Si l’Église n’est pas une démocratie, invention trop humaine probablement, elle ne saurait être moins encore une théocratie, invention perverse, “fumier du diable” d’une prétention folle. La chronique d’Alain Cabantous du 19 octobre 2015.

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Dans les siècles passés, les princes et souverains qui exerçaient et étaient le pouvoir l’exprimaient entre autres par des formulations spécifiques et parfois radicalement opposées. D’un côté le roi de France, par exemple, n’hésitait pas à conclure un texte d’ordonnance ou d’édit par un « car tel est mon bon plaisir » (entendez par là car telle est ma volonté) alors que le souverain pontife — déjà tout un programme — s’adressait généralement aux prêtres et aux fidèles en se présentant comme « le serviteur des serviteurs de Dieu ». Toutefois ce petit monde de monarques était persuadé de détenir sa puissance du Ciel puisque selon leur lecture univoque de Paul, tout pouvoir venait de Dieu, ce qui leur permettait à bon compte de se considérer, et sans intermédiaires, comme des élus du Seigneur.

Le sacre de Charlemagne, enluminure médiévale

Depuis les temps reculés de l’époque médiévale et des temps modernes, les choses ont évidemment un peu bougé au moins du côté de la sphère temporelle. En Europe occidentale ou aux Amériques, les États, à coup de réformes ou plus encore de révolutions, ont peu à peu adopté des régimes démocratiques par l’intermédiaire de la délégation temporaire du pouvoir concédée en principe par la souveraineté populaire grâce à des élections d’abord limitées puis ouvertes au suffrage universel. Concernant la sphère spirituelle, le cheminement n’a pas été aussi radical, loin s’en faut. Et Rome, qui au XVIe siècle avait, sans état d’âme, calqué ses institutions sur celles de la monarchie royale, a poursuivi et entretenu cette forme de gouvernance.

Alors que l’Église catholique s’est largement reconnue dans le pouvoir monarchique, elle a ensuite totalement refusé de s’inspirer de la démocratie. La réfutation de ce modèle étant une manière « théologiquement correcte » de conserver et conforter le pouvoir clérical à tous les étages. Du pape (à l’exemple de Paul VI qui, en 1968, imposa seul Humanae Vitae avec les dégâts pastoraux que l’on sait) au moindre curé de sacristie. Comme si le « sacrement de l’ordre » permettait tout et particulièrement l’autoritarisme si fréquent chez les clercs. Si l’Église n’est pas une démocratie, invention trop humaine probablement, elle ne saurait être moins encore une théocratie, invention perverse, « fumier du diable » d’une prétention folle.

Et si elle était une christocratie pour reprendre la dénomination de Maurice Vidal ? C’est-à-dire non un lieu de pouvoir mais un lieu de fraternité où le Christ seul est la vérité, le chemin et donc la vie. Une christocratie où Lui qui est le seul prêtre (lettre aux Hébreux) est devenu le véritable serviteur de tous, esclave même écrit Marc !!! Un lieu où nous tous sommes frères et sœurs à égalité devant le service à offrir et à recevoir. Un lieu où nous avons chacune et chacun une voix non d’abord pour élire mais pour témoigner de la Parole. Un lieu où la sempiternelle frontière entre clercs et laïcs ne distinguerait plus cette partition stricte entre le territoire assuré des dominants et celui beaucoup plus incertain des dominés. N’est-ce pas le pape Pie X — devenu saint ! — qui en 1906 affirmait que l’Église est « une société par essence inégale comprenant deux catégories de personnes : les pasteurs et le troupeau. La multitude n’a pas d’autre devoir que de celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs ».

Georges Rouault,
Le Vieux Roi, 1936

Si le concile de Vatican II a permis de se départir, au moins en paroles, de cette image suffisante d’une hiérarchie ovine, par la mise en valeur de l’Église « Peuple de Dieu », la conversion profonde à la christocratie est à peine entamée et même parfois en recul. Elle nécessite d’abord pour l’Église entière de repenser radicalement le modèle actuel du prêtre qui, instauré après le concile de Trente au XVIe siècle, est à bout de souffle, inadapté parce que d’un autre temps. De revoir les modalités de décision afin de nous libérer de la spirale du centralisme bureaucratique romain reproduit à tous les échelons. Surtout de reconsidérer en priorité l’ensemble des ministères auxquels peut aspirer tout(e) baptisé(e) en prenant en compte les situations locales et les besoins spirituels de chaque communauté. Peut-être alors parviendrons-nous à nous déprendre un peu de cette fascination du pouvoir, fut-il paroissial, vers lequel, en chasuble ou non, chacun est attiré.

Et ainsi de commencer ou de poursuivre notre chemin de serviteurs à sa suite, juste à Sa suite.

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019.

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