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Christian Lapie. Espace Temps à Saint-Eustache

Deux ensembles de sculpture monumentale en chêne taillé, dans et aux portes de Saint-Eustache, à Paris. La montée vers Pâques 2022 se fait avec des veilleurs sylvestres et bienveillants, méditation et réflexion en trois points de vue. La chronique de Jean Deuzèmes.  

Saint-Eustache propose du 2 mars au 4 mai 2022 un projet artistique dual conçu par un seul artiste, Christian Lapie : des chênes taillés, des formes humanoïdes semblables, un groupe de quatre sculptures à l’extérieur devant la porte sud de cette église bien connue dans le centre de Paris, tourné vers le forum des Halles et un groupe de trois, à l’intérieur, sous l’orgue.

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La force et la beauté de cette création contemporaine dans l’église face à la Collection Pinault tiennent à la correspondance entre les deux ensembles, à leur perception immédiate et à leur sens pour le visiteur. Leur origine ? Une inspiration subtile par un chef d’œuvre du XVe, d’un côté, et un sens accompli du positionnement sur l’espace public, de l’autre côté. Et le tout, avec les mêmes matériaux.

Si la portée d’une création contemporaine dans une église s’évalue à la multiplicité des commentaires ou initiatives qu’elle suscite, alors EspaceTemps de Christian Lapie est une œuvre importante.

Premier point de vue
Jacques Mérienne, vicaire à Saint-Eustache, dans un commentaire-homélie lie cette œuvre à une conjoncture très lourde, mais surtout lui confère une mission d’espérance :

“Les sept troncs d’arbres sculptés et goudronnés que Christian Lapie a dressés à la porte et dans l’église donnent à notre Carême à la fois une note tragique et une touche d’espérance. Il en va souvent ainsi quand on traverse des épreuves, et il n’en manque pas ces temps-ci, le noir domine, mais n’éteint pas l’étincelle qui brille dans les failles, il y en a toujours, la réalité n’est jamais monolithique, même si elle est pesante.
Tout en gardant leur aspect dur et massif, l’artiste a donné à ces poutres calcinées un aspect humain grâce à un détail, une toute petite « tête » grossièrement taillée, et surtout parce qu’il les a mises debout, proches les unes des autres, comme des arbres, comme des hommes au milieu des arbres dans une forêt. Elle peut nous inspirer dans notre réflexion synodale à propos de la vie de notre église. J’imagine bien une Église dont les structures soient aussi vivantes et fortes que les arbres d’une forêt accueillante et protectrice, une forêt protégeant la biodiversité et laissant le soleil traverser ses branches pour éclairer et dynamiser les fidèles. Je vois bien une forêt sauvage, mais facilement pénétrable, dans laquelle la nature réveille notre propre nature avide de création et de liberté, loin d’un jardin « à la française » où tout est tracé d’avance et chaque chose à sa place immuable. Mais une Église que nous ne devons pas laisser s’épuiser et se diviser comme hélas beaucoup de forêts dans le monde, décimées par la course aux profits.”

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Deuxième point de vue
Françoise Paviot, co-commissaire à Saint-Eustache, elle, relie la forme à une expérience humaine et chrétienne :
Pour élaborer ses œuvres, l’artiste sculpte des troncs de chênes à la tronçonneuse, les sature de goudron et les passe à l’huile de lin pour les rendre imputrescibles. Leur taille monumentale perturbe notre vision, nous oblige à reculer et à élever les yeux pour embrasser la totalité de leur volume. Sont-elles des silhouettes humaines ou de simples figures offertes à notre regard ? Cette hésitation, voulue par l’artiste,  nous invite à penser au-delà du visible, à approfondir notre relation avec l’invisible et à vivre l’expérience de ce qui nous dépasse.
Toute bonne œuvre d’art s’ouvre à la lecture de chacun et nous invite à franchir le seuil de sa nouveauté. En ce temps de carême, la tension entre ces silhouettes à la fois hiératiques et déracinées, entre leur  force de tenue au sol et leur élévation vers le ciel,  ne peut que célébrer la figure du Christ mort et ressuscité. Ces troncs de chênes centenaires, arrachés à la terre par les tempêtes et les conflits, se dressent à nouveau dans l’espace pour nous rappeler aussi « notre humaine capacité à nous tenir debout ». Leurs silhouettes transfigurées ne peuvent que nous dire avec une force tranquille que nous sommes aussi des ressuscités”.

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Troisième point de vue : un même titre pour deux groupes de sculpture.
Il est aussi possible de regarder cette œuvre spécialement conçue pour Saint-Eustache, en se référant à la démarche  de l’artiste, à sa continuité, à son unité.

Des œuvres de Christian Lapie, né en 1955 à proximité de Reims où il vit et travaille, devaient être placées sur le parvis de Notre-Dame, mais du fait des contraintes du chantier, elles ont été proposées à Saint-Eustache. L’artiste a alors imaginé deux ensembles, deux récits aux sens différents.

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Chacun des éléments est unique, mais partage avec ses voisins trois traits communs : leur origine sylvestre, en France l’artiste les repère dans les Ardennes ; leur couleur ; et leur terminaison, une tête stylisée. L’artiste les appelle, à juste titre, ses métamorphes : ces êtres, ces humanoïdes que l’on rencontre dans les religions païennes, les mythes, les folklores, la culture populaire, la science-fiction, fantasy, et bien sûr les films et jeux vidéos.

La démarche de Christian Lapie croise l’art conceptuel, une philosophie pratique de l’universel et du rapport à la nature, beaucoup de culturel. En donnant à l’ensemble le même titre, « Espace Temps », l’artiste condense une réflexion artistique intrigante et pertinente. Car ses sculptures sont traversées par la question du temps, croisée avec celle de l’espace : ses chênes pouvant être bicentenaires sont tributaires d’un territoire très spécifique.

Transformés en œuvres d’art, ces troncs changent de référentiel : ici la ville et l’espace public, ou un espace du religieux, avant d’être transportés ailleurs à la fin de l’exposition. Leur visibilité pluriséculaire est réduite à huit semaines, par autorisation administrative d’installation !

Surtout, les deux rassemblements de troncs racontent deux « univers parallèles », terme courant dans les romans jouant sur des espaces-temps différents : extérieur et intérieur. Deux ensembles de sentinelles, debout dans la force et la douceur de leur couleur pourtant noire : face à une foule passante, jouant, vive dans l’échange ; face à une autre en déambulation lente,  interrogative ou méditative, dans le silence.

Espace Temps, Intérieur                 

La Graine de l’Arbre, 2022, ,420 x 42 x 28 cm
Le Prodige de l’Arbre, 2022, 428 x 38 x 22 cm
Le Bois sous Terre, 2022, 422 x 38 x 28 cm

Les trois sculptures indépendantes sous l’orgue, telles un Golgotha contemporain, évoquent immédiatement une image religieuse connue de la plupart des visiteurs. L’artiste fait explicitement référence à  une œuvre précise : l’équilibre des fresques de la Légende de la Vraie Croix (chapelle Bacci de la basilique San Francesco d’Arezzo), chef d’œuvre de Piero della Francesca.

Ce splendide ensemble pictural réalisé entre 1452 et 1466 reprend l’histoire développée par Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, l’histoire du bois de la Croix.

L’œuvre de Christian Lapie (2022) est donc la relecture d’une œuvre d’il y a près de six siècles, avec ses propres codes (un Espace Temps lointain), inspiré d’un événement d’il y a vingt et un siècles. Toutes les échelles de temps et d’espace sont de fait emboîtées avec ces trois silhouettes hiératiques.

Ces troncs taillés gardent encore figure humaine dans leur noirceur. Elles semblent veiller avec bienveillance et invitent à lever les yeux dans une église particulièrement haute, dont les orgues et les piliers amplifient l’élévation. Au milieu de plusieurs interprétations et incité par le mouvement des corps, un rapprochement se fait :
« Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder. » (Luc 23-49). Trois jours plus tard, le Ressuscité se tint au milieu d’elles et d’eux, affirment les Évangiles.

Espace Temps, Extérieur 

Cet ensemble a les traits d’un grand nombre d’œuvres de Christian Lapie dans des espaces extérieurs[1]. À Paris en avril 2017, il avait  déjà exposé cinq statues un peu moins hautes, devant la mairie du 1er. Il est familier de ces environnements et en connaît les contraintes.

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Ces quatre troncs sont dans l’esprit humaniste de l’artiste pour qui ses sculptures, à la manière des phares côtiers,  « se répondent et dialoguent avec l’humanité, d’une installation à l’autre dans l’espace d’un jardin comme d’un continent à l’autre ».

Devant  le forum, ces formes immobiles ressemblant à des hommes en conversation regardent aussi la foule qui, à son tour, les regarde. Une sorte de connivence s’établit entre l’arbre, taillé au cœur, et le passant, au centre de la ville.  Le mur blanc de l’église orienté plein sud accentue la présence de ce groupe. Cet espace très vaste empli de foules étant différent de celui de l’église, les métamorphes de Christian Lapie sont plus grands et différemment agencés.
Mais dans l’un et l’autre cas, la couleur capte une douce lumière et incite à toucher les œuvres. Dans l'”univers parallèle” des rituels de Pâques, on invite par ailleurs à toucher des bois de croix et des objets des processions.

Christian Lapie, dessinateur. Une conférence conjointe

C’est bien sûr l’arbre et la forêt qui sont les sujets des dessins de l’artiste. Une conférence gratuite sera donnée sur cette autre dimension de son œuvre,  le samedi 19 mars (16h 30-17h30) par Paul-Louis Rinuy, Saint-Eustache, salle des colonnes.

Christian Lapie, La naissance de l’autre, 2021, encre

Inscription obligatoire sur le site d’Art Culture et Foi.

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Jean Deuzèmes

Site de l’artiste
Remerciements à la galerie RX qui a permis cette exposition. Lire

Christian Lapie (à droite) et Vincent, sons assistant (à gauche) 8462
Christian Lapie (à droite) et Vincent, son assistant (à gauche)

[1] Pour certains, les sculptures de Christian Lapie ressembleraient à celles de Georges Baselitz. Il n’en est rien, comme le développe Voir et Dire

  1. Blandine says:

    Cette famille de bons gros gentils géants, comme débarqués d’une autre planète mais à la silhouette bienveillante et protectrice, est apparentée à celle de Chaumont-sur-Loire. qui nous accueille depuis quelques années déjà dans la verdure du parc, et qu’on retrouve chaque année avec bonheur. Les voici maintenant transplantés dans un univers urbain et chrétien : j’ai hâte de voir s’ils y dégagent la même sérénité !

  2. Pingback:The Weirdest, Wildest Public Art in Paris - Frenchly

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