En ce carême 2026, Colette Deremble poursuit sa méditation sur les signes d’espérance, à l’écoute de l’œuvre d’Antoni Tàpies, grand peintre Catalan : deuxième méditation en écho aux signes d’Ézéchiel, avec quelques œuvres du peintre.
Note : Antoni Tàpies étant contemporain, les images et photos de son œuvre sont protégées par des droits d’auteur.
Pour illustrer le propos, nous avons donc eu recours à des liens vers le Musée de la Fondation Tàpies à Barcelone, la Galerie Lelong à Paris ou WikiArt, donnant accès à quelques peintures librement. Cela permettra de découvrir un peu plus son œuvre
Les signes d’Ézéchiel
En 597 avant notre ère, les Babyloniens envahissent le territoire de Canaan, déportant en Mésopotamie une partie des élites. Ézéchiel fait partie de cette vague de déportés. Il pourrait vitupérer contre l’iniquité de l’agresseur, dénoncer ses crimes de guerre : c’est la tentation spontanée que nous avons tous : accuser l’autre. Il préfère analyser les causes internes du désastre et désigne la perte de la foi, les tendances à l’idolâtrie (Ez 8), l’orgueil et la suffisance des riches (Ez 16,49–50), le mépris envers l’étranger, la veuve, l’orphelin, les petites gens (Ez 22,7.12), la corruption du pouvoir (Ez 22,6.9–12). Telles sont ces « abominations » qui sont responsables de nos drames, ce qui, pour autant, n’innocente pas l’agresseur, mais le problème n’est pas dans l’accusation, il est dans notre conversion.
Il y a pourtant des signes d’espérance : on pourrait imaginer qu’ils viennent de quelques innocents qui résisteraient au délabrement spirituel. Mais non, le signe du salut que propose Ézéchiel réside dans la lucidité de ceux qui sont conscients des trahisons humaines et en souffrent. De sa plume épique, le prophète imagine que Dieu envoie son ange marquer ceux-là d’un signe : « Passe à travers Jérusalem et marque d’un signe au front ceux qui gémissent et qui se lamentent sur toutes les abominations qu’on y commet. » (Ez.9, 4). C’est le discernement, et le bouleversement qu’il provoque, qu’Ézéchiel désigne comme prélude au salut : l’éveil de la conscience est à la racine de la conversion. « Heureux ceux qui pleurent », dira l’Évangile.
Ce signe imprimé sur le front des pleurants, quel était-il ? Peu importe. Le terme (« tau ») qu’utilise Ézéchiel signifie simplement « marque » ; il désigne la souffrance de ceux qui savent voir l’oubli de l’autre, l’oubli de la solidarité, du partage, l’oubli de ce qui fait l’humain, l’oubli de Dieu donc.
Des signes d’Éveil, l’humanité n’a cessé d’en exprimer, par le biais de veilleurs anonymes, « pleurants » devant la violence, subie et commise. Innombrables sont ceux qui, dès la préhistoire, ont appliqué leurs mains sur les parois des murs, laissé leurs graffitis sur les roches des déserts, leurs tags incompréhensibles sur les murs des villes, signes anonymes, balbutiements, où Tàpies voit des formes de résilience et d’espérance. Comme Ézéchiel, il voit ces signes gravés sur un corps, un pied, un mur ; il les recueille et les sacralise en les donnant à contempler.

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Les toiles de Tàpies, souvent travaillées d’une pâte épaisse, où il applique un mélange d’argile, de sable, de poussière de marbre, de cendre, de colle…, disent l’histoire dont nous sommes faits, craquelée, chargée d’ombres, de blessures et de bavures.
L’art de Tàpies rejoint la spiritualité qu’on appelle apophatique, celle qui se sait incapable et indigne de parler de l’essentiel autrement que par la puissance émotionnelle d’une matière, d’une couleur obscure, traversées de signes imperceptibles, et qui, pas plus que le signe posé sur le front des pleurants, n’ont de sens autre que celui de l’espoir.
Sur ces toiles au fond incertain, répliques de murs urbains ou de parois de grottes, Tàpies peint des lignes, des flèches, des mots, des gribouillis, des taches, des formes géométriques irrégulières, reprenant à son compte les traces informes laissées par des passants anonymes ; il fait écho à leur appel.

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C’est un langage en-deçà de la grammaire ou de la culture policée, une parole des origines ou de l’urgence, des gestes, des cris qui se croisent et auxquels Tàpies donne du crédit parce que ce sont les signes des larmes que nous versons sur la violence du monde, les larmes de lucidité, de discernement qui préludent au salut.
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à suivre… nouvelle méditation dans une semaine
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