A l’occasion du projet Prospective Paroisses Paris 2035, il semble intéressant de se souvenir de ce que sont les paroisses, et de rappeler ce que fut leur histoire parisienne, du Moyen-Age à nos jours. La chronique historique d’Alain Cabantous, « Le passé a encore de l’avenir »
« L’ambition du projet Prospective Paroisses Paris 2035 (3P 2035) est simple : nous engager ensemble, en diocèse, dans une réflexion de moyen et de long terme sur la manière dont notre diocèse évolue, et sur la réponse que nous pourrons, dans les années qui viennent, apporter à ces évolutions quant à notre vie paroissiale et diocésaine, afin de remplir toujours plus fidèlement la mission que nous avons reçue d’annoncer l’Évangile, de célébrer le mystère du Christ et de servir la Charité ici, à Paris ».
Telle est l’introduction succincte écrite par Laurent Ulrich pour évoquer un projet ambitieux de remodelage du tissu paroissial parisien en lien évidemment avec la réalité démographique de la capitale (fidèles et prêtres compris) et les impératifs économiques sous-jacents qui pèsent sur cette structure extrêmement ancienne. En effet, au moins depuis le haut Moyen-Âge occidental, la paroisse, notamment dans les campagnes, est la cellule de base de l’organisation territoriale ecclésiastique que dessert un curé au service d’une communauté de fidèles. Derrière cette définition assez simple à laquelle il faudrait adjoindre sa dimension fiscale et administrative jusqu’en 1789, se tapit une histoire beaucoup plus complexe dont Paris fournit une bonne illustration.
Dans cette ville, c’est surtout à partir des XIe et XIIe siècles que se créent des paroisses sans pour autant tenir compte de la densité et de la répartition de la population. Qu’on en juge. En 1292, alors que Paris rassemble deux cent mille habitants, la rive droite forte de plus des trois-quarts des Parisiens possède quatorze paroisses ; la rive gauche ou l’Université en compte sept pour vingt-deux mille habitants et la Cité douze pour seize mille. Dans ce cœur de la capitale, il en est même de minuscules : Sainte-Madeleine comprend deux petites rues et Sainte-Marine cent cinquante personnes.


Le hiatus se poursuivra par la suite alors que la croissance démographique touchera exclusivement les deux rives de la Seine. En 1789, on compte cinquante-six paroisses (dont encore huit dans la Cité) pour un demi-million d’habitants. Inversement, aux franges de la capitale, elles sont de très grande dimension : Sainte-Marguerite qui regroupe tout le laborieux faubourg Saint-Antoine ; Saint-Sulpice qui recouvre « le noble faubourg » Saint-Germain. Les causes de ces inadéquations et de leur permanence sont nombreuses. Certaines sont anciennes, à l’exemple de l’île de la Cité où des oratoires deviennent des églises paroissiales. D’autres plus récentes, puisque la possibilité d’ériger un territoire en paroisse ne dépend pas uniquement de l’ordinaire du lieu. Le souverain, les ordres religieux, les patrons laïcs peuvent en être à l’origine dans la mesure où ils octroient un bénéfice à la nouvelle entité. Toujours une affaire de gros sous. Dans ces fondations multiples, la préoccupation pastorale passe au second plan, d’autant que le maillage religieux parisien, entre couvents, chapelles et églises, particulièrement dense, offre un large choix pour la pratique dévotieuse. Néanmoins, les évêques de l’Ancien Régime inciteront toujours les fidèles à privilégier l’assistance à la messe paroissiale.

Avec la Révolution, cette topographie est largement redessinée puisque le pouvoir politique réduit le nombre de paroisses à trente-cinq en les répartissant plus logiquement selon la densité démographique. Ainsi la Cité n’en compte plus que deux. Par la suite, le Concordat de 1801 prévoit l’obligation pour les autorités religieuses d’obtenir l’aval de l’État afin de créer une paroisse. D’où des tensions et des difficultés au moment de la République anticléricale des années 1890. Lors de la séparation des Églises et de l’État, alors qu’elle atteint deux millions huit cent mille habitants, la capitale possède quatre-vingts paroisses qui, une nouvelle fois, ne correspondent pas vraiment à la densité d’occupation et aux pôles de développement démographique. C’est en particulier le cas dans tout l’est parisien où l’on trouve de très grandes paroisses. Comme en d’autres temps, des chapelles de secours suppléent à ces manques avant de devenir parfois le lieu d’un nouveau bâtiment cultuel (grâce aux Chantiers du Cardinal fondés en 1931), prémisses à la fondation d’une nouvelle paroisse. À titre d’exemple, on citera celui de Saint-Gabriel dans le sud du XXe arrondissement. Il existait depuis la fin du XIXe siècle une chapelle, Sainte-Cécile, qui dépendait de la vaste paroisse de l’Immaculée Conception. Alors que ce territoire très pauvre, proche des fortifications et de la « zone », s’urbanise rapidement après 1930 (logements de la loi Loucheur de 1928 puis fondation du lycée Hélène Boucher), une église sera construite en 1935 puis une paroisse autonome créée en 1938.
Actuellement Paris compte cent six paroisses dont au moins quatre fondées par Jean-Marie Lustiger qui souhaitait rapprocher au maximum les lieux de culte des habitants, inversant ainsi la politique de regroupements amorcée par son prédécesseur, François Marty. Aujourd’hui, alors que la population parisienne diminue (deux millions d’habitants en 2025), que la pratique dominicale s’érode sérieusement (souvent très inférieure à 1 % dans de nombreux endroits), que le nombre de prêtres se réduit lui aussi, la redistribution territoriale légitimement souhaitée par l’archevêque actuel ne sera pas une tâche facile. Entre sensibilités pastorales éloignées, cohabitations spirituelles parfois différentes, gestion matérielle et déplacement d’un certain nombre de repères géographiques et sociaux, la nouvelle géographie territoriale de la capitale est à nouveau l’épreuve. Mais d’une tout autre façon.





