Un voyage en deux temps proposé par Marguerite Champeaux-Rousselot
– un historique antique éclairant l’Ancien Testament et le Talmud
– un point de vue évangélique sur les bergers permettant de supposer ce que Luc a voulu signifier pour nous impliquer.
C’est ce souffle que nous cherchons à retrouver, car il est pour nous souffle de vie.
Comment considérait-on les bergers dans le Bassin méditerranéen et en Israël au moment où Luc écrit son évangile ?
Le savoir permettrait de mieux comprendre le sens de leur présence le jour de la naissance de Jésus chez Luc, mais également de mieux savoir ce qu’est aujourd’hui un « pasteur » ou ce qu’il devrait être.
Une opinion générale et immémoriale sur les bergers
En ces temps de Noël et d’Avent, la présence des bergers chez Luc (2, 8-20) est souvent commentée, et l’on entend parfois qu’ils étaient alors une caste méprisée par leurs contemporains, ce qui est vraiment inexact et se fonde sur une citation inexacte.
Après avoir restitué la citation exacte, nous ferons un tour dans les pays voisins très anciens pour arriver jusqu’au au 1er siècle avant ou après J.-C., en Judée-Samarie : les lois juives reflétant dans le Talmud les opinions à ce sujet, puis les auteurs ayant contribué à l’Ancien Testament, et même un auteur qui se présente comme païen. Alors nous serons prêts pour imaginer ce que le terme berger évoquait pour Jésus et les évangélistes.

Une citation tronquée
En fait, notre idée sur les bergers repose sur une citation qu’on a coupée. Elle est tirée d’un ouvrage de Philon d’Alexandrie, un philosophe hellénisé d’origine palestinienne, né vers 20 av. J.-C. Il a écrit un ouvrage intitulé Sur l’agriculture d’où l’on a extrait cette phrase (section 61) en lui supprimant la fin : « car ces professions sont considérées comme peu glorieuses et méprisables parmi ceux qui jouissent d’une grande prospérité ». Elle montre bien que Philon fait ici état d’une opinion qu’il ne partage pas, celle des riches pleins d’orgueil et de mépris… Ne colportons donc plus cette erreur anthropologique et historique.
Les bergers dans le contexte large précédant l’époque de Jésus
En réalité, comme aujourd’hui, il existait pour ainsi dire plusieurs sortes de bergers. Certains possédaient les pâtures, et d’autres les louaient à un propriétaire, sachant qu’il y avait aussi des terrains publics sur lequel on pouvait faire paître gratuitement.
Les pâtres qui ne possédaient ni troupeau ni pâture louaient leurs mains et leurs services à un propriétaire : ils n’avaient pas le droit de vendre sans le lui dire les produits dérivés de son troupeau.
D’autres, plus riches, possédaient entièrement leur cheptel, ils avaient alors tous les droits sur les moutons et les chèvres dont ils pouvaient faire commerce : offrandes pour les sacrifices, viande pour les repas, toisons pour manteaux ou matelas, étoffes et tapis, le cuir pour les outres et autres etc.
On comprend qu’il ait pu y avoir souvent une pratique concrète différente entre le gardien de moutons (salarié, moins concerné parfois) et le berger très motivé, propriétaire ou non.
On trouve d’assez nombreuses références dans le Talmud qui visent à prévenir ou punir les bergers indélicats, malhonnêtes mais (il en est encore de même aujourd’hui) ce n’est pas la profession entière qui est ainsi flétrie : seulement ceux qui volent autrui. Les possédants sont souvent dans la crainte, la suspicion et la méfiance : le pauvre ne va-t-il pas « toujours » chercher à grappiller sur le riche ?
La Loi d’Israël (Ex 22, 12) reprend une loi de bon sens qui avait cours partout à l’époque : le berger, connu comme digne de confiance, ne devait pas rembourser un mouton qu’il déclarait tué par la foudre ou par accident. Reconnu comme aimant ses animaux, il ne devait pas non plus le rembourser s’il avait été emporté par un carnivore : le combat aurait été trop inégal. Un berger n’est donc jamais obligé de risquer sa vie pour sauver une brebis attaquée.
D’où le comportement exceptionnel de celui qui combat un fauve attaquant une brebis. Or c’est ce que fait David : lorsqu’il accepte, devant le roi Saül, de lutter contre Goliath, il décrit comment, jeune berger, il défendait ses brebis contre les ours et les lions et les arrachait de leur gueule (1 S 17, 31-35). Ce comportement s’avère prophétique : Saül comprend intuitivement que ce simple pasteur mérite d’être roi, un roi qui aime son peuple jusqu’à donner éventuellement sa vie… Le psalmiste un jour louera en David le berger du peuple de Dieu (Ps. 78, 70-72).
Une profession vécue effectivement très positivement depuis des millénaires
Généralement, la profession s’offre comme métaphore positive pour les rois et les sages.
Déjà dans l’Antiquité lointaine, (III° ou II° millénaire av. J.-C.) des rois sumériens comme Dumuzi étaient qualifiés de « berger du peuple » ; même chose chez les Babyloniens ou les Égyptiens.
Dans l’Iliade homérique (VIII° s. av. J.-C ?) les rois élus par leurs peuples et leurs pairs sont eux aussi les bergers des peuples, ποιμένα λαῶν.
Évidemment, dans cet emploi métaphorique ou symbolique, il s’agit d’un berger intemporel pour des moutons et des brebis intemporels eux aussi. Il répond à leurs besoins, en prend soin, les connaît, les nomme, les aime même : c’est son attitude qui sera prise en exemple.
Dans le Tanakh (l’Ancien Testament), on croise souvent de vrais bergers et chacun connaissait les qualités requises.
Selon le même Philon, la profession de berger est « considérée comme un emploi respectable et profitable » (section 41b). Il rapproche leur travail précisément de celui des bons rois, un « travail » qui demande aux rois de ne pas se vanter et de vivre avec sagesse (sections 60-61). Il va même plus loin en spécifiant qui méritera au plus haut degré le titre de berger : « La race des poètes a coutume d’appeler rois les bergers du peuple ; mais le législateur donne ce titre aux sages, qui sont les seuls vrais rois, car il les représente comme les maîtres de tous les hommes aux passions irrationnelles, comme d’un troupeau de moutons »… Le titre de berger, ainsi magnifié, ne peut-être mérité que par quelqu’un d’une sagesse supérieure, et c’est cette sagesse reconnue qui permet au législateur de valider l’autorité d’un roi qui méritera le titre de berger.
Pour évoquer le Dieu d’Israël, la métaphore du roi est concurrencée par celle du berger. Elles sont bien connues. Dieu est le Berger qui donnera à Israël de bons bergers prudents et attentifs (cf. Jérémie 3, 15). Isaïe (40, 11) fait du berger une figure d’autorité bienveillante et quasi-maternelle : « Comme un berger il fera paître son troupeau. De son bras il rassemblera les agneaux ; et sur son sein il les portera. » etc.
Un pasteur compétent règne sur son petit monde et veille de façon omnisciente et prévenante à son bien-être.
Et les brebis, – les fidèles – le reconnaissent… car il répond à leurs besoins : « Le Seigneur est mon berger, et je ne manquerai de rien » (Ps. 23, 1).

Philon souscrit à cette image et la reprend en la commentant de façon plus originale : Dieu qui veille à l’harmonie bien huilée du monde est le berger… du cosmos tout entier. Cette image s’explique non par la puissance de Dieu ou son autorité, mais parce que « son habitude est d’accorder le bien en plénitude et en perfection à tout ce qui est » : c’est précisément ce que dispense le berger à ses ouailles.
Chez le berger de la campagne comme chez le berger intemporel, il y a humilité en même temps qu’autorité : il est au service de chaque être composant son troupeau… mais c’est lui qui gère pour leur bien commun, et les brebis lui en sont reconnaissantes.
D’où inversement, chez Zacharie, la pire menace de Yahvé à son peuple est celle du roi le plus terrifiant, berger sanglant, ogre cruel qui dévorera son troupeau
Car voici, je susciterai dans le pays un pasteur qui n’aura pas souci des brebis qui périssent ; il n’ira pas à la recherche des plus jeunes, il ne guérira pas les blessées, il ne soignera pas les saines ; mais il dévorera la chair des plus grasses, et il déchirera jusqu’aux cornes de leurs pieds. Un vaurien de pasteur qui abandonne le troupeau !
Zacharie 11, 15-17
L’historique antique montre ainsi que, selon une opinion générale et presque immémoriale dans le bassin méditerranéen et en Israël, les qualités des bergers donnent des motifs de comparaison aux rois, aux sages et même aux sauveurs des peuples…
Dans la suite, c’est l’Évangile qui infléchira cette opinion positive dans un sens encore inouï… Leur présence à la naissance de Jésus selon Luc est à lire dans cette optique.
(2025-12-12)




