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Messes : sortir de l’ennui

On s’ennuie à la messe et de cet ennui-là, les « comment » ne pas s’ennuyer et les « conseils » pour ne pas s’ennuyer prodigués sur « paroisse.net » ou sur YouTube n’en viennent pas à bout. 
On s’ennuie à la messe tant et si bien que la question se pose quand on imagine devoir y retourner, la situation d’urgence causée par le coronavirus le permettant, et pas comme si c’était un droit supérieur aux considérations de santé publique, et au devoir de prendre soin de l’autre, à commencer par les soignants.

Que faire ? Donner le change ? 

Se dire qu’on n’est pas seul à s’ennuyer ? Qu’on n’a sans doute pas fait tout ce qu’il fallait faire pour ne pas s’ennuyer ?  Se dire qu’il en est de la messe comme de certaines zones grises de la vie ? Se dire qu’après tout cet ennui n’est pas le lot de tous les pratiquants, qu’il en est sûrement quelques-uns, parmi les pratiquants, qui ne s’ennuient pas ? Se dire qu’on n’est pas très « bon public » ? Aller chercher ailleurs puis encore ailleurs une autre messe moins ennuyeuse ? S’interroger sur la nature de cet ennui ? Se demander pourquoi, si « ennui » vient du latin inodiare, nuire, quel rapport « l’ennui » et « nuire » peuvent-ils partager ? Est mihi in odio, que l’on traduit par « cela m’ennuie », ne signifie-t-il pas littéralement « c’est un objet de haine pour moi » ? Pourquoi « je m’ennuie » n’est-il pas très loin de « je me nuis » ?
Se souvenir qu’on a lu, quelque part, quelque chose sur les « vertus » de l’ennui ? Et alors, sans pour autant oublier les questions qui se bousculent, s’ennuyer certes, mais remplacer les soupirs par des points d’interrogation ; essayer, autrement dit, d’apprendre de cet ennui ? Pas pour mieux accepter de s’ennuyer. Pas pour devenir plus « philosophe ». Non. Ce serait alors tenir la messe pour rien ou peu. Mais s’ennuyer et oser reconnaître qu’on s’ennuie pour essayer de voir « en creux » ce qu’est l’Eucharistie ; pour tenter finalement d’entendre dans la messe l’Eucharistie.

Se résigner ? Ou être acteurs ?

Essayons de nous faire les porte-paroles de celles et de ceux qui vont encore à la messe et s’y ennuient, mais ne se résignent pas à s’y ennuyer. D’abord, ceux-là semblent avoir le sentiment que le compte n’y est pas. Heureux de découvrir qu’ils participent au sacerdoce du Christ et partagent un sacerdoce commun, ils réalisent, dimanche après dimanche, et depuis trop longtemps maintenant pour ne pas s’en désespérer, que la messe telle qu’elle est dite, ne leur permet pas véritablement d’exercer leur sacerdoce.
Il se voient en acteurs ; ils se sentent appelés à être acteurs. Ils se voient confinés dans des rôles de spectateurs, d’éternels figurants. Ils ne mésestiment pas le rôle de présidence que tient le prêtre, même s’ils estiment qu’il pourrait être tenu par des femmes et aussi des hommes mariés, mais s’interrogent : quelle « présidence » pourrait être exercée qui permettrait à chaque baptisé, homme et femme, et à l’assemblée toute entière des baptisés, d’exercer véritablement son sacerdoce ?
Les prêtres, seuls, sont perçus comme les célébrants. Les fidèles au nom du même baptême sont de fait des célébrants, mais ça ne se dit pas, ne se voit pas, n’apparaît pas. Les hommes célibataires ordonnés « célèbrent » mais pas les baptisés et les femmes moins encore.

Le rituel déployé lors des célébrations ne fait pas droit à l’identité que le baptême donne à tous.

L’image qu’il renvoie est celle de l’homme détenteur d’un pouvoir, d’un caractère, d’un savoir-faire que les autres, ceux qui assistent, n’ont pas ; la figure de l’homme « sacré » parce qu’il a renoncé aux « joies de la chair », a été formé, ordonné, dédié au culte, fait par et pour le culte, officiant en présence mais sans les fidèles… pouvant « opérer », « faire » finalement en l’absence des fidèles. La messe dépendrait-elle uniquement d’un homme consacré vivant dans le célibat ?
Les fidèles ont, eux, le sentiment, dès lors, que l’offre qui leur est faite, que leur rôle est de suivre la messe comme « leur » messe à chacun, qu’il ne leur reste qu’à tenter de se construire en quelque sorte dans la messe, la messe qui leur fera du bien et leur permettra de remplir de manière dévotionnelle leurs devoirs religieux. Ce que nous mettons en commun, ce que nous avons en commun, ce que nous sommes en commun, ce que nous sommes censés faire en commun est laissé dans l’ombre.

Retrouver le sens de l’Eucharistie

Et puis, puisque les baptisés découvrent qu’il leur faut passer de la messe à l’Eucharistie, ils ne parviennent pas bien, non plus, à voir comment la messe, telle qu’elle est dite, permet véritablement à chacune et à chacun de faire et refaire l’expérience concrète de ce qui s’est passé la veille de la mort du Christ, au cours d’un repas. Ils ne parviennent pas à entrer dans le processus qu’a inauguré, pour nous, au soir de sa Passion, le geste à la fois si simple et si innovant de Jésus, de la fraction du pain. Le sens de ce qui se fait n’apparaît pas ou peu, n’est pas mis suffisamment en évidence dans les messes. Il n’est pas porté, manifesté de manière, claire, forte, saisissante, compréhensible, effective, charnelle. 
Que signifie faire et refaire en mémoire de Lui cette action de Jésus qui consiste à se dessaisir de sa vie, en rompant le pain qu’il identifie à son corps, en faisant passer la coupe, qu’il identifie à son sang ? Que signifie communier à cette action ? 
Jésus confie à tous l’action eucharistique mais la messe semble être un spectacle et pas toujours un très bon spectacle. Elle est une action que l’on regarde se faire, et qui semble n’avoir pas grand-chose à faire avec la vie des hommes, la vie de celles et de ceux qui pratiquent encore, la vie de celles et de ceux pour qui on est là.

Jésus demande de célébrer l’eucharistie en mémorial de lui comme l’action qui est la sienne, action qu’il préside, où il communique et où les baptisés peuvent communier à sa personne livrée pour tous aient la vie. Comment faire ensemble mémoire de l’histoire du salut accomplie en Jésus-Christ, mémoire du passé en action de grâces, en même temps que mémoire d’avenir qui transforme et mobilise ?

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Dieric Bouts, triptyque de la Cène, 1464-1468, église Saint-Pierre, Louvain

Faire sien le commandement de mémoire de Jésus

Qu’est-ce qui dans la messe célébrée aujourd’hui permet à chaque baptisé de faire vraiment sien le commandement de mémoire de Jésus, de louer Dieu qui agit pour le salut des vivants et des morts ? Qu’est ce qui permet dans la manière dont les choses sont conduites de se souvenir avec Lui de ce qu’il entreprend pour que l’homme, le monde aient la vie ? Qu’est-ce qui encourage à voir le monde comme Dieu le voit et à agir comme lui pour le monde ?

Celles et ceux qui vont à la messe et qui essayent de « vivre » la messe, se demandent ce que serait un repas du Seigneur qui soit table de la Parole et table du pain partagé ; ce que serait une messe qui les instruirait de la parole de tous, et pas seulement de la parole des mêmes et ne se proposerait pas toujours une législation des comportements. 
Ils aimeraient rendre grâce, louer, chanter Dieu pour son œuvre de salut, qui culmine en Jésus, son Fils mort et ressuscité. 
Ils aimeraient pouvoir louer, chanter l’Esprit qui pousse chacun à vivre l’Eucharistie auprès de celles et de ceux qui n’ont plus ni terre, ni ciel. 

Ils aimeraient, pour reprendre l’expression du Père de Lubac : 

une Eucharistie qui fasse l’Église …
une Église moins soucieuse d’elle-même,
une Église « en sortie ».

Leur ennui n’est pas d’abord un ennui d’entendre un prédicateur qui parle trop long parce qu’il a oublié l’essentiel à dire, n’est pas de devoir acquiescer mécaniquement à une prière universelle indigente… Leur ennui est de devoir assister à des messes qui ne parviennent pas à devenir Eucharisties, ne peuvent être comprises comme des Eucharisties, et semblent finalement frappées d’épuisement. Leur ennui du reste commence quand rien avant la messe n’est fait pour s’accueillir les uns les autres, rien n’est fait pour accueillir le Christ en chacune et chacun, rien n’est véritablement engagé pour pouvoir faire assemblée. 
Ce n’est pas la messe avec un peu plus ou un peu moins de chants, de guitare, d’encens, de mouvements qu’il faut chercher. Pas la messe « innovante » faite pour essayer de garder quelques jeunes. Pas la messe de ceux-ci ou de ceux-là. La messe n’est pas d’abord une affaire de techniques liturgiques ou de rituels particuliers. 

Devenir le Corps du Christ offert au monde

La crise sanitaire a appris aux baptisés à mieux voir ce qu’ils désirent, ce qu’ils veulent « faire » ensemble pour vivre comme sœurs et frères du Christ, filles et fils de Dieu, devenir le Corps du Christ offert au monde. L’ennui ne peut plus être subi. 
Après la crise, il faudra combattre l’ennui, s’efforcer de déployer tout ce qui peut apprendre aux fidèles à ne plus faire comme avant : accueil, espace liturgique ouvert à tous, gestes et déplacements n’excluant personne, signes, symboles revisités et plus existentiels, lectionnaire n’oubliant pas les femmes de la Bible, prières universelles plus universelles parce qu’incluant “le genre”, textes réinvestis et reformulés, « traduits » afin qu’ils puissent être priés honnêtement, assurément… réponses non standardisées, lecture et réception de la Parole préparées, partagées, offrande de ce que chacun vit, souffre, se réjouit et de ce que la société cherche, espère, crée en marchant.
Il faudra apprendre à ne pas faire ce que propose les messes sur YouTube ou Facebook dites en l’absence du peuple, corps du Christ… messes à « consommer », consolatrices et édifiantes, cléricales, « spiritualisées » et, quand vient la longue et solennelle élévation de l’hostie et du calice, adoratrice de quelque chose qui ne semble plus Réalité vivante, plus Quelqu’un.

Aller de la messe à l’Eucharistie, faire que tous, femmes et hommes, ensemble, soient célébrants ; donner aux manières de célébrer les couleurs, les odeurs, les sons d’une anticipation qui fait le ciel sur la terre ; faire du repas eucharistique la matrice du monde nouveau, d’une création qui se poursuit : la crise sanitaire, paradoxalement, aiguise le désir du partage du « repas du Seigneur », source et sommet de la vie chrétienne, sacrement des sacrements, lieu expérimental d’une nouvelle manière de vivre en Église et dans le monde.

L’ennui, un bon symptôme

Le temps de confinement, qui empêche que se tiennent les messes, ne pourrait-il pas être un temps d’invention (domestique ?) où se retrouvent les pratiques des premières communautés qui se réunissaient dans les maisons pour lire l’Écriture et partager le pain ?  Un temps pour expérimenter l’Eucharistie telle que l’on voudrait pouvoir la vivre dans les assemblées paroissiales plus larges encore ? 
Non, l’ennui n’est pas consubstantiel au repas eucharistique. La crise sanitaire qui a distendu le lien d’habitude, pose à chacun la question de son retour dans les églises pour une messe où l’on s’ennuie. Mais peut être découvrons-nous durant cette crise et ses confinements que cet ennui n’est pas d’abord et avant tout inattention, dissipation, distraction, défaut d’investissement, et ne relève pas d’abord d’une querelle de lutrins. Cet ennui est un désir du repas du Seigneur.

Patrice Dunois-Canette

  1. Nicole et Jean-Claude BONY says:

    Le texte que vous nous avez fait parvenir en ce lundi est riche, très vrai et actuel. Merci.
    Le confinement a été effectivement une occasion de réflexion sur l’eucharistie.
    Mes réflexions actuelles me conduisent à penser que tout changement réel de pratique passe par une remise en question de la théologie qui sous-tend la liturgie de la messe.
    A mon avis, il est nécessaire de sortir de l’eucharistie pensée comme sacrifice du Christ et comme sacrifice pour obtenir le pardon des péchés. Il est également nécessaire de dé-chosifier le pain et le vin.
    Cette remise en cause implique de se questionner sur le sens de la mort de Jésus. Il serait bon de considérer que la mort de Jésus est dans le prolongement de sa vie, que Jésus a fait le don de sa vie pour libérer les hommes des absolus de pureté rituelle qui séparent des autres et des sacrifices qui maintiennent Dieu à distance en effaçant son caractère de Père/mère.
    Cette remise en cause permet de relire l’eucharistie comme louange et mémoire du don à tous que Jésus a fait de sa vie. C’est de ce don qu’il nous a demandé de faire mémoire en partageant le pain rompu.
    Il devient alors naturel et explicite de célébrer toute la richesse de ce pain et ce vin fruits du don de Dieu et du travail des hommes offerts dans un repas partagé ouvert au monde.
    Le choix du pain et du vin à l’opposé de la viande des sacrifices a également une résonance actuelle dans l’attention au respect du vivant porté par les hommes d’aujourd’hui.
    Le cadre d’un repas réunissant bien-pensants et exclus, comme Jésus aimait le faire, appelle en aucune façon à « ne pas se sentir digne devant Dieu » mais à participer en union dans la diversité.
    Une nuit, il y a quelques temps, j’ai fait un rêve :
    Ce pain dans ses mains encore plein du « pétrissement » du boulanger, du silence de la nuit qui a fait lever la pâte, de la chaleur du four…
    Il le brise, comme sa vie va se briser, au profit de tous et il le donne à la tablée.
    Chacun, coude à coude avec son voisin, le met en bouche et le mâche. Croûte, mie et bulles emplissent les bouches se mélangent et deviennent sucrées. J’avale doucement et mon estomac reçoit, et moi je me nourris.
    Et ce vin dans ma bouche réveille mes papilles, ce liquide vivant qui libère mon désir de l’autre… Le boire est comme une transfusion qui fait ressusciter…
    Et je me suis réveillé…

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