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La théologie islamique sert-elle à quelque chose ?

Tel est le thème de la conférence du 28 avril 2022 qu’Adrien Candiard proposait, devant une soixantaine de personnes, au couvent dominicain de l’Annonciation, 222 Faubourg Saint-Honoré à Paris 8e
À cette interrogation, A. Candiard « propose de répondre à partir de la diversité et du pluralisme de la pensée théologique musulmane,
en montrant comment l’islam peut disposer, dans sa propre tradition,
de clés théologiques pour sortir de la crise qu’il traverse aujourd’hui. »

Aujourd’hui, pour beaucoup de musulmans et pour bien d’autres personnes, ce thème est un non-sujet. Il n’y aurait que des questions de droit en Islam, la parole de Dieu étant directement descendue du ciel au prophète Mohamed ; aucun discours réflexif sur le Coran n’est donc de mise. Or, l’histoire dit le contraire. 

Au Moyen-âge, du 9e au 14e siècle, toute une réflexion sur la manière avec laquelle la pensée humaine peut s’approcher de Dieu, la science du kalâm, a bien existé. Elle tourne autour de deux questions paradoxales : celle de la transcendance de Dieu et celle de la liberté humaine. Côté transcendance, le Coran dit : « Rien n’est semblable à Lui. » Comment est-il alors possible d’en dire quelque chose ? Le statut du Coran se pose donc comme une tension entre l’intelligibilité de Dieu et la transcendance de Dieu. Côté liberté humaine, celle-ci est face à la toute puissance de Dieu qui est censé, à la fin de votre vie terrestre, vous juger sur vos actes. Dieu peut-il être à la fois tout-puissant et juste ? A. Candiard raconte une anecdote qui se situe dans l’Irak abbasside : un homme a prêté une somme d’argent à un autre qui, plus tard, refuse de la rembourser en arguant : « je te la rendrai si Dieu le veut ! Je ne peux agir contre Dieu. » La controverse est portée devant un sage éminent qui répond : « Ce que Dieu veut se produit. Ce que Dieu ne veut pas ne se produit pas. On ne peut attribuer une injustice à Dieu. » La question de la liberté humaine reste entière et produira pour la pratique quotidienne des trésors d’ingéniosité.

Coran, photo de اسرا sur Pexels

Aujourd’hui, en Egypte, la science religieuse est surtout apologétique, centrée sur la défense des dogmes et ignore le discours réflexif. Elle a une définition restrictive voire polémique de la théologie à la suite d’Ibn Khaldoun, père de la sociologie. Un courant anti-théologisme reste fort.
Le christianisme, lui, a échappé assez tôt à ce courant porté par Tassien et a vu le triomphe de la pensée de Justin qui s’appuyait sur la pensée grecque. La théologie islamique, aujourd’hui, resurgit au Moyen-Orient et en Occident.
Elle est riche d’une passé qu’il est bon et urgent de revisiter. Au début du 9e siècle, un courant utilise la pensée humaine, ses capacités et ses limites, la raison, le discours réflexif, la dialectique : les mu’tazilites, soutenus par le sultan abasside Al Mamoun. Un courant « traditionnaliste » s’appuie sur les hadiths, oppose révélation et raison, refuse d’élaborer des concepts pour penser l’islam : les hanbalistes, ancêtres des wahhabites.
Une troisième école apparaît : l’acharisme. Dite du « juste milieu », elle emprunte en partie la méthode argumentative du kalâm mu’tazilite et la met au service des traditionalistes. Elle se présente comme la voie sunnite orthodoxe. De minoritaire, elle est aujourd’hui majoritaire. Fin 12e siècle, avec Averroès – Ibn Ruchd – la théologie musulmane décline. Au 19e, des réformes en islam apparaissent mais restent dans les domaines politiques et juridiques. Le contact avec l’Occident va pousser à un repli du droit religieux.

Aujourd’hui, la question posée aux musulmans est :
comment articuler ma foi avec ce que je vis en Occident ?

L’entrée du christianisme dans la modernité, vécue aussi comme brutale, en France après la Révolution de 1789, avait posé la nécessité de repenser la théologie ; ce sera la redécouverte des Pères de l’Eglise et de la théologie médiévale. Pour l’islam, les outils existent pour sortir de blocages en s’interrogeant sur la place de Dieu et son rapport à Dieu. La liberté de pensée propose un pas en arrière et un regard en profondeur, une sortie de l’obsession juridique, un retour aux sources et le Coran se lit dans une tradition. 
Parmi les nombreuses et denses questions abordées, celle du voile. Son actualité est liée à la présence croissante des femmes dans l’espace public et au renouveau de l’anti-théologisme.
Pour le juriste : « Le Coran l’a dit ! » « Pas si sûr » : répond A. Candiard. Il regrette que le débat
actuel fasse si peu de place à la dimension religieuse. Si la foi, c’est faire la volonté de Dieu,
le voile – comme la barbe ! – est la manière d’inscrire dans votre identité l’expression de votre adhésion à la volonté de Dieu. Ici, la théologie est partie prenante dans le débat public.

La théologie est un lieu essentiel pour la rencontre interreligieuse.
Un dialogue est fécond quand il procède d’une quête commune
de la vérité et de Dieu. 

Adrien Candiard

À la question d’un décalage apparent dans la rencontre christianisme-islam, Adrien Candiard répond que le chemin est long et que les rencontres avec les responsables de l’Université d’al-Azhar donnent lieu à des controverses fécondes entre philosophie et théologie.
À celle sur la « mission », il répond qu’il la voit sur le moyen terme. Parler de Jésus demande d’abord le plus grand respect de la dignité de la personne et que chacun soit au clair avec ce qu’il entend par vérité.[1]Lire aussi Les racines anthropologiques du prosélytisme religieux, Mgr Vesco, La Croix, 21 janvier 2022 
À la question de chiisme, il dit son incompétence tout en signalant l’existence d’une théologie vivante. Quant au soufisme, celui-ci demanderait une conférence à lui tout seul. 

Jean-Marc Noirot

Pour ceux qui le souhaiteraient : écouter la conférence de 66 min

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Notes

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1 Lire aussi Les racines anthropologiques du prosélytisme religieux, Mgr Vesco, La Croix, 21 janvier 2022

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