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Lydie Arickx. Le Souffle

L’œuvre de Lydie Arickx suspendue dans la nef de Saint-Eustache est un choc visuel qui suscite l’admiration. Son titre étrangement familier intrigue. N’y a-t-il pas une certaine proximité avec ce qu’a proposé Saint-Merry, en « son temps » ? La chronique de Jean Deuzèmes.

Les musées et les institutions artistiques recherchent souvent l’effet « Waouh », ce mélange de surprise, d’admiration et de joie intense. Bien des églises les ont pourtant précédés, par la prouesse de leur architecture unique ou de leur patrimoine. Saint-Eustache, dénommée la cathédrale des Halles, en est l’exemple : dès les portes occidentales franchies, on pénètre dans une forêt de 48 piliers et 80 colonnes engagées (ou demi-piliers).

Un effet « Waouh », un corail, un titre

L’effet « Waouh » est premier et permanent à Saint-Eustache ; il est accentué par le grand axe de la nef, ouvert matériellement et symboliquement. Certains parlent d’axe théologal, car il se réfère directement aux trois autels successifs, supports artistiques du même mystère de la célébration, au cœur de la croyance.

Lydie Arickx, Le Souffle, installation Saint-Eustache 2026 @ J2M

Suspendue dans la nef pour l’été 2026, l’œuvre de Lydie Arickx — un grand corail solaire et magistral — crée un second effet « Waouh » sans perturber le premier. « Le Souffle » participe temporairement à la scénographie de l’église. Sa transparence subtile en fait une halte entre ciel et terre, donnant l’échelle du reste : le monumental y diffuse sa légèreté. Le corail est à la fois objet et couleur ; ici, cette couleur intense, libérée, se dissocie de la matière comme dans le credo moderniste.

Cette « immatérialisation » sidère : Lydie Arickx a créé pour ce lieu une forme qui s’y glisse harmonieusement. La place accordée à cet objet est rarissime, car l’axe théologal, ayant un caractère presque sacré, a toujours été préservé par les curés de Saint-Eustache de tout obstacle visuel.

Découpée au laser dans l’aluminium avec la finesse d’une dentelle, portée par un socle de corps entremêlés, la forme arborescente rouge évoque à la fois le corail des profondeurs, l’Arbre de Vie, la feuille et le cœur.

Lydie Arickx, Gorgone, détail, 2026 @ J2M

L’artiste peintre et sculptrice Lydie Arickx, née en 1954, vit et travaille dans les Landes. Elle s’exprime avant tout dans le registre du monumental et en offre à Saint-Eustache un magnifique témoignage, en s’adaptant à l’échelle du lieu.

Le titre surprend, non qu’il soit étranger au vocabulaire des célébrations, mais parce qu’il est plutôt associé à d’autres symboles : la colombe de l’Esprit, les flammes de la Pentecôte…

Lydie Arickx, Le Souffle, installation Saint-Eustache 2026 @ J2M

L’hébreu ruah, comme le grec pneuma, désigne à la fois le vent, le souffle et l’esprit : une même racine pour dire le mouvement de l’air et la vie intérieure. Il est central dans la Genèse, où il exprime la manifestation de Dieu, ses actes ou son passage :

« La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. » (Gn 1, 2)

« Après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. » (1R 19, 11-13)

Les évangiles et les épîtres en font un attribut de liberté, de vie et de puissance de l’Esprit, dans l’annonce de la Bonne Nouvelle :

« Jésus dit à Nicodème : “Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit.” » (Jn 3, 8)

Le souffle est le don de l’Esprit.

Choisir « Le Souffle » comme titre, c’est ainsi renouer, sans le dire, avec la source même du vocabulaire spirituel[1].

Chez Lydie Arickx, « Le Souffle » est avant tout un trait de l’humain, une respiration pour l’artiste et, ici, un chef-d’œuvre matériel. Malgré ses 7 mètres de haut, ses 6 mètres de large et ses 450 kilos, il semble d’une grande légèreté, une broderie qui laisse deviner, comme au travers d’une peau, l’architecture de pierre et ses vitraux ; il se comporte lui-même comme un vitrail léché par les couleurs changeantes de la lumière latérale.

Lydie Arickx, Le Souffle, installation Saint-Eustache 2026 @ J2M

Le titre est intrigant et adapté au lieu ; il emprunte le registre du religieux, sans l’être, sans se l’approprier. Il s’y glisse comme la forme de l’œuvre se glisse dans l’architecture.

Une ouverture symbolique du « Souffle »

Toute œuvre a une généalogie. Celle de Lydie Arickx est riche. En 2021, l’artiste est invitée au château de Chambord pour l’exposition « Arborescences », célébrant la vie sous toutes ses formes ; elle y accomplit une performance monumentale d’après Le Printemps de Botticelli.

L’arbre y apparaît régulièrement, et la figuration de son feuillage emprunte à la représentation des poumons ; les branches sont rouges. La forme est déjà proche de celle du corail, sans y faire référence. L’œuvre est surtout, pour l’artiste, un système de pensée qui crée des analogies entre une forme naturelle, l’arbre, et ses transpositions dans d’autres ordres, notamment linguistiques.

Le philosophe Gilles Deleuze, l’une de ses références théoriques, écrit dans Logique de la sensation : « En art, et en peinture comme en musique, il ne s’agit pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de capter des forces » et notamment de capter la vie (l’élan vital, la non-organicité).

Lydie Arickx emprunte au philosophe une pensée qui relie tout, sous la forme d’un rhizome[2] souterrain, et sous la mer d’un récif corallien. De l’arbre au poumon, puis du poumon au rhizome et au corail, l’artiste construit ainsi une même méditation sur la fragilité et l’interdépendance du vivant.

Qui, sinon le corail menacé, pouvait mieux l’exprimer ?

Les récifs coralliens[3] d’eau chaude subissent un dépérissement généralisé qui pourrait constituer le premier point de bascule franchi par la planète. Symbole antique de richesse et de beauté (mais aussi de vanité[4]), le corail est aujourd’hui l’image d’une nature menacée autant que d’une vie résistante, tandis que se multiplient les campagnes de replantation.

L’association Coral Guardian, active dans la défense des coraux, a bien reconnu le propos très « instagrammable » et soutient la démarche de Lydie Arickx.

Lydie Arickx se situe avant tout comme une artiste[5] de la fragilité, célébrant le vivant menacé, mais aussi sa renaissance, sa résurrection. Son monumentalisme, accompagné de cartels et d’écrits, vise la prise de conscience — rejoignant les préoccupations écologiques de Saint-Eustache, qui appartient aux « Églises vertes ».

Chez Lydie Arickx, « Le Souffle » relève de la respiration avec sa forme d’un arbre bronchique rouge sang, relié symboliquement à l’Arbre de Vie. Sa base a été réalisée en cire d’abeille — autre symbole du vivant et de sa fragilité.

Lydie Arickx, Le Souffle, détail, 2026 @ J2M

Sans viser le religieux, l’artiste emprunte la consonance des termes bibliques et donne une traduction contemporaine à l’appel au vivant, jusqu’au mot résurrection — expression adaptée au sauvetage du corail — qui suscite l’admiration et peut ouvrir à la méditation.

Et Saint-Merry ? Des effets « Waouh » et un carré théologique

Saint-Merry n’a jamais abordé la symbolique du corail. Si la communauté du Centre pastoral a, de fait, été sensible aux propositions d’artistes susceptibles de créer des effets « Waouh », il existe une différence sensible avec Saint-Eustache : l’architecture du gothique tardif n’y a pas la même puissance que la forêt de piliers de Saint-Eustache dotée d’un axe.

La nef n’y a jamais été perçue comme un axe théologal quasi interdit, mais comme un espace singulier aussi pour l’accueil des œuvres, notamment lors des Nuits Blanches.

Célébration à Saint-Merry, dimanche 6 octobre 2013, après la Nuit Blanche de Pascale Peyret, Anamorphose (les misères)

La théologie pratiquée de l’axe architectural était fondamentalement différente :  la nef et le reste de l’église devaient révéler la puissance d’expression d’une communauté comme présence vivante dans le centre-ville de Paris et proche des artistes, jusqu’à travailler avec eux. Une fois les grandes portes ouvertes, l’axe interne rencontrait le vieil axe urbain de la rue Saint-Martin, et le souffle des foules, sous la voûte du porche. Du fait de l’absence de marches, le ressenti de l’effet matérialisé de seuil changeait.

Célébration à Saint-Merry, dimanche 6 octobre 2013, après la Nuit Blanche de Pascale Peyret, Anamorphose (les misères)

On ne raisonnait pas exclusivement en axe avec un autel fixe, mais en autel mobile devant « un carré », un  petit plancher surélevé de bois, au milieu de la nef, rassemblant la communauté en quasi face-à-face.

Le projet pastoral allait jusqu’à garder les œuvres de la Nuit Blanche plus d’une semaine[6] et à célébrer au milieu d’elles. Le théologique, comme construction argumentée, n’est pas le théologal, comme affirmation de foi.

Ce fut un autre temps d’église, de pastorale, de diversité et d’ouverture.

Installation jusqu’à la mi septembre.

Lire les autres articles de la chronique « Interroger l’art contemporain »


[1] On peut songer aussi, dans un autre registre du souffle, à la vision d’Ézéchiel dans la vallée des ossements desséchés : c’est un souffle venu des quatre vents qui redonne vie aux morts (Ez 37, 1-10). Le corail suspendu, forme calcifiée et pourtant vivante d’un vivant menacé, n’est pas si loin de cette image : une matière qui semblait inerte et que le souffle réanime. Mais cela ne fait pas partie des références d’inspiration de Lydie Arickx

[2] Cette image est empruntée à la botanique, où la racine s’étend horizontalement, sans centre ni hiérarchie, reliant chaque point à tous les autres.

[3] On se rappelle que les récifs coralliens sont des écosystèmes essentiels, qui abritent environ un quart des espèces marines et fournissent des moyens de subsistance à des centaines de millions de personnes.

Un corail est composé de polypes, petits invertébrés vivant en symbiose avec une algue, la zooxanthelle, qui le nourrit par photosynthèse et lui donne ses couleurs. Quand la température de l’eau augmente, cette symbiose se rompt : l’algue est expulsée, le corail blanchit, se décolore et peut mourir de faim. 

[4] Le livre de Job (28, 18) dénonce la vanité des bijoux de corail : « Corail et cristal, n’en parlons pas ! Mieux vaut recueillir la Sagesse que les perles ! » Le mot hébreu traduit par « corail » signifie « objet de grande valeur ».

[5] D’autres artistes ont investi le corail comme thème : Jérémy Gobé, Martin Colognoli, Vanessa Barragão, par exemple.

[6] Un conflit de gestion est resté dans certains esprits : après le succès de l’installation du bateau en 2015, en toute urgence, il avait fallu dégager le chœur, la coque et le verre sur le sol pour un évènement de moindre qualité…

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