À l’occasion de la grande nuit de Noël, Jean-Claude Thomas nous partage une méditation sur la veille : où donc est Dieu ? Et qui est-il ?
Entrevoir le visage de Dieu là où on ne l’attend pas, mais où il vient à la rencontre de l’homme.
Jusqu’à sa présence en l’homme souffrant et jusqu’au cœur des ténèbres. Être un peu comme un veilleur en pleine nuit, qui guette une lueur, le signe de celui qui vient, ou ne cesse de venir…
L’absent
Nous sommes des millions, peut-être des milliards, à scruter l’horizon en quête d’une trace de Dieu ? Où donc est Dieu ? Et quel Dieu, d’ailleurs ? Car pour beaucoup de nos contemporains, celui qui a disparu de l’horizon, c’est le Dieu tout puissant et omniscient auquel, dans un temps ancien qui n’est plus le nôtre, tous semblaient se raccrocher pour expliquer le monde et reconnaître le chemin à suivre. Cette foi apparemment solide en un visage de Dieu quasi évident dont on savait où le rencontrer et comment l’honorer, beaucoup en ont la nostalgie. Une nostalgie dont certains se servent pour, à coups de milliards, en faire le corollaire d’une idéologie nationaliste et xénophobe.
Y en a-t-il un autre ? Et où le chercher ? Est-il si loin que ça, au point d’avoir disparu et que nous le cherchions en vain ?
Veiller
J’ai été frappé par le nombre de fois où, dans les Évangiles, est évoquée l’expérience de celui qui « veille », le guetteur vigilant qui regarde l‘horizon pour ne pas manquer la venue de « celui qui doit venir ». Au lieu de s’endormir comme les vierges folles de la parabole.
Je me suis demandé si ce n’était pas de ce côté qu’il fallait chercher. Chercher, guetter, ouvrir les yeux et devenir sensible aux signes d’une venue.
Dans les évangiles de Matthieu, Marc et Luc, il est souvent demandé aux disciples de « veiller et prier ». « Veiller » au sens de « rester vigilants » ou « éveillés » (Matthieu 26, 40-41), pour que le cœur « ne devienne insensible au milieu des excès et des soucis de la vie » (Luc 21, 36).« Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils !… Tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » (Luc 12, 35-40).
J’ai longtemps pensé que Jésus évoquait une venue « future », celle du Fils de l’homme ou celle du maître qui vient récupérer son domaine après une longue absence. Mais quand il s’agit du Royaume des cieux – ce qui est une autre manière de parler de Dieu -, il dit bien : « Il est au milieu de vous » et même « Il est en vous ».

Guetter celui qui vient
Au lieu de le chercher loin, dans un ailleurs problématique et insaisissable, l’Évangile nous invite à discerner et à reconnaître une présence qui se dévoile au milieu du monde, celle d’un Dieu qui ne cesse de venir et de se faire proche, au cœur de l’histoire et de l’humanité. Voilà en quels termes Joseph Moingt répond à la question de savoir quelle est l’identité du Dieu qui se révèle en Jésus :
« C’est sa proximité des hommes. … Alors que l’antiquité païenne laissait Dieu
Croire aujourd’hui n° 262 (déc 2009)
au ciel – on ne le rejoignait qu’après la mort -, ici, Dieu vient nous rejoindre et partager notre vie. Le lien de l’homme à Dieu est révélé dans le christianisme
mais retourné : Dieu descend vers l’homme, il vient habiter avec nous, il prend
en charge la totalité de la création. Le ciel n’est pas une autre vie mais la vérité révélée de la vie humaine. Le projet de Dieu se réalise dans une activité continue, créatrice en même temps que salvatrice : il conduit l’humanité à sa perfection
en l’arrachant à l’anéantissement qui menace tout être créé, et il lui communique déjà dans le temps sa vie éternelle. »
Père
Un écho de cette proximité s’exprime quand Jésus parle de Dieu comme « père ».
« Bien que ce nom ne fût pas inconnu de la piété juive de l’époque, il prenait un sens tout particulier quand Jésus parlait de Dieu dans le langage habituel des paraboles, qui faisait descendre Dieu du ciel sur terre, qui apprenait à le chercher dans les réalités prosaïques de la vie quotidienne, qui le montrait, tel un père de famille ou un bon maître de maison, tout proche de ceux qui l’invoquent, préoccupé à l’avance de leurs moindres soucis, non un Dieu lointain qui ne serait accessible que par les médiations sacrées de la religion, des Écritures et de la loi, des purifications et des sacrifices, du sacerdoce et du Temple, mais un Dieu familier et « désacralisé » qui s’approche et se laisse approcher de quiconque en tout temps et en tout lieu (…)
Joseph Moingt – Dieu qui vient à l’homme – Tome 1 – pp. 357-58
Jésus invitait les gens à croire en lui, à mettre en lui leur espérance du salut et leur assurance du pardon des péchés, sans les détourner de Dieu ni se mettre à sa hauteur et moins encore à sa place. »

Paradoxe
Mais cette proximité qui se révèle à travers les actes et la parole de Jésus est marquée par un étonnant paradoxe. Pour nous les hommes, cette proximité est aussi synonyme d’une présence absence. Rien de directement visible et saisissable, rien de représentable authentiquement sous forme d’image. Ce Dieu-là, si neuf et si proche qu’il se révèle à travers Jésus, reste le Dieu d’Israël et nous échappera toujours. C’est celui qui s’est révélé à Moïse sur le mont Horeb, dans un buisson brûlant sans se consumer, celui qui a fait entendre sa voix et manifesté qu’il était là et bien là auprès du peuple hébreu pour l’arracher à l’esclavage et l’entraîner vers la liberté, mais qu’il est aussi celui sur qui nul ne peut mettre la main : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni aucune figure de ce qui est en haut dans les cieux, ni de ce qui est en bas sur la terre, ni de ce qui est dans les eaux au-dessous de la terre. » (Exode 20, 4). On peut se souvenir de la stupeur de Titus, le général romain qui, pénétrant dans le temple après la prise de Jérusalem en 70, ne trouve dans le Saint des saints que du vide. Aucune statue, aucune image, rien. Une révolution par rapport à toutes les sanctuaires religieux où l’on allait rencontrer le dieu sous forme de statue grandiose et colorée.
Ce rien, ce vide, cette « béance » que rien ne peut combler est ce qui caractérise notre relation humaine avec le « Grand Autre », pour parler comme les psychanalystes lacaniens. Une béance sur laquelle se tisse le pont du langage. Voix entendue par Moïse et les prophètes. Parole et témoignage vital de Jésus : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Matthieu 11, 25-27)
Au plus fort de la nuit
Il nous le révèle et nous fait entrevoir ce que nous appelons son « visage », un visage qu’il porte en lui et qui nous devient perceptible à travers lui. Mais, nouveau paradoxe, c’est au moment où son absence paraît criante aux yeux des hommes et où retentit le cri « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » que le visage du Père nous est donné à entrevoir, dans l’immensité de sa tendresse, de sa compassion et de son implication dans l’histoire des hommes. Comme le souligne fortement Joseph Moingt :
« Il y a le silence de Dieu, l’impuissance de Dieu pendant la mort de Jésus.
La plus belle histoire de Dieu, avec Marc-Alain Ouaknin et Jean Bottéro
On L’injurie à travers son Envoyé, mais Il ne répond pas. Ce silence de Dieu devient une nouvelle révélation : celle d’un nouveau visage de Dieu, qui ne nous sauve pas en nous ployant sous sa puissance, mais en nous attirant par son amour, en manifestant un amour inconditionnel pour nous.
Voilà la nouveauté : le christianisme ne reçoit pas la révélation de Dieu dans le triomphe de Dieu, dans sa manifestation glorieuse et majestueuse, mais dans la faiblesse de la mort de Jésus…. En abdiquant sa puissance, Dieu révèle qu’il n’est qu’amour, et c’est l’amour qui sauve de la mort. »

Même si l’image du crucifié est devenue intolérable à beaucoup, elle est porteuse de cela : une présence et une proximité de Dieu jusqu’au cœur des ténèbres où le cœur et la chair de l’homme se trouvent plongés à certaines heures. Un poète de notre temps, Patrice de la Tour du Pin, le dit mieux que personne, dans son poème Au plus fort de ma nuit… qui se termine par ces mots :
J’ai horreur de la mort comme tout ce qui aime,
je suivrai ta parole où les autres sont vaines ;
aux parois souterraines,
pour que nul ne s’égare lorsqu’il ne peut plus voir,
tu descends avec lui.
Puis-je le remonter, non pas jusqu’à sa source,
rien qu’un peu avec toi ?
Si tu le veux, Seigneur,
nous ferons cette course vers l’amont de la foi.
À suivre… pour l’épisode 2, cliquez ICI





Merci beaucoup, les chercheurs de Dieu sont tous différents, je vous joins un petit texte écrit à une amie athée qui me demandait à quoi sert Dieu …
Merci pour ce que vous faites, fraternellement Monika Sander
A Quoi sert Dieu ?
A quoi sert Dieu ? m’a demandé une amie. Aucune idée, je ne me suis jamais posé la question comme ça, il a toujours été présent pour moi – mais la question me fait réfléchir.
Dans l’Ancien Testament de la bible, dans le livre de la Sagesse (ch. 7, versets 22 à 8.1), on peut lire : « Il y a dans l’univers un esprit intelligent et saint, unique et multiple, subtil et rapide ; pénétrant, net clair et intact ; ami du bien, vif, irrésistible, bienfaisant, ami des hommes ; ferme, sûr et paisible, tout-puissant et observant tout, traversant tous les esprits, même les plus intelligents, les plus purs, les plus subtils… »
C’est beau mais ça ne dit pas à quoi sert cet Esprit. Curieusement, ces lignes me font penser au Curé d’Ars (1786-1859) auquel on demandait à qui il parlait au fond de l’église, et il répondait surpris : mais à Dieu, il m’avise et je l’avise. Ah bon ?
Le mot « Dieu » vient du latin « deus » mais sa racine est indo-européenne « deiwos – briller ». Wikipédia explique : « Dieu est le « principe d’explication et d’unité de l’Univers… » ok, je vous laisse chercher, vous trouverez toutes les réponses à ces questions concrètes sur Google.
Selon les religions ou les croyances, il est représenté ou non, terrible ou non, amour ou non.
Je préfère personnellement ce dernier attribut : amour. Le monde est dur, injuste, angoissant – actuellement nous sommes gâtés. Alors si Dieu servait à quelque chose, il empêcherait la guerre, les violences, la maladie – pourquoi ne le fait-il pas ?
Je suis chrétienne et je crois en Dieu et il m’arrive de hurler contre le ciel à cause des drames qui secouent la terre. A force de hurler, l’idée m’est venue que peut-être ce n’est pas comme ça que ça marche. Que l’image que je me fais de Dieu est erronée, qu’il (ou elle, je reprends le terme général – alors qu’un esprit n’est pas sexué en principe) est autre – j’ai commencé à fouiller dans les textes anciens, suivre des cours de théologie, lire les thèses des autres – il existe même une théologie apophatique prônant que l’on peut dire de Dieu seulement ce qu’il n’est pas.
Puis vint Martin Luther (1483-1546) qui propose de laisser « Dieu être Dieu ». Évidemment, il a été vilipendé, excommunié, il a dû quitter son couvent et se réfugier chez le potentat du coin, rien n’y fit, il était têtu et il a continué à prêcher un Dieu de grâce qui ne condamne personne. Imaginez le scandale. Comment faire courber l’échine au peuple s’il n’a plus peur d’être condamné, je vous le demande.
Mais l’idée de « laisser Dieu être Dieu » me plait, lui c’est lui et nous c’est nous. Nous sommes libres de construire notre vie (dans certaines limites obligatoires pour éviter le chaos évidemment), de faire des erreurs, de tomber et de nous relever. Il y a risque que notre entourage nous condamne, Dieu certainement pas. Alors je lui parle comme un ami parle à un ami – et quand je parle avec un ami, je réfléchis à ce que lui dis et il m’arrive de changer d’avis, de venir en arrière, d’envisager le problème du moment autrement. On appelle ça « prier » dans les diverses religions.
Toujours dans l’Ancien Testament, dans le livre d’Isaïe, chapitre 43, verset 4 le prophète fait dire à Dieu : « … parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime… » .
Il est bon de se sentir aimé, je trouve.
Mais il n’y a pas que ça, Dieu nous donne la grâce. Selon une source bien informée, la grâce désigne d’abord la séduction rayonnante de la beauté, plus le rayonnement plus intérieur de la bonté, enfin les dons qui témoignent de cette générosité.
Et c’est là que ça se complique, parce qu’elle oblige.
Elle me fait comprendre que la vie donnée est complexe et non pas paradisiaque, que je dois y chercher ma juste place, elle demande réflexion, un engagement total, de rester debout dans la tempête, tout en faisant inconditionnellement confiance au Dieu silencieux.
Mais voilà, le chemin qu’elle propose s’avère de plus en plus simple au fil du temps, elle autorise « le courage d’être » cher à Paul Tillich , me permet de rester moi face à l’immensité de Dieu pour partager la grâce reçue.
Monika Wonneberger-Sander, Décembre 2025