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Arles 2026. Sept rencontres photographiques

Les Rencontres photographique annuelles d’Arles permettent d’interroger les fondements et les transformations de cet art. Présentation d’une courte sélection personnelle. La chronique de Jean Deuzèmes.

Chaque été, Arles devient la capitale mondiale de la photographie. Le titre choisi pour l’évènement en 2026, « Des mondes à relire », en traduit l’esprit, alors que l’on s’apprête à célébrer le 200e anniversaire de la photographie. Les expositions arlésiennes verseraient-elles dans le patrimonial ?

L’important n’est-il pas plutôt de s’interroger sur ce que la photographie devient à l’heure des images de synthèse, des flux algorithmiques et de la défiance envers le document visuel ? Voir et Dire a engagé la réflexion en se demandant si la force de regarder en arrière, à Arles, ne prévaut pas sur l’urgence à faire face (Lire).

Concrètement, comment exercer son discernement dans un univers où flottent des milliers d’œuvres ? Regarde-t-on le monde avec plus d’intensité en participant à ces rencontres, selon l’objectif affirmé du commissaire général de l’évènement 2026 ? Les médias multiplient les avis sur les expositions à ne pas manquer, mais selon quels critères ?
Exposer sa subjectivité en évoquant un nombre limité d’œuvres, ici sept, c’est prendre un risque.

Martine Barrat. L’âme de la ville

Martine Barrat, Bronx, 1975 © J2M

Photographe majeure née en 1932 en Algérie et toujours active aujourd’hui, Martine Barrat a travaillé à Libération. Dans les années 70, elle a posé un regard à la fois intime et politique sur les gangs des zones dévastées de New York — South Bronx, puis Harlem — et enfin sur la Goutte d’Or, à Paris. Un fil conducteur : révéler les liens qui unissent les gens des quartiers dont elle partage la vie, célébrer cette vie et l’écart entre la beauté des personnes et leur environnement.

Cette petite photo des années 70, étrange et rarement montrée, se détache avec un fond sombre où l’œil est d’abord attiré par une fenêtre cruciforme d’église. De facto, elle n’éclaire rien, Mais on découvre plus bas un visage d’enfant noir baigné d’une douce lumière frontale — celle de la photographe ? L’enfant la regarde, les mains sur la bouche ; des bordures blanches de vêtement dessinent son visage et lui donnent de la beauté. Le jean est celui de tous les enfants des USA. De la lumière crue et sans nuance de la croix, qui perd son importance d’objet, on passe à la présence, à la subtilité et à la joie de l’enfant d’être regardé comme un être unique. L’esprit de Mt 19-14[1].

Edward Steichen et son amélanchier

Edward Steichen, An Olivetti project, 1971 © J2M

On connaît Edward Steichen (1879-1973) au moins par « La famille de l’homme » (1955), le catalogue de l’exposition du Moma qui a attiré près de dix millions de visiteur ; le sommet de la photographie humaniste. Directeur de la photographie du Moma, il fut aussi peintre pictorialiste, co-directeur d’une galerie ayant établi l’indépendance du médium face à la peinture. Mais Steichen aimait aussi la botanique : tel Claude Monet, il a acheté un domaine, y a créé un lac et planté un arbre, l’amélanchier (The Shadblow Tree). Pendant près de dix ans, il n’a cessé de l’observer, de veiller sur lui comme sur un membre de sa famille, le photographiant en toute saison. Le passage du temps et l’amour de la nature nourrissaient ainsi ses manières fondamentales d’être au monde.

Il en est ainsi pour chacun. La nature n’est pas qu’un décor : c’est une complice avec qui partager de beaux moments, un lieu de beauté à protéger. On choisit un arbre, une fleur vivace devenant parfois le support de souvenirs ou de secrets, on fait de petits jardins très personnels. Dans la nature se trouvent les racines de nos souvenirs. Steichen a fait le portrait de son amélanchier, l’a mis en scène, en a même tiré une image de commande : en 1971, ce projet d’affiche jamais édité (Project Olivetti), « Sauvez notre planète, sauvez notre nature sauvage ». Quelle actualité, et quelle invitation à manipuler autrement nos smartphones !

Lisa Oppenheim. Monsieur Steichen

Lisa Oppenheim, Steichen Study, 2025 © J2M

Née en 1975 à New York, où elle vit et travaille, Lisa Oppenheim explore le textile, la photographie et la composition florale. Son exposition à Arles rend hommage à la figure du botaniste et interroge la manière de parler de quelqu’un, de le célébrer avec les mots de son temps. L’artiste est partie d’un autre hommage : celui du jardinier français Ferdinand Denis, qui donna le nom de Monsieur Steichen à un iris créé par hybridation en 1910. Lisa Oppenheim crée à son tour de la beauté par sa technique, croisant le Dye-Transfer[2] — procédé utilisé par Steichen dans les années 30-40 — et l’IA : une imprégnation successive de cyan, magenta et jaune vient perturber la vraisemblance, tant génétique que photographique. Elle donne à voir une beauté nouvelle.

L’artiste pratique ainsi l’hybridation entre techniques, disciplines et pratiques artistiques, invitant à repenser l’image comme un médium en perpétuelle transformation. N’est-ce pas ce qui se joue à Saint-Merry Hors-les-Murs quand on expérimente l’hybridation pour mettre de la beauté dans l’interprétation des Textes ?

Nathacha Appanah. Récits versus photos

La FNAC, devenue institution collectionneuse, soutient la photographie. Pour faire connaître son fonds de 1800 tirages, souvent classiques et en noir et blanc, l’idée a été d’en choisir une centaine et de proposer à l’écrivaine Nathacha Appanah une création littéraire sous trois formes : un livre, une bande-son, des textes sur papier cristal accrochés comme des photos, entre les tirages.

Ces mots interrogent la notion de commentaire, de cartel, qui peut perturber l’entrée dans les images ; ici, ils tissent d’autres récits et ouvrent des chemins inattendus, conférant à l’exposition une dimension poétique nouvelle : textes et images dialoguent, s’enchevêtrent, se heurtent parfois.

Nathacha Appanah, Nos rêves lointains © J2M
Nathacha Appanah, Nos rêves lointains © J2M

« Nos rêves lointains », beau titre de l’exposition, pose la question de l’alchimie à la base de ce qui nous fait rêver et nous incite à voir autrement le monde qui vient.

Si on fait appel à la photo quand on n’a plus les mots, ici ce sont les mots qui forment image par la lumière sur du papier, ce qui est l’essence de la photographie.

Hu Weiji. Une autre chambre noire

Hu Weiyi, Qilian Mountains N°1, 2023 © J2M

L’argentique revient, modestement, face à la photo numérique. L’IA est dans toutes les bouches, les pratiques et les contestations : elle remet en cause la vérité de l’image, alors que ce statut était déjà mis à mal pour des raisons politiques ou esthétiques. Les photographes abordent aujourd’hui ces défis par de multiples voies ; Arles en est un révélateur.

Dans sa série Érosions, l’artiste chinois Hu Weiji, né en 1990 à Shanghaï, transforme son corps en réacteur chimique : il se fait extraire (vidéo à l’appui) des acides gastriques pour traiter ses négatifs, dont les paysages grandioses ressortent modifiés de façon imprévisible, imprégnés à proprement parler de perceptions et d’émotions individuelles. En intitulant son exposition « La chambre noire », l’artiste signifie que la nature n’est plus un objet extérieur à observer, mais une matière à métaboliser par le corps — un appareil d’un autre type que la caméra. Cela fait écho à nos mémoires : la nature y est à la fois familière et étrange, transformée par notre cerveau, où surgit un sens nouveau. À Arles, l’image semble ingérée…

Modèle animal

James Mollison, « James parmi les singes », détail © J2M

L’exposition phare des Rencontres mérite largement son succès médiatique. « Modèle animal » parcourt deux siècles d’images qui révèlent comment la photographie a façonné notre regard sur les animaux et influencé notre manière de les aimer, de les exploiter ou de les défendre.

L’œuvre de James Mollison, « James parmi les singes », fait sourire, impressionne par la technique, puis déstabilise : disposés comme une immense série de photomatons d’identité, gorilles, chimpanzés, bonobos et orangs-outans nous regardent. Qui regarde qui ? Quelle distance sépare, dans la chaîne du vivant, eux et nous ? Les surréalistes avaient déjà soudé leur communauté par des regroupements de photomatons, mais en fermant les yeux, pour signifier qu’ils regardaient leur monde intérieur. Ce format standardisé, associé à notre identité, invite à se demander : de qui témoigne la photo ? En faisant le lien avec le titre de l’exposition qu’y a-t-il alors derrière le terme générique de modèle — sujet à imiter, image de soi renvoyée (cf. Les grimaces), ou sujet interprété par l’art ?

La technique utilisée par l’artiste ouvre sur une autre réalité. Il n’y a pas de photomaton pour animaux dans les zoos : Mollison n’a pas recruté d’animaux acteurs, mais rencontré, dans différents pays, des orphelins du commerce de viande de brousse et du trafic d’animaux de compagnie. Nos semblables photographiés sont des rescapés des hommes…

Patti Smith. Correspondences

Patti Smith, Correspondences, 2024 © J2M

Cette œuvre immersive, immense par sa forme — cinq écrans géants — et sa portée artistique, dépasse le thème des Rencontres, « Des mondes à relire » : elle parle du basculement actuel du monde sous l’impact des guerres, de l’effondrement du climat et de la biodiversité. Et pourtant, elle reste à la marge des Rencontres[3].

Le son est à l’origine de l’œuvre ; l’image, elle, n’est venue qu’ensuite. Stephan Crasneanscki a collecté des enregistrements de terrain dans certains des lieux les plus reculés et vulnérables de la planète — glaciers en fonte, déserts, forêts, zones humides, territoires contaminés — avant que les vidéos et les textes poétiques de Patti Smith ne s’y tressent. Ceux-ci font émerger des paysages où l’imagination scientifique et la lutte politique se mesurent à la fragilité du monde naturel.

D’où vient la grande émotion qui touche autant le visiteur ? De cet espace d’attention provoqué par les vidéos géantes et d’écoute amplifiée où, en déambulant, géographies lointaines et récits de submersion résonnent dans le présent : l’immersion devient un médium de forte puissance et amplifie la prise en considération de ce qui menace le monde. Assiste-t-on à un combat technique entre Goliath et David ? Les Rencontres d’Arles le prouvent : faute de tels moyens, la photographie garde bien, 200 ans après, toute sa capacité à créer simplement de l’émotion. La photographie éveille et n’est pas seulement un témoin froid ou neutre de notre passé.


[1]Jésus leur dit : « Laissez les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent. »

[2]Un tirage Dye-Transfer est un tirage en couleurs sur papier baryté. Ce n’est pas réellement une photographie mais ses qualités d’image et de stabilité en font un procédé de choix pour la photographie de collection dans la seconde moitié du XXe siècle. Malheureusement, depuis que le numérique a remplacé le tirage traditionnel, nous devons nous contenter des imprimantes à jet d’encre. Aucune imprimante, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut reproduire le rendu du Dye-Transfer.

[3]Produite par la Fondation privée Luma, cette œuvre est connexe des autres expositions de photographie strictes.

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