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Saint-Merry Hors-les-Murs : une aventure spirituelle inachevée

Il y a quelques jours, Jean-Philippe Browaeys découvrait sur la toile un très long article (23 pages !) sur l’expérience de la communauté, écrit par Jean-François Petit, qui fut membre de l’équipe pastorale et du comité de pilotage : « Saint-Merry Hors-les-Murs : une aventure spirituelle inachevée à Paris ». Cet article, très riche et documenté, paru en juillet 2021 dans Cuadernos de Filosofía Latinoamericana (42), traite non seulement de notre histoire mais aussi d’une « écclésiogenèse » qui a porté beaucoup de fruits et qui, selon l’auteur, est appelée à en produire encore. Jean-Philippe en a extrait quelques passages pour nous.

« Pendant plus de 40 ans, une grande métropole mondiale comme Paris aura donc eu un fleuron diocésain très actif dans le domaine culturel et artistique, l’innovation liturgique, l’accueil inconditionnel. Beaucoup de réfugiés latino-américains, en particulier après le coup d’Etat militaire au Chili, en bénéficièrent. Dom Helder Camara y était comme chez lui. Il y a encore un peu de temps, pour ne donner que ces seules illustrations, on y discutait la vision de la résurrection de l’évêque anglican John Shelby Spong et de la question de la violence chez René Girard, des enjeux de l’encyclique Laudato Si’ et des moyens d’une solidarité concrète avec le territoire palestinien de Gaza. 
Hélas, suite à des tensions récurrentes entre deux prêtres successifs et quelques laïcs de la communauté, qui ne surent pas faire la différence entre lutte contre le cléricalisme et leur refus personnel d’un clergé, Mgr Aupetit opta pour la solution abrupte de fermer le Centre pastoral. »

L’analyse d’une situation ecclésiale devenue problématique

« …Au-delà de ”l’événement Saint-Merry”, doit-on voir plus fondamentalement dans la fermeture du Centre Pastoral le signe de la fin d’une pastorale post-conciliaire aux carrefours des enjeux du monde contemporain, ou du moins, d’un certain type de pastorale dans une grande ville urbaine comme Paris ?
Pourtant, la décision du 28 février aura bien été une « rupture instauratrice », au sens que donnait le jésuite Michel de Certeau à cette expression (Petit, 2020) : rupture, dans le sens où elle a obligé, en pleine pandémie, à faire le deuil d’un lieu, d’une façon de se rassembler, de se reconnaître comme chrétien ; mais instauratrice, dans la mesure où elle a poussé à créer un nouvel espace, essentiellement digital pour l’instant, une configuration différente entre les membres de la communauté entre eux et avec leur environnement, des thématiques de recherche inédites, une façon neuve d’exprimer la foi… »

« L’expérience en cours de Saint-Merry Hors-les-Murs est paradigmatique des recompositions sociales et culturelles à grande échelle dans les mégapoles, où le ”croire sans apparteni”, selon l’expression de la sociologue Grace Davie, devient l’une des formes dominantes des croyances religieuses, au moment même où l’appareil ecclésiastique tente de refaire surgir les formes plus conventionnelles d’attachement à la foi dans des lieux gentrifiés de Paris. » 

«…Cette forme de résistance non-violente a pu connaître un ”répit” pour les Jours Saints. Les Saint-Merriens, dont l’église avait été occupée deux fois par des collectifs de sans-papiers, ont redécouvert le sens de l’accueil des ”migrants” qu’ils ont eux-mêmes beaucoup pratiqué par le passé. »

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« …Le bouleversement engendré par le choc du 28 février aura ainsi permis une interrogation sur le sens de l’aventure spirituelle dans les ”périphéries existentielles” des grandes métropoles, le sens du risque pris, du dissensus, de l’engagement maintenu à la fidélité à une communauté. Peut-être que le sentiment de communion mystique avec les ”témoins de Dieu” disséminés hors des institutions religieuses n’aura jamais été aussi grand. »

« …En mettant provisoirement fin au Centre pastoral sans doute par peur mais surtout par grande méconnaissance de ce terrain d’évangélisation difficile, la hiérarchie catholique parisienne a surtout manifesté un écart de cette orientation pourtant souhaitée par le Concile Vatican II, promue au rang de priorité apostolique par Benoit XVI dans le souci de créer un « Parvis des Gentils », qui commençait en France à prendre sens. » 

« Tout se passe comme si les ”clés de lecture” de ces ”signes des temps” avaient été perdues, rendant ainsi les actions du Centre pastoral suspectes de subjectivisme, de réductionnisme vis-à-vis d’une présentation orthodoxe du mystère de la foi et surtout d’atteinte à l’intégrité des prêtres, même s’il n’est évidemment pas simple de gérer une communauté aussi tourbillonnante. Dès lors, on peut se demander si Saint-Merry Hors-les-Murs n’est pas un peu en quête d’une voix perdue du christianisme, directement inspirée de la pratique des premières communautés chrétiennes, comme si cette altérité fondatrice était devenue inaccessible dans un pays de vieille chrétienté historique comme la France. Peut-on faire du neuf avec de l’ancien ? serait-on tenté de demander à la manière de l’Évangile (Mt 9, 14- 17) ? … »

« …Indépendamment des modalités internes de gestion de ses formes de conflictualité, n’est-ce pas toute l’éthique du débat public qui est aujourd’hui en question ?  …En son temps, conformément aux souhaits de l’épiscopat, Saint-Merry a fait beaucoup pour réhabiliter la dignité de la politique en fournissant des éléments de discernement. »

« …L’exculturation du catholicisme dans la société française et le repliement d’une partie de son épiscopat étant patent, les tentatives comme celle de Saint Merry de déplier ce que ”le temps et les habitudes auront durci”, pour reprendre l’expression de l’historien Alphonse Dupront, s’avèrent de plus en plus périlleuses.
De ce fait, une recherche ecclésiale libre, comme elle était ordinairement menée à Saint-Merry, s’est trouvée peu encouragée, voire même contrecarrée. Le débordement constant de l’institué religieux, même dans un lieu assigné à une fonction de ”laboratoire” comme Saint-Merry, n’a plus rencontré au sein de la curie diocésaine une indifférence polie, à défaut d’une sympathie bienveillante. Il a été placé au cœur d’une contestation de ses formes de reliance, au sens originel du terme religare, à savoir relier et vivre des liens créés. 
Saint-Merry aura pu présenter pour certains le visage d’un bouc-émissaire parfait d’erreurs post-conciliaires à rectifier, jugées notamment responsables de la dérive de l’autorité dans l’Église. »

« Il était de notoriété publique que la conception saint merrienne de l’art et du respect du travail des artistes, y compris dans leurs provocations et parfois leur morbidité, n’avait rien à voir avec la conception sacrale défendue au Collège des Bernardins… »

« …C’est bien ce souci de penser ensemble les enjeux contemporains, en aidant à renouveler les approches de la foi, qui reste au cœur de la démarche, à la fois dans la recherche d’objectivité d’un discours producteur de sens et de la trace de la structure constitutive de l’expérience chrétienne.
Mais la « porosité » de Saint-Merry à la modernité s’est peut-être payée d’une inattention aux basculements ecclésiologiques néoconservateurs, aux singularités de la scène ecclésiale parisienne et aux médiations qui auraient permis de conserver des liens suffisants, sans avoir, en un langage redoutablement efficace de la communication diocésaine, à se faire qualifier de “dérive sectaire”. »

 « L’isolationnisme dangereux de Saint-Merry […] n’aura pas été compensé à temps par des alliances suffisantes pour éviter un étiquetage idéologique, alors qu’en réalité celui-ci était réducteur des tensions inhérentes à toute communauté paroissiale. »

« …Par comparaison, les membres de Saint-Merry Hors-les-Murs ont été amenés à vivre la foi sous les modalités d’une expérience plus intérieure et plus personnelle.
A la tendance lourde de la sécularisation, Saint-Merry Hors-les-Murs entend répondre non par une surenchère réaffirmatrice de la foi mais bien une réflexion autour de la position de croyant dans une thématique d’accomplissement pascal, d’épanouissement et de libération individuelle et collective. »

Le cœur du problème : quelle annonce de l’Evangile dans la ville ?

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« L’impossibilité de se fixer en un lieu territorial dans Paris relève temporairement d’une situation instructive des migrations de la foi et de la dimension pérégrinante de l’existence humaine. Pourtant, à bien y regarder, cette situation avait largement été anticipée par un atelier de « pastorale urbaine », selon son propre intitulé, dont le diagnostic, posé en 2019, se révèle, à postériori, prémonitoire de cette vulnérabilité d’ensemble… »

« …Réfléchir à la pastorale urbaine suppose de partir non de la pastorale mais bien des transformations de l’urbain contemporain. Encouragé par Mgr Alexis Leproux, l’un des deux vicaires généraux ayant démissionné depuis, un petit groupe animé par des prêtres et des laïcs s’était réuni six fois de décembre 2018 à juin 2019 pour envisager l’avenir à cinq ou dix ans de Saint-Merry. »

« …Dans l’environnement immédiat de Saint-Merry, il est indiscutable qu’un axe à dominante culturelle, allant de la Fondation Pinault au Centre Pompidou, va se renforcer. L’Église risque d’en être absente. Mais en réalité, les changements urbains à prendre en compte pour Paris sont beaucoup plus nombreux : le souci de l’usage et de la mixité des espaces dans la métropole, son réaménagement dans la perspective des Jeux Olympiques et de l’Exposition universelle, les évolutions nécessaires liées notamment au changement climatique ou au développement de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle. Hélas, la crise vécue par Saint-Merry n’a pas permis à ces réflexions prospectives de déboucher. »

« …Pour l’heure, la communauté Saint-Merry Hors-les-Murs est devenue, par la force des choses, adepte d’un nomadisme religieux. Elle est le signe d’un christianisme urbain parisien éclaté, acculé à un risque de dissémination total alors que le temps des tâches propres aux chrétiens est loin d’être terminé. Se défaire d’un mode de croire et de savoir pour apprendre à voir et à écouter, sans se focaliser sur des points de crispation ou des représentations périmées n’est pas chose aisée. »

« L’expérience du Centre Pastoral Halles-Beaubourg ne devait-elle pas mourir
pour que d’autres attestations lui succèdent
et qu’un surcroît d’agir au nom de l’Évangile, aux marges de l’Église, prenne le relais ?
La question reste entière. »

Jean-françois petit

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