Il est médecin mais n’a pas soigné de corps. Il est prêtre mais n’a pas travaillé en paroisse. Michel Deheunynck, formé dans la liberté promise par Vatican II, assume sa “marginalité ecclésiale“.
Régulièrement présent aux célébrations de Saint-Merry Hors-les-Murs à Notre-Dame d’Espérance et aux “messes en plein monde“, Michel a accepté d’en dire un peu plus sur les choix de sa vie.
Une enfance prolétarienne et une révélation
Né en 1949, il n’a aucun souvenir de son père. Sa mère l’a confié à sa grand-mère, à Stains, une commune de Seine-Saint-Denis. « J’ai grandi dans le milieu des ouvriers métallurgistes, pauvres et accablés par un travail pénible. Ma grand-mère vivait dans un F2. Je dormais dans la salle commune. » Sa mère s’est remariée. Après le décès d’une fille, elle a mis au monde des jumeaux dont l’un n’a pas survécu. Michel n’a donc qu’un demi-frère. « Je m’entendais bien avec sa première épouse et nous avions de bons contacts. Mais sa deuxième femme ne m’aime pas et nos liens se sont distendus. » Michel n’a plus vraiment de liens familiaux et se trouve seul. Mais seul en plein monde, dit-il en souriant : « Dans ma commune, il y a 130 nationalités différentes. Mes voisins viennent de partout. Une famille kabyle, aux petits soins pour moi, m’apporte du couscous. Des Roumains, soucieux de moi, me fournissent une aide matérielle. De l‘autre côté, les Tamouls du Sri Lanka sont très chaleureux, comme ceux de l’île Maurice. Quant à ceux du Bengla Desh, si j’attends le bus et qu’ils passent en voiture, ils s’arrêtent et m’embarquent. »
C’est au lycée que le petit Michel est devenu grand, d’un seul coup : « Mon professeur de français m’a rendu un devoir en disant : – Je suis en désaccord complet avec ce que tu as écrit mais comme c’est bien argumenté, je t’ai mis une bonne note. Alors, j’ai pris confiance en moi et j’ai eu envie de devenir… moi ! »
Les barricades de 68 et une vocation
Après le lycée, Michel s’est inscrit en fac de médecine. Mai 68 est arrivé. « J’étais encore à l’âge de la naïveté. Sur les barricades, Jésus m’a dit : – Viens avec moi, mon pote, on va changer tout ça ; les derniers seront les premiers. Mon idée était de défier le mandarinat, ces grands patrons de la médecine parisienne. Au bout de deux ans d’études, une nouvelle fac de médecine a ouvert à Bobigny. Je l’ai intégrée et je suis passé de l’étude de l’artérite mésentérique à l’écoute : – Docteur, j’ai mal au ventre. » Michel a terminé ses études de médecine en 1975 avec un projet précis : s’engager en santé publique. Il se donne un an de réflexion et, en 1976, entre en deuxième cycle au séminaire d’Issy-les-Moulineaux (ses années universitaires le dispensaient du premier cycle). « Dix ans après le concile Vatican II, la formation était très ouverte, une formation en liberté. Le directeur, Georges Soubrier, devenu évêque plus tard, nous encourageait. Nous avons pris en charge notre promotion, viré deux profs, fait venir Pierre Pierrard, historien du monde ouvrier qui a rejoint Jacques Gaillot pour un catholicisme de progrès. Nous avons remis en question des textes du calendrier liturgique. Nous avons créé un groupe “monde ouvrier“ avec l’Action Catholique Ouvrière (ACO) et un autre “monde rural“.
Lorsque j’ai été ordonné diacre, en 1978, je n’avais pas le premier rôle. Il revenait à un jeune handicapé mental. Des jeunes des équipes que j’accompagnais allaient témoigner de leur foi dans son institut spécialisé. À la fin de l’année, je lui ai demandé : – Que sais-tu de Jésus ? Il a répondu : – Je sais que Jésus m’aime. J’ai demandé qu’il communie pour la première fois le jour de mon ordination diaconale. Il lui a donné tout son sens. »
Michel a été ordonné prêtre en 1979. « Et, là, tout s’est verrouillé. Peu à peu, j’ai vu partir tous mes copains prêtres. »


Le travail, un sens à sa vie
« Jésus ne m’a jamais appelé à renoncer à mon travail et à ma vie.
Ma vocation était de donner la priorité aux défavorisés ;
la médecine sociale m’a donné cette chance. »
Que ce soit pour ce qui s’appelait encore la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS), pour l’Éducation nationale ou pour la Ville de Paris, Michel nageait avec bonheur dans le social et le collectif : intégration des enfants handicapés à l’école, signalement des enfants maltraités, prophylaxie de la méningite et des affections respiratoires, lutte contre les intoxications alimentaires. Il a été chargé du combat contre le saturnisme dû au plomb dans les vieilles peintures et fait travailler ensemble des psychologues et des techniciens de laboratoire pour analyser dents de lait et urine des enfants avant que le plomb atteigne le tissu cérébral et diminue leurs performances cognitives et sensorimotrices. Il s’est battu pour que les enfants séropositifs soient accueillis en crèche et à l’école maternelle, a formé puis accompagné des lycéens volontaires chargés de faire passer des messages de prévention du sida avec leurs mots à eux. Il a été le référent dyslexie de Seine-et-Marne. Il a passé un diplôme d’épidémiologie appliquée pour s’attaquer aux maladies nosocomiales dans les hôpitaux. Il a surveillé la santé des étudiants sur les campus.
En plus des missions demandées pour les organismes (et pour lesquelles il refusait tout salaire supérieur à ce que touchait un prêtre), il s’est penché sur l’apprentissage de la lecture en écoutant les premiers concernés, plus de 700 enfants de grande section de maternelle, expliquer pourquoi c’est “bien“ d’apprendre à lire, et de CP pour savoir comment ils faisaient.
L’Église, difficile d’y trouver sa place
« L’Église m’a désolé. » Avec l’ACO, la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), la Mission Ouvrière, Michel rejoignait les gens là où ils étaient et partageait leurs combats sociaux. Les paroisses lui ont paru secondaires. « Il m’est arrivé de remplacer un prêtre absent un dimanche ou un autre. De toute ma vie, je n’ai jamais enfilé une chasuble. Le fait que je sois différent ne gênait personne. On me laissait. »
La retraite professionnelle est arrivée. Michel est retourné dans son diocèse rencontrer son évêque Pascal Delannoy. « Personne ne voulait de moi en paroisse Je suis devenu prêtre accompagnateur de l’aumônerie de l’hôpital psychiatrique de Seine-Saint-Denis : Ville-Évrard. Et, là, j’ai enfin trouvé ma place ; les patients de l’hôpital m’ont réhabilité dans ma vocation. Leur marginalité sociale m’a aidé à assumer ma marginalité ecclésiale. En psychiatrie, j’ai rencontré des gens chercheurs de sens, comme moi, désinhibés, aux paroles fortes. Ainsi, ce garçon athée de 22 ans, jamais scolarisé, enfermé toute son enfance dans un cagibi, qui fréquentait l’aumônerie pour créer des liens. Il se culpabilisait, sûr que si son père était en prison, c’était à cause de lui. Il a prononcé un très bel acte de foi : – Je voudrais que Dieu pardonne à ma mère ce qu’elle m’a fait parce que, moi, je n’y arrive pas. Ou cet autre, affirmant : – Moi, les religions, je n’y comprends rien ; mais ce n’est pas aux gens de comprendre les religions, c’est aux religions de comprendre les gens. Et ce jeune musulman : – Je suis croyant mais je ne respecte pas les règles alimentaires parce que je pense que si Dieu demandait vraiment qu’on les respecte, il le demanderait aussi à vous, les chrétiens. » Michel allait chercher les patients dans les services. Il présidait des messes.« Certains venaient en pyjama. Les homélies étaient interrompues parce que l’un ou l’autre n’était pas d’accord avec ce que je disais. Du coup, la parole était ouverte, une discussion s’engageait. À l’offertoire, ils apportaient leurs offrandes, leurs productions et les présentaient eux-mêmes à la table qui servait d’autel.
J’ai toujours voulu une participation des laïcs.
Quand il m’arrive de célébrer un baptême, je demande aux parents de verser l’eau sur leur enfant et de dire : « Nous te baptisons… » Ce n’est pas licite mais c’est valide. J’ai marié un couple dans la cinquantaine. J’ai proposé à leurs témoins de prononcer l’appel aux consentements. Quand les mariés s’embrassent, j’invite tous ceux qui, dans l’assistance, s’aiment à s’embrasser. Alors les célébrations de Saint-Merry ne m’étonnent pas. »


Saint-Merry, c’est le partage
Michel ne sait plus comment il est arrivé à Saint-Merry, dans les murs, probablement à cause du Réseau des Parvis qu’il suit depuis les années 90. Il y représente Nous sommes aussi l’Église au niveau national.
« J’y viens pour les célébrations en présence car je suis trop en contradiction avec les messes en paroisse. En paroisse, on dit amen. On récite le Credo de façon dogmatique sans rien dire du message de Jésus, la justice, l’amour, l’accueil, la fraternité. Le Christ n’est pas dans l’hostie mais dans ceux qui partagent ce pain. La messe, c’est le partage de la Parole, du pain, de la vie. Alors, lire les textes dans le désordre ne me dérange pas et j’apprécie particulièrement les “Messes en Plein Monde“. Je ne suis pas demandeur de culte ; la foi, c’est dans la vie. Notre nouvel évêque, Étienne Guillet, a le sens des “périphéries“. Il a été aumônier du centre de détention pour mineurs de Porcheville, aumônier des forains et circasiens avec lesquels il a fêté Noël avant de célébrer, le matin, en prison. Pour sa première sortie d’évêque, il s’est rendu à l’hôpital psychiatrique confirmer trois jeunes. C’est intéressant de l’entendre.
Ma génération n’était pas faite pour la paroisse. Le concile avait ouvert des chemins, nous les avons pris mais tout a été refermé. J’ai cru en la richesse des mouvements d’Action catholique, c’est là qu’on rejoint les gens dans leurs combats pour un monde plus juste. Les paroisses ne prennent pas assez en compte la vie de tous les jours. Aujourd’hui, au lieu de proposer aux jeunes la JOC, on en fait des enfants de choeur, on les cléricalise… Si je ne dis pas ce que j’ai à dire, qui va le dire ? »

Michel a publié La périphérie : un boulevard pour l’Évangile ?, aux éditions Temps présent.
Dans sa préface, Pascal Delannoy, ancien évêque de Saint-Denis, écrit :
Chaque dimanche, en cet hôpital de Ville-Evrard, une petite communauté se rassemble pour célébrer la bonne nouvelle de la résurrection. C’est là que le père Michel Deheunynck a commenté l’Évangile avec passion et le désir que celui-ci soit accueilli dans des cœurs désencombrés d’une religion qui ne serait qu’affaire de rites, de dogmes, de superstition ou de moralisme ! Pour notre aumônier, il s’agit d’abord que chacun puisse rencontrer un ami qui s’appelle Jésus !




