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Musulmane, disciple du Christ

Chahina-Marie Baret, baptisée et mariée entre les murs de l’église Saint-Merry, a envoyé à la communauté de Saint-Merry Hors-les-Murs le livre où elle témoigne de son itinéraire dans la foi. Parcours peu banal, puisque née dans une famille musulmane chiite dans l’Océan Indien, elle n’a jamais renoncé aux racines de sa religion d’origine, celles qui lui ont permis de rencontrer le Tout-Autre, tout en acceptant la rencontre avec le Christ qui changea sa vie et la mena au baptême.

Ce qui n’alla pas sans difficultés, ne serait-ce que par respect à l’égard de sa famille. On connait l’interdit de renonciation ou de conversion encore officiel pour la plupart des instances musulmanes, et la sentence de mort qui l’accompagne encore au moins formellement. En l’occurrence, l’Islam pratiqué par la famille de Chahina, et notamment par son père mollah, bâtisseur de la mosquée chiite de la Réunion, est une religion d’accueil, d’hospitalité inconditionnelle et de fraternité. Il s’agissait donc plus pour elle de ne pas blesser les convictions profondes des siens et l’engagement de toute leur vie. Par égard pour ce qu’ils étaient, et par reconnaissance envers l’amour dont ils l’avaient entourée, elle se sentait dans l’obligation de répondre, mieux, de « correspondre à leurs attentes ».

Autre type d’écueil : Chahina reconnait avoir rencontré Dieu et trouvé la foi dans l’Islam, terreau qui l’a préparée et structurée, et sur lequel le Christ est venu se greffer. « Il est venu transfigurer mon histoire » ; « le christianisme n’est pas venu en moi prendre le relais de quelque chose d’insuffisant ou d’inconsistant. Ce n’est pas un mieux, un plus que j’ai trouvé. Le Christ a donné visage à ce Dieu reçu ». « Non comme un reniement, mais comme un achèvement ». Elle a cette belle formulation : « Les conditions étaient réunies dans ma tradition première pour que le Semeur fasse son travail ». Chahina refuse tout soupçon de syncrétisme : elle estime plutôt que le Christ l’a prise comme elle était… Son mari, chrétien, a bien compris qu’elle ne pouvait « renier ce qu’elle était sans s’amputer ». Certaines instances de l’Église catholiques ont eu plus de mal, et Chahina évoque des prises de bec mémorables avec Jean-Marie Lustiger. « Je suis structurée par ma première histoire dans l’Islam et je refuse de la renier ! Intégration ou inclusion n’est pas assimilation. »

L’accompagnement de cette démarche de foi particulière, (à vrai dire, comme toutes les autres le sont aussi), a été pluriel : par le catéchuménat ; par les cours des Jésuites et professeurs du Centre Sèvres ; par la fréquentation du Mouvement Eucharistique des Jeunes durant son adolescence, puis de Vie chrétienne à l’âge adulte ; par la lecture de Christian de Chergé sur l’intérêt du dialogue inter-religieux pour l’approfondissement de la foi de chacun et sur la place de l’Islam dans le dessein du Père ; par la rencontre avec le frère franciscain Jean-Mohamed Abd-el-Jelil, qui présente sa propre conversion non comme une rupture, mais comme un accomplissement. Parcours encore enrichi par sa collaboration au Centre National pour l’Enseignement Religieux durant plusieurs années, qui lui fait bien saisir à quel point sa démarche n’est pas un reniement mais un retournement.

Son credo, qui imprègne toute sa vie et notamment sa profession d’enseignante, célèbre « un Dieu qui entre en conversation avec chacun, un Dieu qui se révèle dans la rencontre, qui met au centre la personne et non la loi. » Un Dieu qui demande « de saisir [sa] présence sous le visage de tous ceux que je côtoie », mettant les baptisés au service de l’humanité et de la fraternité, et non d’une organisation ecclésiale à développer.

L’enthousiasme de Chahina, – qui l’amène à user et abuser des points d’exclamation -, est à la fois émouvant et rafraichissant. Son parcours d’immigrée en métropole, à l’adolescence, lui avait déjà donné un vrai regard sur l’altérité : « Accepter la part de vérité en l’autre, accepter les questions posées, suppose un effort, un travail » ; « [La promesse de Dieu] à ceux qui acceptent de ne rien gommer de l’inconfortable différence : celle de s’asseoir ensemble à la même table ». Sur l’accueil de l’étranger, elle insiste : « Il faut quitter sa montagne, rejoindre l’autre sur la sienne, se déchausser pour y entrer » ; « déjouer les pièges de l’ethnocentrisme et de l’autoréférence, les normes de mes idées préconçues ou de mon système d’interprétation ».

Deux postfaces de l’ouvrage sont signées respectivement par Gilbert Aubry, évêque de La Réunion, et par Omero Marongiu-Perria, sociologue et théologien musulman. « En France métropolitaine, ton livre peut aussi faire des vagues et balayer quelques algues toxiques », lui dit le premier. « Ce qu’elle donne aux autres reflète la pluralité des voies qui mènent à Dieu en ce monde », nous dit d’elle le second. Comme elle le dit elle-même, « être christien, c’est bien être sur les lignes de fracture, non ? »

Blandine Ayoub

Chahina-Marie Baret. (2022). Musulmane, disciple du Christ. Bruxelles : Fidélité, éditions jésuites.

Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

  1. Jacqueline Casaubon says:

    Blandine j’ai lu avec beaucoup d’intérêt ton excellente présentation qui concerne Le parcours exceptionnel de Chahina-marie Baret. Maintenant il me reste le goût de lire « Musulmane disciple du Christ.

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