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L’art entre contemplation et fracas du monde ? Venise 2026

Interroger l’art contemporain. Une approche permanente à Saint-Merry Hors-les Murs. Mais est-ce le sujet à la Biennale de Venise 2026 ? Quelles interrogations nous renvoie-t-elle ? La chronique de Jean Deuzèmes

Respirez profondément
Soufflez
Relâchez vos épaules
Fermez vos yeux

Par cette étrange invitation à la méditation écrite par Koyo Kouoh (1967-2025 s’ouvre  la 61e Exposition internationale d’art  de Venise de 2026. ) La directrice artistique de la Biennale, née au Cameroun, élevée à Zurich, a construit sa carrière entre Dakar et Le Cap. Dotée d’une culture artistique mondiale très appréciée, elle fut la première femme africaine à assumer une telle responsabilité dans l’histoire des Biennales. Mais  elle n’a jamais vu son œuvre, car elle est morte d’un cancer quelques mois auparavant. Ses cinq conseiller.e.s ont respecté scrupuleusement son projet nommé « En mode mineur » (In Minor Keys) pour en faire une démarche polyphonique, de fait majeure pour l’art d’aujourd’hui.

Marias Magdalena Campos-Pons, Anatomy of the Magnolia Tree for Koyo Kouoh and Toni Morisson, 2026, détail © J2M

Une pensée vitale et collective dans les creux du monde de l’art

L’exposition centrale « En mode mineur » file la métaphore : la tonalité mineure, en musique, désigne à la fois une structure et un climat émotionnel : la mélancolie, le blues, la conversation musicale entre instruments, la morna capverdienne, la complainte. Mais pour Koyo Kouoh, ces tonalités mineures ne se réduisent pas à la tristesse : elles portent aussi la joie, la consolation, l’espoir et la transcendance.

Elle affirme une conviction : les artistes sont des interprètes vitaux de la condition sociale et psychique des humains, capables de générer de nouvelles relations au monde, vivant ou non.

L’exposition a ainsi été conçue comme une partition composée avec des artistes qui construisent des imaginaires à la frontière des formes. L’effet recherché est volontairement brouillé, cohérent et dissonant à la fois, à la manière d’un ensemble de free jazz ou des petits jardins créoles.

À l’échelle de la Biennale, il est comparable à un « festival d’ensembles » réunis par une conviction commune : la poétique libérée et la beauté se fabriquent collectivement.

Koyo Kouoh prend le contrepied du « grand geste » qui a souvent dominé Venise et bien d’autres évènements analogues ; elle a déplacé la valeur artistique du spectaculaire vers l’écoute, le chuchotement, le fragment, le geste modeste, les rapprochements.

Le mot « mineur » convoque aussi, en creux, une hiérarchie qu’il s’agit de renverser : ce qui a été tenu pour mineur (pratiques vernaculaires, savoirs indigènes, mémoires effacées, gestes domestiques) devient le centre du propos. L’art devient majeur autrement.

Annalee Davis, Let This Be My Cathedral (2025-2026) © J2M

C’est en cela que Saint-Merry Hors-les Murs avec l’art comme modalités de sa pastorale, doit se laisser questionner. Koyo Kouoh accepterait-elle  l’intitulé « Interroger l’art contemporain », une des rubriques de notre site internet ? Comment se laisser bousculer et comment replacer des quêtes spirituelles dans l’art, au cœur du fracas du monde ? Comment ouvrir les horizons et sortir de l’entre-soi par l’art ?

Quels sont les mots privilégiés par les artistes aujourd’hui ?  Voir et Dire a déjà approché la question en cinq articles[1].

Tirer les fils des expositions. Le pari audacieux des mots simples ?

La Biennale ne se réduit pas à une exposition thématique dans les deux espaces phares :  les Giardini et la corderie de l’Arsenale. En effet, elle se diffuse dans toute la ville : 100 pavillons nationaux, tous autonomes et libres de montrer l’artiste censé les représenter au mieux ;   31 évènements collatéraux, sans compter les fondations privées ; des centaines d’artistes et plus de 500 000 visiteurs en sept mois ! Complexité et diversité irriguent la Sérénissime, « En mode mineur » serait analogue à un grand canal des visions de l’art, où l’on circule lentement et dans l’admiration d’œuvres rassemblées temporairement.

Plusieurs fils relient les pavillons, au-delà des choix faits par chaque pays, selon ses méthodes propres. Les artistes apportent leur vision du monde traduite en œuvres avec leur culture et leur sensibilité, en mettant en avant certains mots :

Écoute, silence, son deviennent des médiums. Le pavillon du Saint-Siège en est l’exemple le plus abouti, mais l’idée d’écoute traverse d’autres propositions sonores dans plusieurs pavillons (Roumanie, Qatar, Égypte etc.).

Mémoire, archive, transmission illustrent une tendance forte : l’art comme travail d’archive et de pédagogie, comme dans le pavillon français, plutôt que comme déclaration.

Laurie Anderson, wall and floor painting, détail 2026 ©J2M

Les récits nationaux hérités du colonialisme continuent d’être revisités. Ces termes sont récurrents à Venise et interrogent les mythes fondateurs, les symboles nationaux, et ainsi en révèlent les fictions.

Corps, care, vulnérabilité sont des mots fréquents sur les cartels. Des pratiques performatives, volontairement provocatrices (pavillons de la Belgique, des Pays-Bas et d’Autriche) et centrées sur le corps social recoupent une préoccupation de soin, au sens large — soin du vivant, des individus  et des communautés, des récits. Les dénonciations utilisent tous les médiums.

Pavillon Autriche, Seaworld Venice, Performances, Extrait vidéo V&D © J2M

Diaspora et déplacement. En continuité forte avec la Biennale de 2024 (« Étrangers partout ») plusieurs artistes continuent à travailler la mémoire transnationale, les migrations, l’hybridité identitaire.

Écologie et reconnexion au vivant sont partout, de fait. Le sous-texte de «En mode mineur » (écouter les signaux de la terre) fonde plusieurs propositions qui dépassent la notion de nature. Une sorte d’écologie globale passant par le sensible transformé en art.

Wardha Shabbir, Branches of Becoming, 2025, détail © J2M

La violence politique de 2026

Venise se serait-elle réfugiée dans les nuages des discours esthétiques ? Loin de là, cette année, la Biennale a été une chambre d’écho singulièrement violente des bouleversements meurtriers du monde. Les pavillons de Russie, des USA et d’Israël ont mis le feu aux poudres, ont engendré des pétitions et des protestations de grande ampleur dans toute la ville, ont provoqué la fermeture temporaire de certains pavillons et la première grève du personnel de l’histoire de la Biennale. Le jury a démissionné.  Conçue pour chuchoter, la Biennale est devenue un « champ de bataille symbolique », peut-être le plus politiquement chargé et visible depuis des années.

Gaza-No Words- See the Exhibit, The Gaza Genocide Tapestry (Cent tapisseries faites par des femmes de Gaza) © J2M

Dans le tréfonds de l’esthétique, le politique n’a pas disparu du « mode mineur », il a changé de régime. Il ne passe plus par la grande fresque dénonciatrice, mais s’infiltre par les marges (les poèmes, les drapeaux, les mémoires, les performances, les simples objets comme des tapisseries). En plaidant pour le ralentissement généralisé, le mineur devient un mode de résistance autant qu’un style : dire sans crier, mais dire quand même.

 

Le sacré : un murmure au sein de mouvements de fond

«  L’oreille est l’œil de l’âme », ce pavillon  du Saint-Siège  (dans deux localisations éloignées) rendant hommage à Hildegarde de Bingen et à sa mystique, est une des grandes réussites. Déjà en 2024, l’exposition  « Avec mes yeux » (dans l’ancienne prison pour femmes de la Giudecca), avait suscité l’engouement : il fallait faire une réservation plusieurs semaines à l’avance !  Le Saint-Siège est revenu en 2026 en proposant une expérience contemplative fondée sur l’écoute, la lenteur, le silence — en résonance quasi littérale avec le thème curatorial très séculier de Koyo Kouoh. Le fait que l’institution artistique et l’institution religieuse convergent sur le même vocabulaire (ralentir, écouter, contempler)  est un indice de frémissement dans les cultures.

Giardino Mistico dei Carmelitani Scalzi, visiteurs avec leur casque de chants et de musique immersive, « The Ear is the Eye of the Soul » © J2M
Hildegarde de Bingen, s.d. in « The Eyes are the Windows of the Soul » © J2M

Ce pavillon n’est pas le seul à révéler les expressions artistiques de spiritualité et les besoins associés : l’Azerbaïdjan, l’Égypte, Israël, le Liban développent des approches où le silence et l’invitation à la méditation sont explicites. L’Égypte impose le silence et propose de toucher les œuvres, comme, ailleurs, on touche des icônes.

Egypt. Silent Pavilion, Between the Tangible and the Intangible © J2M
Khaled Sabsabi, Conference of one’self, 2026, Australie © J2M

Plusieurs artistes (par exemple ceux qui travaillent les motifs traditionnels et dévoilent leur culture matérielle) traduisent la rémanence du sacré vernaculaire et évoquent des formes de spiritualité non confessionnelle : rituel, guérison, mémoire ancestrale, plutôt que religion instituée.

Celia Vasqquez Yui, The Council of the Mothers Spirits of the Animals © J2M

Après le Covid, l’art contemporain post-2020 semble entrer dans une nouvelle ère : on ressent chez de nombreux artistes la lassitude vis-à-vis des solutions technologiques et de l’accélération, l’étouffement par le régime des images du nouveau capitalisme, la formalisation de la nouvelle quête de sens, le retour à des cosmogonies non occidentales. La valorisation des savoirs indigènes était déjà présente dans le corpus « Global South » de la Biennale 2024. Elle s’étend avec l’implantation de nouveaux pavillons.

La Biennale 26 parle des inflexions en cours de l’art contemporain 

Bonnie Devine, Battle for the Woodlands, 2014, © J2M
  • L’art institutionnel cherche ici un antidote à la saturation visuelle et informationnelle. Le mineur, le lent, l’arrêt, la recherche de l’harmonie, le contemplatif sont des réponses à l’accélération générale (algorithmes, actualité continue, image jetable) et au masquage de la séparation entre le vrai et le faux.
  • L’univers de l’art continue de se déplacer vers le Global South et les scènes non hégémoniques. Le nombre de pavillons nouveaux s’accroît, du fait de la volonté de pays d’Afrique et d’Asie d’être reconnus dans le champ de la création ; l’art ne passe plus par l’arrivée massive d’artistes, mais par des sélections resserrées et l’intensité des œuvres.
  • La convergence entre l’art contemporain et la spiritualité n’est plus un phénomène marginal ou anecdotique. Elle se manifeste ouvertement et trouve son public.
  • La Biennale demeure malgré tout un espace irréductiblement politique, avec son langage propre : les pavillons participent de la confrontation nationaliste des soft powers, aucune posture curatoriale, même la plus en retrait, ne peut soustraire l’institution aux rapports de force internationaux (guerre en Ukraine, à Gaza, financement européen).

À Venise, l’art semble choisir un murmure, de plus en plus audible, mais le monde continue de crier. Avec certains propos d’artistes pouvant être violents, la politique fait acte de présence, mais elle n’est pas au premier plan de la Biennale 26.

Jean  Deuzèmes

Kaloki Nyamai, installation, 2025 © J2M

Lire les autres articles de la chronique « Interroger l’art contemporain »


[1]

Les cinq articles de V&D sur la Biennale
Israël, Russie, USA : les trois pavillons qui ont mis le feu à la Biennale  

Douze pavillons : le tour du monde de V&D à Venise  

 En mode mineur : le pari discret de Koyo Kouoh pour réparer le monde https://voir-et-dire.net/?En-mode-mineur-La-pensee-directrice-de-la-Biennale-2026

L’invitation du Saint-Siège : l’oreille est l’œil de l’âme  

Quand poésie et performance s’invitent à la Biennale 2026

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