Dans son dernier livre Pourquoi l’Église ? L’idéal chrétien et son expression sociale. Optimisation de soi ou communauté de foi ?
Hans Joas, philosophe et sociologue allemand, nous propose une voie moyenne entre le pessimisme du repli et l’optimisme d’une Église qui se considérerait comme référence universelle.
La foi a-t-elle un avenir ? Et cet avenir passe-t-il par l’Église ? Cette dernière est-elle en mesure de bien organiser notre rapport à la transcendance ? L’être humain a-t-il d’ailleurs besoin de religion ? Un christianisme sans Église n’a-t-il pas plus de chances de propager le message chrétien ? L’Église doit-elle se transformer en agence de morale universelle ? La recherche de l’optimisation de soi ou plutôt « d’auto-transcendance » n’est-elle pas une force inhérente à la vie religieuse ? La défense de la dignité humaine ne devient-elle pas la religion de la modernité ?

La succession de ces questionnements est au cœur du dernier ouvrage du philosophe et sociologue de la religion, Hans Joas, qui rassemble, outre l’introduction, dix de ces textes comme un recueil d’essais indépendants pour penser l’Église au présent. L’analyse brillante du chercheur de l’université Humbolt de Berlin est servie par une érudition d’une incroyable richesse qui va puiser autant dans la théologie, les sciences humaines et l’histoire des idées. Face à ce foisonnement de problématiques, on s’attardera à une approche de quelques essais-conférences.
Les approches sont radicalement différentes et chaque chapitre-conférence est autonome, ce qui rend délicate la recension qui ne peut faire valoir l’intégralité du livre, même s’il est possible de trouver un positionnement de l’auteur dans sa vision de la société-église. Positionnement qui établit une voie moyenne entre le pessimisme du repli comme une confession sectaire et l’optimisme d’une Église qui se considérerait comme référence universelle.
Diversité d’appartenance
Le premier essai met en lumière un fait : quelle institution au monde peut se prévaloir d’une tradition continue depuis deux mille ans, en dépit de ses divisions internes et des conflits qui la traversent ?Aucune des religions que l’on dit universelles n’a produit une forme institutionnelle comparable. À partir des travaux du célèbre théologien protestant d’Ernst Troeltsch et du sociologue Max Weber, Hans Joas redéfinit la diversité des formes d’organisation sociale du christianisme, soit sous le mode d’une appartenance stricte, à tendance sectaire avec une recherche volontaire de pureté morale, soit sous le mode d’une communauté spiritualiste laissant place à une vie émotionnelle intense, soit selon le mode d’une église qui intègre une visée universaliste. Chacun au cours de sa vie peut évoluer dans ces modes d’affiliation sans pour autant perdre la foi. Cette plasticité d’appartenance à l’Église expliquerait sa pérennité et sa résistance aux soubresauts de sa longue histoire.
Permanence du sacré
La deuxième conférence rebat les cartes concernant les pronostics de sécularisation et de désenchantement qui faisaient flores à la fin du siècle dernier. L’auteur replace dans l’Histoire l’idée selon laquelle le christianisme pourrait disparaître. Mais cette idée d’une disparition progressive, que plusieurs penseurs accréditaient il y a quelques décennies, semble ne pas résister devant la force permanente du sacré.
Le chapitre-conférence suivant analyse la sociologie des expériences « d’auto-transcendance », expériences dans lesquelles une personne se dépasse elle-même par un saisissement spirituel extérieur à sa personne, éprouvé lors de célébrations liturgiques par exemple, dépassement qui se démarque “d’une simple optimisation de soi”.
Diverses conférences
Enfin, les chapitres-conférences de la fin du livre interrogent le positionnement éthique de l’Église dans la défense de la dignité humaine. En se référant exclusivement à une éthique de conviction absolue, l’Église a-t-elle à jouer le rôle d’une agence de morale permanente, notamment face aux problèmes d’immigration -ouverture à tout-va des frontières-, face aussi aux questions de l’armement -pacifisme inconditionnel-, en délaissant une éthique de responsabilité qui cherche à évaluer les conséquences négatives d’une attitude trop idéaliste ? Les universalismes moraux ne doivent-ils pas être pondérés par les références à des situations concrètes qui organisent les relations sociales, les liens communautaires ?

En étudiant les riches relations entre le positionnement officiel du christianisme institutionnel que l’Église certifie, et les problèmes de la modernité, Hans Joas dessine une ecclésiologie subtile et nous oblige à éviter les réponses sommaires. Il nous éclaire pour que notre foi puisse faire vivre avec discernement l’idéal chrétien et son expression sociale dans la complexité du
Hans Joas. Pourquoi l’Église ? – L’idéal chrétien et son expression sociale. Optimisation de soi ou communauté de foi ? Traduit de l’allemand par Jean-Marc Tétaz. Éditions du Cerf, 2025, 255 p. 21,90 €. Lien vers le site de l’éditeur ICI
G. Tracol (juillet -août 2026)




