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Solidarité Amérique Latine 2

Voici la deuxième partie du texte de Jean-Claude Thomas relatant comment la communauté Saint-Merry est devenue, dans les années 1980, solidaire de ceux qui en Amérique Latine luttaient pour la justice et la liberté des peuples. Les rencontres sur place, en Amérique, de personne à personne, ont permis une compréhension plus aiguë de la gravité des situations vécues et une solidarité qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Un long périple

À mon départ de Saint-Merry, en avril 1983, cette solidarité, loin de s’arrêter, m’a embarqué dans un voyage de près d’un an à la rencontre des communautés avec lesquelles des liens s’étaient tissés, à distance, en grande partie grâce aux exilés. Un long périple du Mexique au Brésil, en passant par le Salvador, le Nicaragua, le Pérou, le Chili et l’Argentine, à la rencontre de ces multiples communautés. Avec, au passage, la mission de préparer une fête de Noël, en communion et en solidarité « de part et d’autre de l’Atlantique », entre Saint-Merry et la communauté Oscar Romero au Chili, à Pudahuel, une banlieue populaire de Santiago.

J’ai pu toucher du doigt combien ces liens, ce soutien à distance, cette solidarité et ces échanges avaient d’importance aux yeux et dans le cœur de ceux que je rencontrais. Ils vivaient souvent des situations extrêmement difficiles, et les liens qui s’étaient créés répondaient, plus encore que nous n’en avions conscience, à une attente et à une espérance nourries d’histoire, où Paris avait une place symbolique que nous nous trouvions incarner à notre tour. J’ai souvent entendu dire là-bas : « À l’inverse de l’Espagne, du Portugal, de l’Angleterre qui ont cherché à nous dominer, comme les États-Unis aujourd’hui, la France ne nous toujours envoyé que des bonnes choses. Elle a joué un rôle essentiel dans nos indépendances, en inspirant les libérateurs de nos pays, San Martin pour l’Argentine, Bolivar et bien d’autres. Et la seule fois où vous avez voulu nous imposer un empereur, comme au Mexique sous Napoléon III, nous vous l’avons renvoyé avec pertes et fracas ! »

J’ai rencontré une Église vivante, bigarrée, où les laïcs tenaient une place essentielle. Elle donnait un visage quotidien à la théologie de la libération, en mettant la Bible entre toutes les mains, même de ceux qui savaient à peine lire.

Ici et là

Rigoberta Menchu, photo JC Thomas

Impossible de tout résumer. Juste quelques exemples. Le lendemain de mon arrivée au Mexique, le général Rios Montt a pris le pouvoir au Guatemala. Je me suis retrouvé dans un studio de radio avec Rigoberta Menchu, futur prix Nobel de la paix et des représentants de plusieurs organisations internationales, pour manifester notre soutien à son combat contre l’oppression. Je n’avais aucune légitimité, sauf de représenter Saint-Merry, et à travers le CPHB [1]Centre Pastoral Halles-Beaubourg, quelque chose de la France.

De même, dans le Chiapas, avec ceux qui, autour Don Samuel Ruiz, soutenaient les réfugiés guatémaltèques et étaient considérés comme dangereux par le gouvernement mexicain. Il a fallu jouer avec la police des frontières pour aller jusque dans les camps soutenir ceux qui avaient fui leur pays.

Au Salvador, en rencontrant longuement ceux qui avaient travaillé avec Monseigneur Romero ; au Pérou, lors d’une semaine de dialogue sur l’Altiplano avec Gustavo Gutierrez, au Brésil où Frei Betto m’a fait rencontrer Lula, partout je sentais un espoir et une attente qui me débordaient, me dépassaient, mais dont je me retrouvais à mon tour témoin et porteur.

Conscient de cela, j’ai envoyé régulièrement des lettres à la communauté du CPHB1 pour partager cette expérience. Xavier de Chalendar les a reprises dans la revue « Aujourd’hui des chrétiens ». Et cela a même donné un livre « Ils n’arrêteront pas le printemps » à la demande de Bruno Chenu.

Risquer sa vie

André Jarlan

Comment oublier que les formes de lutte partagées au nom de la solidarité m’ont fait côtoyer des hommes et des femmes qui ont donné leur vie dans ce combat ? André Jarlan, qui m’a accueilli dans la maison paroissiale de la Victoria, à Santiago du Chili. Il m’a fait asseoir à sa table de travail, devant la fenêtre ouverte, et m’a dit « C’est mon lieu de contemplation ». C’est là que les carabiniers l’ont assassiné. Les sept jésuites de l’Université Centro Américaine de San Salvador assassinés dans la maison où l’un d’entre eux, Jon Cortina, m’avait emmené, après que nous ayons visité ensemble un camp de réfugiés. Jon Sobrino, jésuite lui aussi, auteur de « Jésus-Christ en Amérique Latine » n’a échappé que par miracle à cet assassinat. Il était absent ce jour-là pour raison de santé. Mais un jeune fonctionnaire du Vatican m’a déclaré un jour : « Jon Sobrino ! Ah oui, c’était l’âme damnée de Monseigneur Romero. C’est lui qui l’a converti au marxisme ! »

D’autres ont couru ce risque et en ont réchappé. Comme Dom Hélder Câmara, que je suis allé voir à Récife à la fin du périple pour lui demander conseil. J’avais reçu de nombreuses invitations à venir travailler au Salvador, au Chili ou ailleurs. Il m’a dit : « Surtout, rentrez en France. Nous avons plus besoin de vous là-bas que de deux bras supplémentaires ici. À Paris, vous avez accès aux médias, Ici, on nous force à nous taire. Puisqu’en France vous en avez les moyens, nous comptons sur vous pour donner une image exacte de ce que nous sommes et de ce que nous vivons ».

Et lorsque je suis allé à l’évêché de San Salvador, voir la responsable du service de soutien aux victimes de la répression, elle s’est montrée d’abord circonspecte. Mais quand elle a compris que je venais de Paris et de Saint-Merry où Mgr Romero était venu peu avant sa mort, elle a ouvert le tiroir de son bureau et m’en a montré le contenu : des centaines de photos de gens torturés, assassinés. La répression dont Mgr Romero parlait, c’était cela, cette souffrance, cette horreur. Même chose au Vicariat de la Solidarité à Santiago du Chili.

Lula

Autre rencontre pleine de sens : avec Lula, qui n’était pas encore président du Brésil, mais simplement président du syndicat des métallurgistes. À Sao Paulo en 1984, j’ai été accueilli par Frei Betto au couvent des Dominicains, haut lieu de la résistance à la dictature des généraux. Frei Betto, comme son confrère Tito de Alencar, avait été arrêté, torturé et condamné à 4 ans de prison par le régime militaire. Contraint à l’exil, il en était revenu en 1973 et avait repris son activité militante.

Lula, chez lui, en 1984, photo JC Thomas

Il m’a proposé de rencontrer Lula, dont j’ai fait la connaissance à la terrasse d’un café, près du stade de Sao Paulo. Dans un mélange d’espagnol et de portugais, nous avons parlé longuement du Brésil et de la solidarité internationale. Lula m’a cordialement invité à venir chez lui pour découvrir son quartier et le siège de son syndicat, ce que j’ai fait dès le lendemain. J’ai encore l’image de Lula m’ouvrant la porte de sa maison, en short et en t-shirt, et se baladant avec moi dans ce quartier populaire jusqu’au siège du syndicat dont le gouvernement l’avait chassé en nommant un autre président à sa place. En face, il m’a montré un garage avec une banderole : « Une fois de plus, nous sommes ici ». C’est là que le syndicat s’installait chaque fois que la police les mettait dehors !

On était en 1984. J’avoue n’avoir pas imaginé à l’époque qu’il serait élu président du Brésil en 2002, grâce notamment aux efforts de Frei Betto et d’une équipe remarquable que celui-ci a rassemblée autour de lui. Lula a alors nommé Frei Betto responsable du programme « Faim Zéro » qu’ils avaient élaboré ensemble et qui a permis de faire sortir de la pauvreté des millions de familles brésiliennes.

J’ai encore reçu récemment une « lettre aux amis » de Betto, devenu expert pour le programme alimentaire mondial. Il appelle à la solidarité internationale Il termine sa lettre par ces mots :

« Seule une pression venue de l’étranger pourra arrêter les génocides
dont tant de peuples sont victimes. »

Lula en 1979, Folha de San Paulo – Wikimedia Commons

En guise de conclusion provisoire

Les combats pour la justice ont pris des formes différentes, mais la solidarité internationale est toujours aussi importante. Toujours aussi essentielle, même et surtout si le découragement nous guette.

Dans la solidarité qui s’est développée à Saint-Merry avec l’Amérique Latine, certains se sont impliqués à cause d’une prise de conscience et d’engagements politiques préalables. Mais pour beaucoup d’autres dont je suis, nous ne disposions au départ que de ce dont dispose tout être humain : des oreilles pour entendre, des yeux pour voir, des mains pour serrer d’autres mains, se rencontrer et agir ensemble. C’est ce qui a permis d’impliquer, à Saint-Merry et au-delà, des milliers de personnes de bonne volonté. Et cela permet à certains réseaux d’être encore vivants, alors que l’actualité politique est tout autre. Cette expérience a changé le regard de beaucoup sur le monde et sur l’Église. En effet, comme nous le disions à l’époque, par exemple avec les enfants, le plus proche peut se révéler être celui qui vit à l’autre bout de monde « a pesar de los kilometros », « malgré les milliers de kilomètres qui nous séparent ». Très loin, très loin…

>> Les communautés d’Amérique Latine avec lesquelles les liens ont été les plus forts

Notes

Notes
1 Centre Pastoral Halles-Beaubourg
Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983. Particulièrement impliqué dans les relations de solidarité et la défense des Droits de l’Homme.
Président de l'Arc en Ciel de 2003 à 2024, il a invité fréquemment Joseph Moingt et cherche à mieux faire connaître aujourd’hui l’œuvre de ce grand théologien.

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