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Le confucianisme, une sagesse du vivre ensemble

Rien n’est plus éloigné de nos pratiques et croyances religieuses que celles des asiatiques et plus particulièrement de la Chine, dont la culture surplombe de sa profondeur celle de l’Extrême-Orient. Voici le quatrième épisode de la chronique de Colette Deremble consacrée au confucianisme, une sagesse qui pose la question du Vivre-ensemble et du Bien commun.

Confucius Gouache Sur Papier ~1770
Encyclopedia Britannica, DP Wikipedia

À partir du Ve siècle avant notre ère, prend forme, sur la longue durée, un courant de pensée qu’on a plus tard appelé confucianisme et qui a été déterminant dans la culture chinoise. Ce n’est pas une religion, mais une sagesse, qui pose la question du vivre-ensemble : comment trouver la paix sociale ? La réponse est éthique, avec une idée centrale : que chacun prenne conscience de la place qui lui revient dans la société et renonce, dans le but de l’intérêt commun, aux réflexes individualistes. Cette démarche est devenue la toile de fond de toute la vie éthique, politique, sociale, administrative, artistique de la Chine, pour qui le Bien commun est la valeur suprême.
Le confucianisme marque en Chine la percée du domaine qu’on appelle « la sagesse ». Cette percée on la remarque parallèlement dans les autres grands espaces culturels du monde, l’espace indien avec le Bouddhisme, dont la pensée confucéenne est en gros contemporaine, l’espace grec avec Socrate, qui le suit d’environ un siècle, l’espace hébreu avec les écrits sapientiaux bibliques, qui, eux aussi commencent à être rédigés environ un siècle après la sagesse chinoise.  Ni les uns, ni les autres ne relèvent du champ religieux mais d’une réflexion sur le vivre-ensemble.
La tradition fait naître maître Kong, dit Confucius en sa version latinisée, en 551 avant notre ère, environ un siècle avant Socrate. À cette époque, la société chinoise est régie par un système féodal où le pouvoir politique est morcelé par les rivalités internes des vassaux. Ce sont peut-être ces troubles qui ont contribué à faire naître une réflexion forte sur la nature du bon gouvernement. Pas plus que Socrate, le Bouddha, Jésus ou Mahomet, maître Kong n’a rien écrit.

Livre des Entretiens de Confucius par ses disciples,
vol.2 Hachi-itsu,

L’ouvrage qui permet d’approcher le mieux la sagesse confucéenne est Le Livre des Entretiens (Analects). Il s’agit d’un recueil de dialogues, où maître Kong est supposé répondre à des questions. L’essentiel a été rédigé par des disciples de disciples, ou disciples de disciples de disciples. Au 1er siècle avant notre ère, il existait déjà trois versions différentes de ce texte. On doit donc renoncer à savoir ce que pensait ou disait le maître, ou même s’il ne s’agit pas d’une mise en scène littéraire pour présenter de manière vivante des éléments de sagesse. Cela n’empêche pas le Livre des Entretiens d’être un des plus grands ouvrages de sagesse universelle. Il a le caractère, littérairement très novateur en son temps, d’être une réflexion exprimée à la première personne, ce qui permet au lecteur de se l’approprier par un processus littéraire d’identification bien connu. On y parle de mille situations de la vie, de la manière d’être en société, de mourir, de gouverner surtout. Le texte a la souplesse, le caractère familier, discret, subtile d’un livre accessible à tous, à l’opposé d’un exposé doctrinal. C’est une suite d’anecdotes, de proverbes, de paraboles, de sentences, souvent paradoxales, à la limite de l’humour ou de l’ironie, jamais fermées sur des certitudes. Plusieurs réponses différentes peuvent être données à une même question. Parfois une question répond à une question : c’est un des principes de la pédagogie confucéenne que de déconcerter, de s’adapter au disciple : rien n’est absolu. C’est un des points communs du confucianisme et de la manière socratique : « Celui qui sait ne parle pas ; celui qui parle ne sait pas. C’est pourquoi le sage enseigne sans parole ». Comme un grand pédagogue, le maître veut mettre le disciple sur la voie de l’esprit critique et la réflexion personnelle : « Je lève un coin du voile : si l’étudiant ne peut découvrir les trois autres, tant pis pour lui. »

Trois pôles essentiels se dégagent dans la pensée confucéenne : la confiance en la capacité humaine à apprendre, la grandeur et le raffinement de l’exigence éthique, enfin l’objectif d’humilité qui consiste à prendre conscience que chacun n’est qu’un élément de l’harmonie universelle.

Apprendre : le pari de base est fondamentalement optimiste : le chinois croit que tout homme est perfectible, que tout dépend de l’éducation, de l’apprentissage. Apprendre est le don le plus précieux de l’humanité, qui a vocation de s’améliorer à l’infini. C’est un des aspects essentiels de la pensée confucéenne, et donc chinoise, qui mise non sur la naissance mais sur la culture, ce qui est particulièrement révolutionnaire. « Mon enseignement est là pour tous, sans distinction » disait Confucius. La nature humaine n’est ni bonne ni mauvaise ; tout homme peut devenir sage : tout est question d’apprentissage.
Mais apprendre quoi ? Non pas une liste de savoirs, mais une qualité d’être. Apprendre, c’est apprendre à devenir humain. « Apprendre quelque chose pour pouvoir le vivre à tout moment, n’est-ce pas là source du plus grand bonheur ? ». Apprendre, non pour le prestige ou la reconnaissance, mais pour construire une société paisible.
Apprendre comment ? Des livres ? Oui, mais surtout des autres : « quand on se promène ne serait-ce qu’à trois, chacun est certain de trouver en l’autre un maître ». Un siècle avant Socrate et 2000 ans avant Montaigne, Confucius explique que le savoir n’est pas dans une accumulation de contenus mais l’apprentissage de la vie.

Être pour l’autre.  Confucius définit la vocation humaine par une valeur axiale, le « Ren », qui se définit par le souci que les hommes ont les uns pour les autres. Il est fait d’une constellation de qualités faites d’altruisme, de solidarité, de réciprocité, de respect, d’honnêteté, de loyauté, de courage. En général, on le traduit par « bienveillance » ou « amour » : « Y a-t-il un seul précepte qui puisse guider l’action de toute une vie ? » demande le disciple à Confucius. « Aimer. Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas aux autres ». Cet adage confucéen sera repris dans les Évangiles, qui en feront leur « règle d’or ». Confucius analyse les formes de l’amour de l’autre grâce à un vaste éventail de valeurs dans lesquelles deux sont prioritaires : le respect de soi : « En s’affermissant soi-même, on affermit les autres », et la bienveillance, qui implique de rendre le bien pour le mal. Comment acquérir le Ren ? Tout homme peut le faire, le Ren est en chacun : il faut l’y découvrir. « Qui le cherche l’a déjà trouvé ». 

Tombe de Confucius à Qufu (Province du Shandong)

L’autre vertu cardinale est le Yi, l’esprit de justice. Du Ren et du Yi découlent d’autres valeurs, qui sont des moyens utiles pour parvenir à la perfection : le discernement, la loyauté, le respect des engagements, le respect des rites…. le Ren et le Yi articulent donc la relation à soi (que ce qu’on dise et qu’on fasse soit conforme à ce qu’on est et à ce qu’on pense) et la relation à autrui. Concernant la relation à autrui, le modèle absolu, est la relation entre le père et le fils. De la cellule familiale, le ren peut ainsi s’étendre à l’humanité entière, puisque, selon Confucius, nous sommes tous frères : « Entre les Quatre Mers, tous les hommes sont frères ». Cette idée d’universalité est un des points forts de l’éthique confucéenne en un temps où les nationalismes étaient particulièrement ancrés.

L’harmonie.  Tout ce réseau de valeurs a pour but de vivre en harmonie avec les autres et avec le monde. Nul ne peut exister en dehors des cercles concentriques que sont les communautés familiales, villageoises, nationales. On est donc conduit à la question politique, qui est le coeur de l’idéologie confucéenne : comment vivre ensemble ? La notion d’harmonie risque de faire pencher la pensée confucéenne du côté du conservatisme, car, parmi les idées de base, la première pourrait se résumer d’une manière simpliste : que chacun accepte le lot reçu en héritage par son destin. « Que le souverain agisse en souverain, le ministre en ministre, le père en père, le fils en fils ».

Mais il ne faut pas simplifier le confucianisme : ce conservatisme ne se confond pas avec la passivité ou l’acceptation des imperfections : l’harmonie est le fruit d’un travail spirituel et d’une recherche exigeante de la perfection. C’est le contraire d’une attitude immobiliste car pour comprendre l’harmonie du monde, il faut un sens critique, discerner, et savoir rétablir les déséquilibres.

Temple De Confucius, plateforme des abricots à Qufu (shandong) – CC BY-SA 3.0,

Cette sagesse s’intéresse donc au bon gouvernement. Il a à sa tête un souverain, qui exerce sa responsabilité par le service. Il est le responsable de la paix universelle. Il reçoit cette charge par mandat du Ciel :  le confucianisme reprend à son compte cette grande idée qui traverse la politique chinoise antique. Gouverner est une mission divine. Le souverain est aidé dans sa tâche par les « nobles », mais dont la noblesse est d’esprit. Cet homme accompli qu’est le « noble » doit apprendre l’art de bien administrer et s’exercer à la conduite des affaires de la société grâce à l’exercice des valeurs morales dont l’ensemble constituent un « art », l’art de vivre, sur le chemin duquel conduisent les six arts que sont les rites, la musique, la poésie, la calligraphie, le tir à l’arc, la conduite du char. Parmi eux, la musique occupe une place de choix parce que, par définition, elle est recherche d’harmonie et qu’elle est fondée sur le rythme, succession de temps forts et de temps faibles, du son et du silence, donc travail sur la relation du yin et du yang, dont les mutations fondent toute existence. Le confucianisme attache une importance égale à la poésie, qui, plus que d’autres arts, permet de comprendre les relations qu’il convient de faire entre tous les niveaux de réalité. Le poète joue sur le rythme, le sens multiple, métaphorique, allégorique, allusif des mots, ce qui permet de manifester à l’évidence la relation de différents niveaux de réalité. Par définition, la poésie approche une réalité par le biais d’une autre.

Shi Jing, édition illustrée du Livre des Odes écrit à la main par l’empereur Qianlong, dynastie des Qing

Le confucianisme est donc ce qui a permis aux chinois de réfléchir au corps social et d’en assurer la stabilité. Il ne remplace pas la religion : les penseurs confucéens partagent les croyances animistes de leur temps, selon lesquelles il y a des esprits tutélaires de la maison, du sol, des monts, des fleuves…. Comme tous les chinois, ils pratiquent le culte des ancêtres.
On fait dire à Confucius que « toute sa vie est comme une prière ». Mais il reste silencieux sur ces sujets, ne donne aucun rôle aux miracles, au merveilleux. Il ne développe pas non plus de pensée de l’au-delà. Quand on l’interroge sur la mort, il répond : « Vous ne savez pas ce qu’est la vie. Comment sauriez-vous ce qu’est la mort ? » De même pour les dieux : « Vous ne savez pas servir les hommes. Comment sauriez-vous servir les dieux ? ». Il refuse les sacrifices qui, dit-il, ne servent à rien pour sauver le monde. Plutôt que de faire des sacrifices, il faut préférer la compassion : « Il allait dans les champs, chaque jour, pour crier au Ciel compatissant et à ses parents ; il prenait sur lui la faute des autres et se chargeait de leur méchanceté ».
On croirait entendre le chant du Serviteur souffrant d’Isaïe.

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À suivre la semaine prochaine pour un dernier épisode !

Vous aviez manqué les épisodes précédents ?
C’est ici :
le numéro 1 sur le Christianisme questionné par les religions asiatiques,
le numéro 2 sur le Dao, pensée de la transcendance et de l’humilité,
le numéro 3 sur la pensée du Yin et du Yang,
celui-ci est le numéro 4
le numéro 5 sur le bouddhisme
et il y a même un bonus en numéro 6… surprise

Colette Deremble

Colette Deremble est agrégée de lettres classiques, licenciée en théologie, docteur en art et archéologie (EHESS, 1989). Chargée de recherches au CNRS (en 1988). Professeur émérite à Paris X (en 1994). Autrice de nombreux livres dont « Jésus selon Matthieu. Héritages et rupture » (avec Jean-Paul Deremble), éditions Lethielleux, 2017.

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