Dans cette dernière méditation, Colette Deremble nous introduit aux signes de l’Incarnation et de la Résurrection dans l’œuvre d’Antoni Tàpies : don inconditionnel, humilité et pauvreté, paille de la mangeoire, lieu de notre déposition, de nos fragilités et de nos vulnérabilités, balluchon du migrant perpétuel, … En transfigurant les objets les plus banals de notre quotidien, Tàpies en fait un sacrement de la présence de Dieu, un signe de salut qui nous ressuscite de la torpeur du quotidien
Les signes d’Incarnation et de Résurrection
Dieu incarné, c’est l’homme ressuscité parce qu’il a appris à donner inconditionnellement sa vie pour l’autre.
Renaître dans la paille
Reprenant le terme « semeion » d’Ézéchiel, Luc (2, 12) propose lui aussi des signes de cette incarnation de l’amour en l’humanité, à la différence que ces signes-là sont offerts à tous et non à quelques uns : un nouveau-né entouré de bandelettes et déposé dans une mangeoire. Le chemin pascal est tracé dans ces mots très codés : il s’agit de renaître d’un cœur nouveau, et, pauvres d’une hospitalité refusée par les nantis, se laisser « déposer » (au sens de la déposition du Christ entouré d’un linceul) au cœur de la création (sur la paille que mangent les animaux), comme offrande vivante, dans un don radical de soi, pour nourrir le monde, -puisque telle est la fonction d’une mangeoire.

Tàpies est un artiste de l’incarnation. Il est dit « matiériste » en ce sens que ce qui lui importe, c’est la matière, le concret. Il traduit ici la Bonne Nouvelle en construisant un treillis de brins désordonnés de paille, matière désagrégée, desséchée. L’Enfant n’est pas là, car c’est à nous de nous y laisser déposer. Ainsi, la paille évoque le lieu de l’incarnation sous le signe de la Passion.
Émigré en terre étrangère

Collection particulière © Fondation Antoni Tàpies, Barcelone
Banque d’images VEGAP, Bilbao, 2013
Le récit biblique raconte l’histoire d’un peuple sorti de l’esclavage et condamné à l’exil. Ézéchiel s’adresse à un peuple qui, avec Moïse, « devenu émigré en terre étrangère » (Ex 18) a dû tout quitter, emportant sa vie dans des sacs. En Ézéchiel 12, il est demandé au peuple de préparer un « bagage d’exilé » et de sortir par une brèche dans le mur. Plus tard, le Christ est décrit comme celui qui « n’a pas d’endroit où reposer la tête » (Mt 8,20) et qui a connu la prison.
Tàpies propose à notre méditation le vieux matelas du sans abri ou le balluchon du migrant, misérables toiles de jute qui évoquent l’exil et la prison, avec leurs chiffres signalant le matricule du prisonnier ou le numéro d’enregistrement du migrant dans un camp. C’est la forme la plus violente de la « marque » : celle qui réduit l’homme à un numéro. L’incarnation, c’est Dieu qui se laisse contempler « parmi les malfaiteurs » (Is 53,12), les pécheurs, les migrants. Ainsi, dans l’art de Tàpies, Dieu se révèle dans l’objet le plus humble et dépersonnalisé, devenu sacrement de sa présence. Il transforme le signe de l’oppression en convocation à nous identifier aux plus pauvres, et sublime le geste de l’ange d’Ézéchiel puisque ce qui est désigné, sauvé, sacralisé, est balluchon lourd de misère, suspendu à un clou à l’image du crucifié.
Prier dans une chaussette

Tàpies avait imaginé exposer, dans un hall de musée, une sculpture de 18 mètres de haut représentant une chaussette de laine usée, trouée de part en part, traversée d’une série de pièces en forme de croix, le talon relevé pour la marche, l’intérieur empli de ferrailles permettant d’abriter une chapelle où on pourrait venir prier.
Le tau d’Ézéchiel, marque protectrice sur le front de quelques élus, devient ici croix de fer qui habite l’humanité en marche et la sauve pour peu qu’elle entende le sens de cette croix. En faisant passer la croix par le trou au talon, lieu de notre vulnérabilité (c’est l’épine dans le pied, la faiblesse du talon d’Achille, le clou qui traverse le pied du Christ sur la croix), en transformant la chaussette trouée de notre marche quotidienne en chapelle, Tàpies dit que Dieu ne vient pas supprimer notre misère mais propose de la transformer en occasion de méditation et d’amour.
Sauver le quotidien

Collection de Michael Straus, © Fondation Tàpies, Barcelone /
VEGAP, Bilbao, 2013, Photo : Jason Wallis
Une pile de journaux dans une bassine devient, chez Tàpies, une icône de l’incarnation dans l’histoire de notre quotidien. Les journaux, saturés de faits divers, de récits de violence, de publicités, d’idéologies et d’informations éphémères, s’entassent de jour en jour, tous les mêmes. C’est dans cette pâte d’actualités répétitives que la Parole s’incarne malgré tout. La bassine, ustensile pauvre du lavage, fonctionne comme une métaphore baptismale et introduit une dimension quasi sacramentelle dans l’insignifiance d’une pile de mots inutiles : comme si les paroles et actes vains du quotidien du monde devaient être plongés, purifiés, non pour effacer le réel mais pour le rendre lisible.
En quoi l’installation de Tàpies est-elle une œuvre d’art en même temps que de théologie ? L’art, tout comme le sacrement, opère une transfiguration. En isolant ces objets, comme la liturgie présente le morceau de pain pour qu’il devienne corps du Christ, en les plaçant dans un espace de regard, de contemplation (dans un musée, sur un socle), l’artiste les arrache à leur fonction utilitaire et à leur vanité. Ces journaux périmés ne sont plus là pour être lus puis jetés, ni cette bassine sans eau pour servir de réceptacle. Ils sont devenus signes (semeia) de salut, pour que le bruit et la fureur qui noircissent les lignes du journal et que l’eau sale de la cuvette servent à nous faire nous lever, à nous ressusciter de la torpeur du quotidien.
Tàpies aurait pu écrire un texte sur l’oubli de l’histoire, mais parce qu’il est artiste, il choisit de nous montrer le poids physique des journaux, leur jaunissement, leur vieillissement, leur vanité. Il les arrache à l’éphémère pour les propulser dans l’éternité de l’art. Pour Tàpies, pour les artistes de cette mouvance, l’art ne consiste pas à créer de la beauté idéale (comme celle d’une statue grecque), mais à révéler celle de la trace historique. L’œuvre d’art ici a la même fonction que le signe de l’ange d’Ézéchiel : Tàpies, en exposant ces journaux, pose une marque sur ce qui est destiné à l’oubli et à la destruction. En choisissant des matériaux périssables, il les détourne de leur insignifiance. Il dit liturgiquement : « Ceci a de la valeur », fait acte de résistance spirituelle, transforme le déchet en relique. C’est là la fonction la plus haute de l’art, et c’est ce qui en fait une œuvre spirituelle, qui nous force à voir le divin là où nous ne voyions que banalité.
La vaisselle du banquet

Collection John Cage Trust,
© Fondation Antoni Tàpies, Barcelone /VEGAP, Bilbao, 2013
Photo: Joerg Lohse
Cette pile d’assiettes blanches prêtes à être disposées pour un repas, déplace l’incarnation vers le lieu du partage. Elle est le sacrement de la table ouverte au très grand nombre. L’œuvre d’art transforme ici un objet de série en une colonne de pureté et d’attente. Elle nous dit que l’incarnation atteint sa plénitude quand la matière (la terre cuite, l’assiette ordinaire) devient le support d’une fraternité salvatrice. Dieu ne se révèle pas seulement dans la souffrance (le balluchon ou la chaussette), mais dans le partage. Là encore, œuvre d’art autant que signe théologique, cette installation fait passer l’objet utilitaire à un statut de sculpture de la répétition. En empilant ces assiettes, Tàpies crée une tension (on craint la chute, on admire le rythme, la verticalité, la déclinaison de la blancheur), transforme un geste banal (ranger la vaisselle) en un monument sacré (élever une colonne).
Tàpies connaît bien le rituel quasi eucharistique de la cérémonie de thé chinoise ou japonaise. Un réseau inextricable de fils métalliques, qu’on pourrait trouver dans une décharge, emprisonne, soutient et relie à la fois des objets domestiques hétéroclites et désunis (tasse, assiette, torchon). Tàpies les tire du quotidien insignifiant en les ordonnant dans une structure aérienne et complexe, posée sur un chariot de bois à roulettes. C’est la métaphore du char qui, chez Ézéchiel, transporte la gloire divine et qui, ici, porte notre vaisselle dépareillée et nos torchons de cuisine, pour que nous les sortions de leur prison de fer et les transformions en une liturgie d’accueil fraternel. L’art de Tàpies donne une dignité sculpturale à ces objets ordinaires, en les exposant sur un socle, transformant la prison de l’enchevêtrement de fils de fer en une architecture paradoxale. Il leur donne aussi, par là-même, une valeur sacramentelle.

Objet-assemblage, © Fondation Antoni Tàpies, Barcelone
En marquant la matière pauvre ou banale de son empreinte artistique, Tàpies rejoint le geste de l’ange, discernant une dignité sacrée là où le monde ne voit qu’objet de consommation, redonnant espoir que l’humanité, aujourd’hui en grand péril, saura transfigurer ces signes du quotidien, qui ont remplacé le signe des larmes d’Ézéchiel, en signe d’amour inconditionnel.
L’hétimasie
Dans la tradition byzantine, on appelle « hétimasie » la représentation d’un trône vide sur lequel sont posés vêtement et livre, en attendant le retour du Christ.

Par I. Sailko, CC BY-SA 3.0 wikimédia commons
Tàpies remplace le trône glorieux par une chaise ordinaire, et le manteau du Christ par des habits usés.

© Fondation Antoni Tàpies, Barcelone / Banque d’images VEGAP, Bilbao, 2013
Cette hétimasie de l’humilité suggère que le vrai trône de Dieu se trouve dans notre chambre sur une chaise ordinaire où nous avons négligemment jeté nos habits. Tàpies sculpte ces vêtements usés, fait résonner l’absence de la personne comme une attente. Pêle-mêle, une serviette de toilette et ce qui pourrait être un manteau, -le manteau et le linge de la Passion-, peuvent être lus comme des signes de dépouillement, de négligence aussi ou d’accumulation, propre à la société de consommation, d’objets inutiles. Tàpies les expose en silence, en travaille les drapés comme s’il s’agissait d’une sculpture antique et nous laisse imaginer nous-mêmes le récit que nous voulons, tout en installant en filigrane, par le retournement paradoxal du thème théologique de l’attente eschatologique et par la critique implicite d’une société consumériste, une grille de lecture à la fois spirituelle et politique.
Qu’attendons-nous ? Qui attendons-nous ?
Vous avez manqué la première méditation, la lire ICI ;
Si vous avez manqué la deuxième méditation, cliquez LÀ et si c’est la troisième, vous pouvez la lire ICI.
Quant à la quatrième méditation, cliquez LÀ




