Nous ouvrons ici un dossier de réflexions et témoignages autour de la façon de comprendre l’acte liturgique et de le mettre en œuvre, propre à notre communauté de Saint-Merry, dans ou hors de ses murs. Pour l’inaugurer, il nous a paru important d’y rappeler brièvement l’historique de nos célébrations communautaires, dont un certain nombre d’éléments sont toujours d’actualité aujourd’hui, alors que nous sommes sans murs permanents.

Le Centre Pastoral Halles-Beaubourg, créé en 1975, ne s’est pas tout de suite investi dans la messe dominicale ; les célébrations eucharistiques avaient lieu le mercredi soir, avant que ne soit institué le grand rendez-vous du dimanche à 11 h 15. Je parle de grand rendez-vous, car il rassemblait statistiquement beaucoup de monde, même en partie venu d’assez loin tout autour de Paris, et représentait également une halte habituelle pour certaines personnes vivant en province ou à l’étranger, à l’occasion de leurs passages dans notre ville capitale. Une étude sociologique avait démontré que le public y était sensiblement différent de celui d’une paroisse classique française à cette époque (début des années 80) : autant d’hommes que de femmes, souvent surdiplômés, avec une proportion non négligeable de personnes mal à l’aise pour raisons diverses dans l’Église, voire chassés de leurs paroisses (divorcés remariés, prêtres mariés, couples mixtes catholique-protestant, militants socialistes…) ; et dans les années qui ont suivi cette étude, ce fut aussi l’arrivée de nombreux homosexuels, dans notre église située dans le Marais et pratiquant la porte grande ouverte.

Mais on peut également parler de grand rendez-vous en considérant ce qui s’y passait le dimanche matin, et qui nous nourrissait (spirituellement et intellectuellement) pour la semaine. Nous y pratiquions ce qu’on appelait « la messe à trois temps ».

Premier temps (qui existe toujours aujourd’hui) : une soirée de préparation ouverte à tous en début de semaine, où a lieu un échange sur les texte, à la suite duquel est décidé le « fil rouge » sur lequel on va axer la célébration, résumé en une phrase – qui était affichée sur le grand lutrin à tête d’aigle de l’église pour toute la semaine suivant cette célébration ; donc un choix dans les textes proposés par l’Église pour ne garder que ceux qui sont cohérents avec le thème dégagé ; une répartition de plusieurs prises de paroles entre prêtre et laïcs (hommes ou femmes) en résonance avec ces textes et avec les évènements du monde ; l’organisation générale de la célébration, l’ordre dans lequel vont être lus et commentés les textes retenus ; quels chants vont accompagner la prière. Un groupe de musiciens, à l’occasion, se saisissait même des échanges autour des textes pour composer un nouveau chant, en résonance.

Deuxième temps, le dimanche matin à 11 h 15 : la liturgie de la Parole avait lieu au bas de la nef, l’assemblée étant disposée en carré autour d’un tapis rescapé du sacre de Napoléon. Les différentes résonances proposées autour des textes, par hommes ou femmes, jeunes ou vieux, célibataires, jeunes parents, grands-parents, prêtres aussi bien sûr, m’ont personnellement fait comprendre à quel point cette première partie de l’eucharistie est au moins aussi importante que la seconde. J’y ai enfin entendu des échos du monde du travail, ou de la vie familiale « vécue » (et pas seulement commentée par des hommes célibataires), ou de l’actualité politique voire géopolitique qui façonne aussi nos existences. Voilà que nos vies, et le monde où elles se déroulent, avaient toute leur place au cœur de la célébration ! Parfois, on prenait aussi le temps d’un micro libre, ouvert à tous pour répondre à une question posée à partir des textes du jour. Ou on faisait récolte de post-it rédigés par tous, pour en faire un Dazibao ou les porter à l’autel où ils seraient lus lors de la préface ou de l’action de grâce. Ou bien encore on tournait les chaises en petits groupes de six à dix personnes, pour dix minutes de partage. Toutes ces pratiques ont d’ailleurs survécu à notre nomadisme.
Et avec toute cette pluralité des prises de parole, c’est la Parole qui circulait. Souvent s’ajoutait à ce temps de partage verbal, quelle que soit sa forme, un geste symbolique qui permettait d’accéder autrement à la signification profonde de ce que nous étions en train de célébrer : parfois un geste échangé, parfois un geste avec de l’eau, du feu, de la lumière, des fleurs, de la terre, fait par une personne ou le plus souvent par tous.

Troisième temps : la liturgie eucharistique, pour laquelle tout le monde se levait et se déplaçait dans le chœur, où une table avait été dressée sur des tréteaux, avec belle vaisselle en terre, fleurs et bougies, une table de fête et de repas partagé, autour de laquelle tous prenaient place debout.
Un seul prêtre portait l’aube, signe de résurrection, et on ne pratiquait pas de concélébrations (sauf pour Noël et le Jeudi Saint) : puisque « tous célèbrent et que l’un préside », selon les textes conciliaires, les prêtres présents dans l’assistance ne se comportaient pas autrement que le reste de l’assemblée. La préface était, comme aujourd’hui, réécrite pour chaque célébration par le Président, en fonction de ce qui avait été partagé à la préparation et qui est célébré ce jour-là.

On pourrait parler de plusieurs autres choix liturgiques : la suppression de beaucoup des petits échanges formatés sous forme de répons dans le rituel ; l’omission fréquente de la liturgie pénitentielle du début de la célébration, pour ne lui donner place que si le thème du jour l’induit, mais alors étoffée et placée après que les textes et les commentaires nous ont fait progresser dans la prise de conscience, et jamais plaquée en début de célébration comme un a priori ; la possibilité d’utiliser d’autres traductions que celle prévue par le missel, si l’utilisation d’un terme à la place d’un autre fait sens ; l’éventuelle lecture d’un texte hors corpus biblique.

Enfin, on peut citer le quatrième temps, qui valait la troisième mi-temps du rugby : le déjeuner où l’assemblée se répartissait dans les nombreux petits restos du coin – maintenant que nous célébrons le soir, c’est devenu un dîner.

C’est cette matrice originelle qui inspire encore largement, autant les rencontres mensuelles de Saint-Merry Hors-les-Murs à Notre-Dame d’Espérance ou ailleurs, que nos Partages de la Parole hebdomadaires en visio. Elle ne représente pas seulement une forme originale, mais se fonde sur des convictions pastorales : l’accueil inconditionnel, la dignité et la légitimité du peuple des baptisés à prendre la parole pour partager la Parole, la pertinence de la créativité liturgique car le langage et les symboles qui parlaient dans les siècles anciens ne sont plus forcément audibles aujourd’hui.

Une série de nouveaux articles de réflexions et de témoignages va venir compléter cette première évocation plus « historique », qui nous situe dans l’histoire de la célébration à Saint-Merry aujourd’hui Hors-les-Murs. Mais les liens ci-dessous renvoient d’ores et déjà vers quelques-unes des publications déjà mises en ligne à ce sujet sur notre site, au cours des dernières années :

1) Un article de Joseph Pierron (1992) sur les célébrations de Saint-Merry : ICI
2) Un débat organisé par Saint-Merry Hors-les-Murs (2021) : Liturgie et créativité, avec Gabriel Ringlet et Nicolas de Bremond d’Ars ; la version orale intégrale : ICI et un écho sous forme d’article 
3) Une série de témoignages sur la liturgie de Saint-Merry, récoltée notamment via la pétition suite à la fermeture du Centre Pastoral en 2021 : ICI
4) Deux témoignages sur nos actuelles rencontres du dimanche en visio : ICI et LA
5) L’expérience des rando-célébrations dans la nature : ICI
6) L’écho d’un groupe de réflexion sur l’eucharistie : ICI

Blandine Ayoub

Engagée depuis plus de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, dans des domaines et à fonctions diverses, elle est actuellement coanimatrice de l'équipe Communication. Jeune retraitée, elle a longtemps été responsable d’un pôle de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

  1. Commentaire reçu par mail de Jean-Claude Thomas, prêtre membre de la première équipe pastorale en 1975 :
    « Je viens de lire avec beaucoup d’intérêt ton article passionnant sur « célébrer à Saint Merry. » J’y retrouve ce qui est au coeur de notre expérience commune, avec le bonheur d’avoir partagé cette créativité.
    Au cours de la première année, nous sommes allés voir un peu partout comment se vivaient les célébrations du dimanche, car, si nous avions déjà une expérience inventive notamment à travers les communautés étudiantes, nous n’avions pas d’idée préconçue Simplement une page blanche. Que nous avons abordée avec des questions
    Comment faire que « la liturgie de la parole » ne soit pas un moment où tout le monde se tait ? Comment faire que la parole soit vivante, comment la faire circuler comme aux premiers temps de l’Eglise ? Il nous a paru important que la disposition dans l’espace symbolise cela et invite à cela. D’où le cercle de la parole. Redonner la parole, y associer le plus possible toute la communauté, voilà la direction dans laquelle on a cherché à avancer.
    Comment sortir d’une mécanique liturgique bien huilée, sans temps mort, mais du coup sans souplesse et sans respiration, marquée par des automatismes caducs ? Nous étions nombreux à avoir goûté, notamment à Taizé, la place du silence, avec des chants savourés pour eux-mêmes. Aussi, à l’inverse de ce respect mécanique du rite, nous avons souvent laissé place au silence. Et le déplacement vers le choeur a apporté lui aussi une respiration, une souplesse nouvelle rompant cette rigidité.
    Comment faire en sorte que la prière eucharistique ne soit pas un temps où tout le monde décroche un peu en attendant que ça se passe, puisque seul le prêtre agit ? Avec la disposition en ovale dans le choeur, tout le monde est plus proche, plus concerné. Mais encore fallait-il oser réécrire, actualiser la préface et redonner vie aux trois temps des prières eucharistiques, et donc oser toucher au texte sacré, Cela n’a l’air de rien, mais c’est là que je me souviens avoir rencontré le plus de réticences et de critiques, car le monologue du ou des célébrants est vraiment au coeur du pouvoir sacerdotal et de ce qui fait de l’Eglise une organisation hiérarchique. Comment manifester autrement que ‘est la communauté qui célèbre ? Nouvelle question ouverte. »

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