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Pourquoi les autres ont-ils touché autant ?

Michel Deheunynck, prêtre retraité du diocèse de Saint-Denis et membre de Saint-Merry Hors-les-Murs, a bien voulu nous permettre de partager sur ce site quelques-unes de ses homélies, dont vous pouvez retrouver l’intégralité publiées sous le titre La périphérie : un boulevard pour l’Évangile aux éditions du Temps Présent (et dont il reste des exemplaires disponibles à la vente chez l’éditeur).
Il commente ici Mt 20,1-16a (vingt-cinquième dimanche ordinaire, Année A) : « Les ouvriers de la dernière heure »

Ils étaient au travail depuis tôt le matin. Le patron venait de les payer. Le prix convenu, plutôt un bon prix. Rien à dire là-dessus, mais… Oui, parce qu’il y avait quand même un « mais », et c’est pour cela qu’ils murmuraient entre eux en comptant leur paye. Car enfin, pourquoi les autres, ces autres-là, avaient-ils touché autant qu’eux ? Les autres ! Eh oui, ils étaient là aussi, les autres. Ils avaient, eux aussi, touché leur paye.

Ces autres, ils avaient été embauchés plus tard, vers 9 heures, vers midi, vers 15 heures, et même vers 17 heures quand il y en avait encore qui cherchaient du travail sur la place du village, tristes, désolés, résignés à ne pas manger à leur faim, à rester encore les laissés pour compte. « Allez, vous aussi, à ma vigne ! » Avaient-ils bien entendu ? Quelqu’un qui les embauche, c’est plutôt nouveau pour eux. Quelqu’un qui ne tient pas compte de leur CV, de leur présentation, ni même de l’heure, mais qui va faire que leur vie, elle va servir, elle va compter enfin ! Du travail, il n’y en a plus que pour une heure, mais ça ne fait rien, on y va quand même. Et quand arrive le moment de la paye, voilà qu’ils passent en premier ? Ça aussi, c’est nouveau ! D’habitude, ils étaient toujours les derniers, partout ! Et ils reçoivent chacun un denier. Un denier pour une seule heure de travail, c’est pas possible ! Le comptable a dû se tromper ! Mais non, c’est bien le patron qui l’a voulu ainsi.

Alors, ceux qui ont travaillé toute la journée s’attendaient à recevoir plus, beaucoup plus, c’est logique ! Seulement, ce patron-là ne suit pas cette logique-là. Et ils ne reçoivent que ce qui était convenu : un denier, eux aussi. Alors que les autres, pensent-ils, ces bons à rien, ces glandeurs, en ont autant qu’eux ! Alors, voilà qu’ils vident leur sac, leur sac plein de jalousie : « Tu les traites comme nous ? » ou bien « Tu nous traites comme eux ? Tu nous prends, nous aussi, pour des sales types inutiles ? »
« Mon ami, faut-il que tu sois jaloux parce que moi, je suis bon, juste ? » Juste, oui, car ceux qui ont travaillé tout le jour ont eu ce qui leur était dû, mais juste surtout parce que le chômeur, le délaissé, l’oublié, compte autant qu’eux. Il a, lui aussi, une famille à nourrir et une dignité à faire valoir. Ce qui lui est payé, c’est bien plus que le prix de son travail, c’est la valeur de son humanité qui fait de lui quelqu’un qui compte autant que les autres. Et c’est cela que les ouvriers de la première heure ont du mal à accepter. Ils ont du mal à se réjouir que ces autres, eux aussi, soient heureux. Ils ont du mal à aller au-delà d’eux-mêmes et de voir se briser les barrières sociales. Ils ont du mal à être bons, au sens de l’Évangile.

Drôle de patron que ce Dieu de Jésus-Christ, qui ne juge pas au mérite mais à l’humanité de chacun. Pour le connaître, le reconnaître et l’aimer, décidément, il vaut mieux être un ouvrier de la dernière heure. C’est bien le monde à l’envers, ce Royaume de Dieu ! Les services comptables de Dieu ne fonctionnent pas comme chez nous. Pour eux, pas d’action cotée en bourse, pas de rentabilité financière, pas de priorité au profit. L’argent n’y est pas le maître, mais le serviteur, serviteur du partage entre tous. Eh oui, Jésus, il réforme le Code du travail, lui aussi, mais dans le sens de l’élargissement des droits. Parce que, syndicalement, cette parabole, elle interroge le Code du travail qui garantit la justice pour les salaires, la couverture sociale, la retraite.
Mais religieusement, elle interroge aussi. Car la récompense divine, traditionnellement attachée aux mérites et aux bonnes actions, le paradis en échange des efforts, tout cela vole en éclats ! Jésus sabre fort dans cette mentalité. Avec lui, si on n’est plus du tout dans une logique mercantile du donnant-donnant, c’est parce que les réserves divines profitent autant à ceux qu’on considère comme mauvais qu’à ceux qui se croient bons. D’autant qu’avec lui, les justes et les injustes ne sont pas toujours ceux qu’on pense. Notre Dieu n’est pas un dieu qui calcule, qui marchande ses dons ; il ne les partage pas d’abord à tous ceux qui cherchent une faveur ou une récompense, mais d’abord à ceux qui ont faim. Pour lui, une seule condition : qu’on n’ait pas l’œil mauvais, jaloux, cette jalousie qui ferait qu’on ne serait heureux que si l’autre ne l’est pas autant que nous.

Alors, comme l’Évangile nous y appelle, cherchons et trouvons notre bonheur, le vrai, dans celui des autres. Et ainsi, que notre bonheur à tous soit le fruit de nos solidarités.

Michel Deheunynck

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