Le projet de James Alison dans son livre La foi au-delà du ressentiment [1]La foi au-delà du ressentiment : fragments catholiques et gays, James Alison, édition Cerf, 2021 est de reconsidérer certains points de morale fondamentale, ainsi que la façon plus ou moins cohérente dont nous les intégrons à notre vie, pour susciter des questionnements et nous permettre de vivre pleinement notre vie chrétienne.

Prêtre dominicain, désavoué et répudié par les supérieurs Sud-Américains de son ordre, déstabilisé par la mort de son ami et conjoint, James Alison prend conscience qu’il n’y avait rien de mauvais, rien de désordonné dans cet amour. « Là était la vérité…Je n’avais plus le choix de me cacher derrière ma lâcheté. Je ne pouvais plus être complice du dénigrement de l’amour ». Ce livre a été écrit dans les six années qui ont suivi la mort de cet être aimé, dans un chaos où s’entrelacent la recherche d’emploi, les dettes, sept changements de pays. Mais ce temps d’épreuve n’a pas entamé le souci de fidélité à sa vocation de théologien, sans appartenance institutionnelle, académique ou ecclésiastique.

Ce livre est l’œuvre d’une vie, dit Olivier Py dans sa préface. Il ne s’agit pas de revendications communautaristes, mais d’une occasion unique d’approfondir le Credo. Il aura fallu un certain temps pour que ce livre soit publié en France, du fait notamment des manifestations contre le mariage pour tous.

L’exclusion « culturelle et religieuse » de l’aveugle-né, anéantie par Jésus, devient force créatrice

Jésus brise dans ce récit la tradition des religions primitives, notamment juive avec le fait d’attribuer à celui qui est infirme, le fait qu’il a péché, lui ou ses parents, en apportant une réponse autre qui vient de Dieu créateur.
Il y a les bons et les méchants, ceux qui sont purs et ceux qui ont péché, une réaction spontanée fondée sur un impératif culturel, qui cimente la communauté des bons (en l’occurrence ici les juifs pratiquants), sous la forme d’une exclusion violente, une sorte de sacrifice (cf René Girard, le bouc émissaire). Pour ceux qui sont exclus, il est vital de découvrir que ce sentiment d’exclusion n’a strictement rien à voir avec Dieu ; c’est seulement un mécanisme social.
Cet homme avait été incomplètement créé (son handicap), le rendant doublement exclu, pour partie de la vie pleine d’un être humain, et par ailleurs exclu de la société juive, et de l’accès à la prêtrise ; le fait qu’il ne puisse être membre de la caste sacerdotale pour impureté, ne peut en effet s’expliquer que par un vice moral.
Alors Jésus utilise de la terre pour ouvrir ses yeux, cette terre d’où est sorti Adam, et achève la création de cet homme en le guérissant. Mais c’est par un bain rituel que l’homme recouvre la vue, ce qui le réintègre au sein du peuple juif ; du coup, les juifs lui parlent en tant que personne, puisqu’il n’est plus exclu par son handicap. Les chefs religieux, pour se sortir de la destruction de l’argumentation qui le condamnait, mettent en doute le handicap de naissance, ce que refuse courageusement l’ex aveugle. Il sait qu’il est guéri, qui l’a guéri, alors que ses parents, par trouille des pharisiens, n’osent se prononcer.
Ainsi, celui qui était aveugle, parvient à comprendre qui est Dieu, comment il agit, comment Dieu désire ce qui est bon pour l’homme, ce qui le fait grandir et apporte la vie. Le péché supposé cesse d’être ce qui exclut. Et alors ce sont les « bien-pensants », les chefs religieux, qui deviennent aveugles.

El Greco, Jésus guérit l'aveugle né, ca 1570, Metropolitan NY
El Greco, Jésus guérit l’aveugle né, ca 1570, Metropolitan Museum, New-York

Le péché, c’est résister, en nous cachant derrière nos convictions, au projet de Dieu
de nous intégrer à son œuvre créative…
Pour les humains, le péché c’est une chose,
et pour Dieu une autre.

Ce récit dynamique d’inclusion/exclusion constitue le principe de discernement pour la morale. Il s’agit d’expliciter notre implication dans le mécanisme d’exclusion. Si ce récit est la Parole de Dieu, alors celle-ci agit en nous comme une subversion permanente de nos propres notions d’ordre, de bonté, de discernement moral.
Il faut aussi se rappeler que si nous pouvons être exclus, nous pouvons aussi être expulseurs. En reconnaissant notre propre tendance à l’exclusion (Alison parle d’hypocrisie, au sens d’adhésion au groupe des « justes » contre les autres, oubliant notre capacité personnelle de discerner), nous pouvons accéder à la bonté.

L’épreuve modifie profondément la vision que l’on peut avoir de Dieu

Ézéchiel est en exil à Babylone. Il est obligé pour continuer à vivre de se séparer d’une partie de lui-même et d’en découvrir une autre. Une transformation qui se fait jour au fil de ses visions.
Lors de sa 1ére vision, le temple est encore intact ; il est furieux contre le peuple qui s’est éloigné de Dieu. Il croit en son rôle de guetteur et le voici déporté. Il perçoit cela comme une trahison de Dieu et du peuple. C’est la colère de qui se sent rejeté, alors qu’il se croit juste. Ce traditionaliste qui aimait le monde stable et bien établi du sacrifice et de l’adoration, décrit à la fois la perte de ses repères et en même temps le processus douloureux de cette séparation.
Dans une vision suivante, il est en mesure de ré-imaginer Dieu comme tendant la main à l’exilé. Sa colère se teinte de compassion. Émerge une nouvelle image de Dieu, non plus celle d’un Dieu qui condamne sans distinction, mais d’un Dieu qui veut que l’homme se détourne du mal et vive, un Dieu qui juge les personnes selon leurs responsabilités individuelles. Au fur et à mesure qu’il développe sa compréhension de Dieu, sa colère s’allège et se transforme lentement et difficilement en amour pour son peuple.

Au fil des visions, les preuves d’amour deviennent plus fortes. C’est la vision des os desséchés et le retour des morts à la vie, d’où émerge un Dieu créateur. Ce sont les visions du nouveau Temple. La finalité de cet exil était que le peuple puisse reconnaître le Dieu restaurateur et créateur de vie, amoureux de l’humanité.

Le démoniaque du pays des Géraséniens, guéri et invité à témoigner dans sa communauté

Jésus et le démoniaque du pays des Géraséniens
Jésus et le démoniaque du pays des Géraséniens

Celui-ci guéri, c’est la cohésion de leur communauté qui serait mise à mal. Ils avaient intégré le démoniaque ; le rejeter en tant que différent les unissait, tout en le tolérant au sein de leur communauté. Alors que Jésus le guérit, les habitants de Gerasa le prient de partir, ce qu’Il fait. Mais il sème une graine en demandant à l’ex démoniaque de rester au sein de la communauté, ce qui est inhabituel chez Jésus avec le « suis-moi ». Noter qu’il a tenu ce même type de propos pour d’autres guérisons. D’ailleurs lui demander de le suivre, serait conforter l’expulsion. L’ancien bouc émissaire, restant au sein de sa communauté, est le rappel constant de son retour à la vie, par Dieu créateur, alors qu’ils étaient piégés par la violence de leur appartenance culturelle.
« Comme la plupart des gens dans beaucoup de sociétés, vous vous accommodez des structures qui donnent un sens à votre vie, tout en les relativisant, vous les approuvez tout en vous en plaignant…Il y a un point sur lequel cette société plutôt ouverte se montre intransigeante, c’est sur l’impossibilité de bouleverser les définitions du bien et du mal. »
Et pourtant « Qu’y a-t-il pas de plus terrible et de plus destructeur de l’être que celui qui nous dit que nous ne pouvons pas aimer », (allusion à la vie de couple d’homosexuels encore récusée par la doctrine).
Jésus, au-delà de ces règles, a permis au démoniaque de devenir un être humain, sain d’esprit, retournant chez lui auprès des siens. « C’est pourquoi les croyances dans le destin, la fatalité, la nature, l’ordre de la création, sont toujours menacées par la foi dans le Dieu vivant…Il nous appelle à devenir de êtres humains apaisés et sans rancune ».

Giovanni P. da Cemmo, Joseph vendu par ses frères, enluminure, ca 1490 , Metropolitan NY
Giovanni P. da Cemmo, Joseph vendu par ses frères, enluminure, ca 1490, Metropolitan Museum, New-York

Au-delà du ressentiment

L’auteur part de Joseph que ses frères ont voulu éliminer de son appartenance au peuple juif ainsi que par sa mort physique. Devenu un puissant auprès de pharaon, plutôt que de condamner, voire tuer ses frères, Joseph manifesta sa générosité. Ce fut au milieu de toutes ces épreuves vécues que Joseph prit conscience d’être aimé, reconnaissant que son ressentiment à l’égard de ses frères n’était pas digne d’un tel engagement émotionnel. Il a transformé cette velléité de vengeance en pardon durable, offert comme un don d’humanisation.

« Lorsque nous nous découvrons héritiers [du Père], naît en nous la conscience d’être intégrés au projet de la création… de pouvoir y prendre une place active… Nous n’avons plus besoin d’entrer en rivalité [avec le groupe qui exclut]… ni besoin de leur approbation, ni de les faire changer. »

« Si les gays sont souvent profondément blessés par la condamnation religieuse, j’ai découvert que quand on ne se laisse pas agir par le mal qu’on nous veut, on devient fils de Dieu. »

« J’y ai entendu une des leçons les plus exigeantes que l’on puisse recevoir : aimer vraiment la condition humaine. »

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Notes

Notes
1 La foi au-delà du ressentiment : fragments catholiques et gays, James Alison, édition Cerf, 2021
André Letowski

Expert en entrepreneuriat, en tant qu’analyste et intervenant conseil, notamment auprès de petites entreprises, l’auteur s’est aussi investi dans le champ culturel (voyages, théâtre…), dans des associations à caractère religieux, s’interrogeant sur la façon concrète de vivre du Christ au sein de notre monde contemporain. Le recul apporté par la sociologie des organisations lui est précieuse pour aborder la question de la gouvernance et des pouvoirs.

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