Pendant le temps de carême 2026, un tableau de Vera Pagava (1952) a été glissé dans l’autel de célébration de l’église Saint-Eustache. Une œuvre belle et subtile invitant à la méditation. La chronique de Jean Deuzèmes
Saint-Eustache accompagne les grands évènements liturgiques avec une exposition d’œuvres contemporaines à caractère religieux de haute qualité. La Galerie Poggi, renommée sur la scène artistique internationale et partenaire de cette église, a proposé une des œuvres de Vera Pagava, une peintre géorgienne de l’immédiate après-guerre.

Un autel accueillant à l’art
En 2020, Saint-Eustache a acquis un autel en noyer placé à l’entrée du chœur, d’une grande sobriété, conçu pour accueillir un chef-d’œuvre : le brocart de la duchesse d’Orléans (XVIIIe). Doté d’un système d’ouverture par un panneau latéral, sécurisé par un verre, il permet d’admirer le brocart lors des grands évènements. Pour les jours ordinaires, il y est installé un panneau gravé sur du laiton brossé, dont le dessin reprend les grandes lignes du brocart ; ce panneau simple de facture est en lui-même un petit chef-d’œuvre.



À l’occasion du carême 2026, le collège des arts visuels a confirmé le choix du curé, Pierre Vivarès de retourner la plaque de laiton afin de placer le tableau de Vera Pagava (1952) devant, les dimensions étant compatibles avec celles de l’autel.

Ce nouvel antependium, selon la terminologie désignant la face avant, permet de découvrir une œuvre relevant d’un genre très ancien, les Arma Christi (Armes du Christ).
La scénographie choisie accentue la force symbolique de l’autel qui représente le Christ, le Christ de la Cène et le Christ en son tombeau. Ainsi, le tableau prend visuellement la suite des paroles de la consécration, prononcées la veille de la Passion.
Le tableau, un sujet traditionnel, un sens pour le carême
L’ensemble des objets peints est une évocation des souffrances endurées par le Christ. Nourrissant autrefois la dévotion et l’encouragement à la contemplation des douleurs du Christ, cette tradition artistique introduit les fidèles et les visiteurs à l’importance de son sacrifice.
Le fond du tableau est vert ; une couleur associée à la fertilité de la terre, emblématique de la vie nouvelle dans le christianisme. Les objets sont peints en deux plans, sans lyrisme et dans la plus grande sobriété. L’un est lumineux, pour la croix et le Golgotha avec une échelle et la lance du centurion qui a percé le flanc droit ; l’autre est plus sombre, pour les instruments de torture, le fouet, la couronne d’épines, le marteau et les trois clous (mains et pied), la tenaille pour les ôter, les dés des soldats tirant au sort la tunique et une pierre.

L’artiste a fait des choix personnels dans la représentation des moments du supplice. Ainsi, elle a choisi d’exclure des objets, tels que la colonne de flagellation, la lanterne et les torches des gardes, les trente pièces de Judas, le linceul, le coq de saint Pierre, la lune et le soleil.[1]
Vera Pagava est une peintre géorgienne qui a manifesté plusieurs fois son intérêt pour les thèmes religieux. Dans cette œuvre, elle expose l’essentiel de sa vision. Tout est simplifié, jusqu’aux dessins. Tout est dépouillé, comme au moment de la mise en croix. Cette œuvre est aussi une peinture sur la solitude du Christ avec, sur un Golgotha stylisé, une croix de petite taille qui, dans la partie supérieure de la toile, s’élève en pleine clarté avec une économie d’ombres portées. Ne préfigure-t-elle pas déjà la Résurrection ?

Contrairement à la peinture dramatique du XVIIe siècle, qui est si omniprésente à Saint-Eustache, cette toile est un lieu de calme et d’apaisement, captivant par sa simplicité.
Elle est une ouverture à la méditation de carême ; à l’instar de l’artiste, elle est une invitation à choisir les objets et les sujets dans la montée de chacun vers Pâques.
Vera Pagava dans son époque

Vera Pagava (1907-1988), peintre géorgienne exilée en France et associée à la Seconde École de Paris, développe dès les années 1930 une œuvre singulière où la figuration s’efface progressivement au profit d’une recherche de lumière et d’équilibre, empreinte de spiritualité. Reconnue sur la scène internationale, elle réalise en 1958 une peinture monumentale pour le pavillon du Saint-Siège à l’Exposition universelle de Bruxelles. En 1966, elle représente la France à la 33e Biennale de Venise, où une salle entière est consacrée à ses aquarelles. Elle reçoit en 1986-1987 la commande des vitraux et du mobilier liturgique de l’église Saint-Joseph à Dijon, ultime projet de sa carrière.
Dans l’après-guerre, tout est à reconstruire et à réinventer. Dans les années 50, Paris est encore la capitale mondiale des arts; les artistes étrangers sont là ou y sont revenus. Peu de temps après, le centre de l’art sera en Amérique. Pour exprimer la réalité encore douloureuse de l’époque, les artistes vont faire parler la matière en la travaillant de manière nouvelle, comme Fautrier et ses martyrs, Jean Dubuffet et ses hautes pâtes, Pierre Soulages qui va s’orienter vers une abstraction radicale révélant la lumière. On parle aussi d’abstraction lyrique avec Georges Mathieu tandis que Bernard Buffet peint des visages émaciés et la mélancolie de l’époque. L’art religieux devient un moment de débats intenses autour de la figuration (tel que le Christ d’Assy sculpté par Germaine Richier) tandis que s’opère un virage vers d’autres composantes de l’abstraction avec Jean Bazaine ou Alfred Manessier et que Matisse œuvre à sa chapelle à Vence. Tout est possible.
Vera Pagava, comme Anna-Eva Bergman, la femme d’Hartung, trace sa voie, hors des grands courants. La recherche de l’harmonie, la question de la lumière et de l’équilibre des environnements deviennent centrales chez l’artiste géorgienne, qui pratique une figuration dépouillée. Cela révèle son approche de la spiritualité. Dans la douceur, elle peint aussi des villes, mais sans humains, des bâtiments réduits à leur façade nue selon des grilles rigoureuses ou encore qui tournoient. Les thématiques religieuses sont récurrentes, comme l’attestent ses natures mortes ressemblant à des Cènes et bien sûr les Instruments de la Passion, ici sans commande officielle.

L’œuvre Les Instruments de la Passion (1952) est présentée dans l’autel de l’Eglise Saint-Eustache par la Galerie Poggi, Paris et l’Association culturelle Vera Pagava — AC/VP. Photos Association culturelle Vera Pagava — AC/VP (hormis J2M)
[1] Les autres objets : l’éponge au bout de la banche d’hysope destinée à apaiser la soif du Christ avec du vinaigre, la lanterne de l’arrestation, la main du grand-prêtre qui gifla le Christ, les deux mains de Pilate, le manteau pourpre, le roseau de la dérision, un visage d’homme crachant à la figure du Christ, sa tunique sans couture, le glaive de Pierre, le voile de Véronique, l’oreille de Malchus coupée par Pierre, la langue d’accusation, le Titulus Crucis (INRI), chaines et cordes, le seau de vinaigre, deux anges, les épées des soldats, le saint Graal, le seau de myrrhe pour oindre le corps du Christ.
Ces objets étaient représentés dans les enluminures ainsi que sur certains calvaires. Les instruments de la Passion étaient aussi des objets d’art que l’on retrouvait dans les maisons, pour des personnes pieuses, puis sur le marché de l’art.




