À l’écoute d’Antoni Tàpies : troisième méditation

Dans cette troisième méditation de carême 2026, Colette Deremble nous introduit au signe du Tau dans l’œuvre d’Antoni Tàpies et son évolution vers le don de la vie, le signe de la croix.

Le signe universel du Tau

Tau signifie « signe », sans autre précision. Tout peut donc être ce signe, on l’a vu. Mais le son tau désigne aussi (même s’il s’agit d’une coïncidence) la dernière lettre de l’alphabet hébraïque. En ces cultures antiques, les lettres et les chiffres étaient l’objet d’infinies spéculations symboliques. Que le tau soit la dernière lettre a une signification d’achèvement, de clôture. Ainsi, le signe chez Ézéchiel, le signe marquant la souffrance spirituelle devant le mal a un caractère décisif, absolu, comme l’évoque sa place ultime dans l’alphabet. Au temps d’Ézéchiel, dans la graphie de l’alphabet, qui a encore sa forme dérivée du phénicien, la lettre tau était formée du croisement diagonal de deux lignes, comme un X. Ce X, nous l’utilisons aujourd’hui comme un signe de refus, de négation, d’interdit, de protestation. Dans la culture visuelle commune (administrative, scolaire, populaire), il sert à rayer, à marquer un point, à signer pour celui qui ne sait pas écrire. De cette forme de tau Tàpies parsème ses œuvres :

Antoni Tàpies, Foll, 1973, usage raisonnable sur Wikiart



Ce grand X rouge sang s’impose avec violence, refusant la folie sanguinaire humaine. Tàpies y laisse flotter la lettre R,
R de résurrection ou de résistance, et quelques cœurs naïfs qui tentent de maintenir vivant l’amour des simples.

Antoni Tàpies, Journal, 1968, usage raisonnable sur Wikiart

Le grand X noir du tau paléo-hébraïque ne marque pas seulement les fronts, il interrompt le bruit du monde, s’imprime sur le récit des activités humaines, des petites annonces, de la politique des ambitieux pour dire que cette suite de mots ineptes a néanmoins une valeur d’éternité.
Ce journal de 1968, année de crises et de révoltes offre le contraste saisissant entre ses milliers de mots imprimés du bavardage humain et le signe unique, massif, tracé à la main, qui, comme en Ézéchiel 9, sauve l’histoire. Il la sauve conjointement avec la grande tache rouge qui en transforme le sens. Au signe d’Ézéchiel, Tàpies ajoute celui du don de la vie, sang de l’agneau sur les linteaux des portes en Égypte, sang du Christ, sang des innombrables martyrs. Tàpies ne fait pas de longs discours : son art transforme, de manière muette, un déchet (un vieux journal taché) en une page biblique où l’ancien (le X) et le nouveau Testament (le sang versé) se conjuguent en signe de salut.

Antoni Tàpies, Jambes et Chiffres, 1984
Usage raisonnable sur Wikiart

Au fil du temps, la forme archaïque de la lettre X a évolué vers sa graphie grecque, puis latine. La ressemblance du T avec une croix de crucifixion a permis alors un nouveau jeu symbolique. Lorsque les juifs d’Alexandrie ont voulu traduire en grec le texte d’Ézéchiel, ils ont traduit tau par semeion. Mais ce mot ne permettait plus les mêmes lectures symboliques que le mot tau, (qui désignait à la fois n’importe quel « signe » et la dernière lettre de l’alphabet). Par ailleurs, la lettre grecque tau a perdu sa place finale, décisive, dans l’alphabet. Mais, plus tard, les chrétiens vont lui trouver une vocation plus forte encore par la ressemblance graphique du T avec une crucifixion. Ce signe prendra alors d’autant plus de valeur qu’il peut aussi assumer le yantra hindou, croisement d’une verticale et d’une horizontale, signe parmi les plus anciens de l’humanité, qui figure la structure fondamentale du monde. Le semeion se fait alors à la fois crucifixion et schéma géométrique qui rassemble tout, ce vers quoi tout converge, le vertical (le divin) croisant l’horizontal (l’humain).

Bhairavi Yantra – Wikimedia commons

Ce signe, chargé de cette immense polysémie, cosmique, mathématique, mystique, va devenir le leitmotiv de l’œuvre de Tàpies. L’artiste s’en est souvent expliqué : « Les croix, dit-il, (et aussi les X) comme coordonnées de l’espace, comme image de l’inconnu, comme symbole du mystère, comme signe marquant un territoire, sacralisant différents lieux, comme stimulation pour inspirer des sentiments mystiques, pour rappeler la mort, et, concrètement, la mort du Christ, comme expression d’un concept paradoxal, comme signe mathématique, pour effacer une autre image, pour exprimer un désaccord, pour nier quelque chose » [1][1] A. Tapiès,  La Valeur de l’art, A. Dimanche ed., 2001, p.143.


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à suivre… nouvelle méditation dans une semaine

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Notes

Notes
1 [1] A. Tapiès,  La Valeur de l’art, A. Dimanche ed., 2001, p.143.
Colette Deremble

Colette Deremble est agrégée de lettres classiques, licenciée en théologie, docteur en art et archéologie (EHESS, 1989). Chargée de recherches au CNRS (en 1988). Professeur émérite à Paris X (en 1994). Autrice de nombreux livres dont « Jésus selon Matthieu. Héritages et rupture » (avec Jean-Paul Deremble), éditions Lethielleux, 2017.

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