En réponse à son fils intrigué par sa foi toujours évoquée avec pudeur, Marion Muller-Colard nous dit ce que croire change dans sa vie, et nous entraîne dans une réflexion sur nos stratégies humaines pour nous accommoder des doutes et des incertitudes. Un petit livre essentiel pour développer le savoir-croire et éviter de confondre connaissance et croyance.
Existe-t-il un savoir-croire ? Marion Muller-Colard nous invite, dans un petit fascicule délicieux, enjoué et très lisible (Croire, qu’est-ce que ça change ? Ed. Labor et Fides, collection « Qu’est-ce que ça change », qu’elle dirige elle-même, avril 2025, 100 pages,10 €) à une réflexion profonde sur les multiples croyances qui irriguent nos vies et sur la décision personnelle qui intervient dans l’acte de croire.
« Comment peux-tu être angoissée alors que tu es profondément croyante ? » Le texto du fils reçu à 1h du matin – prétexte ou mise en scène brutale et primesautière – lance le projet d’écriture et ne permet aucune dérobade. Et, dans le style d’une réponse au prime abord affectueuse, se développent progressivement les ressorts d’une pensée subtile qui se débarrasse d’abord des fausses images, notamment celle du Dieu bouche-trou, une forme de narcotique qui vous anesthésierait le doute. « Croire, c’est se refuser à réduire l’improbable à l’impossible » : croire n’est pas feindre la certitude, ni abolir les grands vertiges devant la prégnance tenace du mal dans le monde que toute sa beauté ne peut apaiser. Pour l’autrice, à la suite de Paul Tillich, la foi se dit dans « le courage d’être », en compagnie des trois angoisses : celles de la mort, de l’absurde et de la culpabilité. Et de poursuivre avec ce grand théologien du XXe : « la foi implique d’intégrer l’angoisse à nos vies. Car la foi qui répondrait à l’angoisse serait une recette, tandis que la foi dont parle Tillich -et qui est la mienne- est un mouvement ».

Photo Dallas Penner sur Unsplash
Polariser nos rencontres entre croyants et incroyants n’est alors nullement nécessaire : croire est ce qui relève de la décision indémontrable, de la conviction et me préserve de tout prosélytisme, de toute barrière entre ces deux catégories d’humains. Comment d’ailleurs ne pas remarquer avec Thomas d’Aquin que l’apôtre Thomas, son homonyme, nous apprend paradoxalement que voir n’est pas croire, car ce dernier voit la main d’un homme et croit en Dieu. En outre, le savoir dont relève le voir ne peut-il pas me laisser en proie à une illusion ?

Les domaines du savoir et du croire sont-ils en conséquence aussi étrangers l’un à l’autre ? Dans une première approche, cela semble évident : ce qui est démontré ne peut être objet de la foi et les croyances qui ont voulu prouver en seront pour leurs frais, brisées par la remise en cause du géocentrisme avec Copernic et de l’anthropocentrisme avec Darwin. Mais cependant, rien n’est aussi tranché entre foi et science car cette dernière avancera par le biais de faux savoirs durables et d’hypothèses, soumises au doute, inévitables dans la recherche scientifique et qui prennent souvent la place indue de la connaissance : qu’il a fallu du temps au docteur viennois Philippe Semmelweis, au XIXe, pour prouver à ses collègues que la mortalité importante par fièvre puerpérale des parturientes était due non pas au fait que les médecins étaient étrangers, mais qu’ils ne se lavaient pas les mains avant l’accouchement !
Pour Marion Muller-Colard, c’est le télescopage du croire et du savoir dans nos aveuglements, que l’on retrouve aujourd’hui dans le champ politique, avec le déni du réchauffement climatique pourtant longuement vérifié par des preuves, choc aussi de nos incertitudes ou de nos fausses certitudes lors de la crise de la vaccination pendant la COVID 19 « où les forces psychiques, sociales, politiques ont transformé une hypothèse en affirmation, jugeant le pari raisonnable ».
Le savoir-croire d’une personne serait-il un aspect de son identité comme son savoir-être ou son savoir-vivre ? Sans aucun doute ! Savoir que l’on est en train de croire est la meilleure attitude pour nous éviter de croire savoir. Cette distinction partagée avec d’autres me relie à une communauté avec laquelle j’échange dans la confiance des références spirituelles communes, sans pour autant effacer « les différends non solubles » dont parle Ricoeur et qui permettent alors une laïcité apaisée :
« la saine rupture qu’apporte la laïcité, c’est d’avoir en commun que Dieu ne soit plus un point commun »
Il existe donc un savoir douter comme un savoir croire pour nous permettre de vivre dans une relation fructueuse avec l’autre et de fuir les radicalités religieuses et fondamentalistes qui nous inondent aujourd’hui comme « des produits frelatés de la spiritualité » (Jacques Ellul).
Que change en nous, alors, l’acte de croire ? « La foi respirante change l’incertitude en opportunité » dans son pouvoir de stimuler l’énergie vitale, de bloquer les dérives du désespoir et d’ouvrir modestement un horizon.

Malgré quelques digressions, Marion Muller-Colard, dans ce petit livre abordable, d’un style léger et pétillant, nous conduit, par des références à des penseurs qui éclairent le sujet, à une réflexion pénétrante sur notre espèce humaine bien plus portée à croire qu’elle ne le croit !
Gérard T.




