Par exemple, il ne faut pas se laisser aller à une lecture misérabiliste en imaginant que quand Luc écrit, il plaint ces pauvres bergers grelottant de froid dans la neige dans le vent glacé de la nuit d’hiver : quand il écrit, l’époque de la naissance de Jésus est ignorée. Les lecteurs de Luc pensaient logiquement à l’époque où les moutons passent la nuit dehors : l’été. C’est seulement vers 350 que la fête chrétienne de Noël a été progressivement fixée en hiver pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’Évangile ou la vie de Jésus. 
Lu sans préjugés, rien dans le texte, rien dans cette histoire, n’indique non plus que les bergers étaient une caste d’exclus ou de méprisés. La citation de Philon, étudiée ci-dessus, citation tronquée fallacieusement, a été trop répandue. D’autres commentaires ont surenchéri en expliquant tantôt que Jésus avait été annoncé à ces bergers, des pécheurs irréductibles contrevenant sans cesse à la Loi, tantôt que l’annonce avait été faite à une caste de malheureux, harcelée et rejetée par des méchants et des exploiteurs. Désormais, nous avons peut-être deux préjugés de moins : l’un concernant les bergers dans l’Antiquité, et l’autre concernant leurs contemporains d’Israël si nous leur avions prêté, à tort nous aussi, des préjugés…

Reprenons donc maintenant ces quelques versets débarrassés des préjugés négatifs concernant les bergers, afin de déceler ce que Luc a voulu mettre en relief en racontant la participation (réelle ou symbolique) des bergers à la naissance de Jésus : c’est ce souffle que nous cherchons à retrouver, car il est pour nous souffle de vie.

Le fait est que Luc affirme que la Bonne Nouvelle leur est annoncée à eux en premier… Passant la nuit aux champs, propriétaires ou employés, ils gardent leurs troupeaux en prenant leurs veilles : ici le verbe grec garder (phulattô) signifie protéger, et ne doit pas être confondu avec garder emprisonné. Pourquoi Luc met-il l’accent sur ce qui semble banal et même naturel ? Il met l’accent sur le fait qu’eux aussi sont des veilleurs qui prennent leur tour de garde : non seulement ils veillent de tout leur cœur sur leurs moutons familiers mais aussi ils sont prêts à faire face aux bêtes sauvages alors qu’ils ne sont pas des violents de métier, prêts à donner librement leur vie pour sauver une brebis attaquée.
Ils font évidemment partie au plus haut degré des hommes de bonne volonté (ευδοκια) évoqués par les anges : ils font ce qui semble bon à Dieu.
Ce sont des humbles, des petits, des pauvres : ils pourraient donc, selon le paradoxe évangélique être les plus grands dans le Royaume des cieux…

La narration montre leur don visionnaire qui s’est développé dans le silence qu’ils aiment pendant leurs veilles : ils savent le prix à donner à la parole et aux signes. Ils ont une foi immédiate aux anges (aggeloi, messagers) qui les ont choisis pour leur annoncer-une-bonne-nouvelle (eu-aggelizô : verbe bâti comme ev-angile).
Elle est bonne spécifiquement « pour le peuple » (laos) : le démos signifie en grec les citoyens, mais laos comprend tout le monde sans exclusion.
Le texte, que je ne peux commenter ici en détail, montre en quelques lignes la capacité collective des bergers (ils discutent « entre eux »), leur énergie (ils se hâtent), leur intelligence, leur esprit d’initiative, leur réalisme pratique, leur capacité décisionnelle, et surtout leur empathie car ils devinent ce qu’ils ont à faire : après avoir vu le bébé (v. 17) « et ayant vu, ils firent connaître (sous-entendu aux parents de Jésus) la parole qui leur a été dite au sujet de ce petit enfant ». Luc les fait ainsi confirmer une troisième fois, collectivement, ce qui avait été dit individuellement à propos de cet enfant.
Ensuite, ayant dit cela à « tous » (v. 18), ils s’en retournent (v. 20) en glorifiant Dieu sur ce qui leur a été dit et ce qu’ils ont vu : un haut témoignage qu’ils continueront certainement à répandre.

Les bergers, parmi les tout premiers humains messagers (aggeloi) de Dieu, premiers missionnaires lorsque le Royaume des cieux commence sur notre monde ?
Au milieu du troupeau sur lequel, comme des rois, ils veillaient constamment, inconditionnellement, avec tendresse et abnégation, royalement alors qu’ils étaient pauvres et sans beaucoup de défense, ils étaient prêts à croire de tout leur cœur à la naissance d’un petit, un petit qui, lui aussi, serait capable de risquer sa vie pour sauver son peuple, le peuple tout entier.

Et nous-mêmes, nous sentirons-nous impliqués dans ce texte ?
Serons-nous comme des admirateurs plus ou moins passifs
ou serons-nous à leur écoute ?
Les imiterons-nous ?

Dessin de Jacques M.
Le bon berger, icône de Bessarabie, 18e siècle
CategoriesSpiritualité
Marguerite Champeaux-Rousselot

Marguerite Champeaux-Rousselot est historienne et anthropologue, (spécialité : religions de l’Antiquité ; observation et traduction des objets, « traces » et témoignages). Mère et grand-mère, longtemps ardemment investie dans la vie associative laïque, elle a enseigné le grec et pratique une lecture critique contextualisée. Une approche historique, scientifique et humaine redonne vie aux mots de jadis qui sont aujourd’hui encore facteurs de paralysie ou sources de dynamisme.

  1. Merci Marguerite de remettre socialement et théologiquement les bergers à leur place. Car tous les ans le 24 décembre au moins nous entendons la même antienne sur ces hommes qui auraient été méprisés, marginalisés, suspectés, pauvres parmi les pauvres, transis de froid au moment de la naissance de Jésus qui a très certainement eu lieu au printemps puisque les troupeaux sont dehors. Ce qui permet aux prédicateurs paresseux de filer la métaphore avant souvent de conclure que Dieu est venu parmi les pauvres et d’abord pour eux. Bien sûr, qui pourrait en douter ? A condition de savoir ce que l’on met derrière cette désignation pastorale.

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