Des saints orthodoxes également évoqués dans le Coran ? Un Pardon breton autour d’une chapelle bâtie sur un dolmen ? Un mystique catholique, proche des soufis, marié, qui deviendra prêtre copte et laisse une belle œuvre ? Un pèlerinage islamo-chrétien, ça existe ? Marguerite Champeaux-Rousselot répond « Oui ! Dans un village un peu perdu vers lequel, cette année, s’est tournée l’Afrique. »
On me demande de vous raconter mes Sept dormants. Préparez-vous à voyager !! Je vous raconterai la chose comme elle m’est arrivée… Les Sept Dormants, pour moi, c’est mythique, scientifique et religieux. Je peux être intarissable comme la source !
Une découverte inattendue et progressive
Il y a une bonne cinquantaine d’années, j’ai suivi des cours d’icône à Brive, et j’en ai écrit une (c’est le terme traditionnel), destinée à des parents qui avaient sept enfants. On y voit dans une grotte sept jeunes gens endormis et un petit chien. Le récit (cf. Jacques de Voragine1) dit que, au IIIe siècle, sous l’empereur Dèce, sept officiers romains, refusant de renier leur foi chrétienne, ont été emmurés vivants dans une caverne près de la ville d’Éphèse (Selçuk en Turquie). Mais, miracle, 177 ans après, les jeunes gens se réveillèrent, ou ressuscitèrent comme vous voudrez, et, pressés par la faim, ils envoyèrent l’un des leurs au village chercher des provisions. Il paya avec ce qu’il trouva dans sa poche, mais on s’étonna de ces pièces d’or inhabituelles. Et c’est ainsi que fut découvert le miracle !
Il y a une bonne quarantaine d’années je suis allée à Éphèse et j’ai voulu visiter cette grotte qui était alors en restauration. Je me suis un peu renseignée sur ce récit. il y a autour du bassin méditerranéen de nombreuses localités où on trouve une grotte des 7 dormants qui fait allusion à cette foi en la résurrection.

Photo Marguerite Champeaux – Rousselot
Il y a une bonne trentaine d’années, je suis tombée par hasard sur un guide touristique qui évoquait une chapelle dont un des bras du transept était bâti sur un dolmen en Bretagne ! Je m’y suis presque précipitée. Sur un plateau de champs d’avoine, incisé de cours d’eau profonds, se trouve le village de Vieux Marché.
La chapelle est à l’écart. Effectivement, on accède au côté droit du transept par une dizaine de marches, et le sol est composé de deux ou trois immenses pierres aplanies, l’autre côté est symétrique, ce qui donne à cette chape une configuration très particulière. À gauche, sous le plancher de bois, se trouve la sacristie, mais à droite, il faudra sortir ensuite pour accéder à l’intérieur du dolmen. La chapelle, reconstruite au XVIIe siècle, est simple et charmante avec ses statues baroques : un Saint-Michel transperce un monstre à la renverse qui va presque vous tomber dessus, Saint Isidore, patron des laboureurs, en bragou braz et sabots, est encadré par deux anges, l’un qui tient une pioche, l’autre qui tient une serfouette, et l’autel est surmonté par les 7 martyrs, de fringants jeunes gens qui encadrent Marie portant son fils. Une Pieta était encore entourée au XIXe siècle.de béquilles. Quand on pénètre sous le dolmen, on est dans une petite chapelle obscure où vous attendent de nouveau, mais derrière une grille, sept saints, dépareillés, plus petits et plus anciens. C’est en leur honneur que, depuis la nuit des temps, il s’est déroulé un Pardon le quatrième dimanche de juillet, et ce jusque vers 1900.

Comment ce culte oriental est-il arrivé jusque-là ?
Ce serait encore toute une histoire de vous raconter toutes les hypothèses… Celle qui reçoit le plus d’assentiments est qu’un croisé a rapporté la vénération ou des reliques, mais la fontaine à proximité avait également sept orifices ; d’autres m’ont dit qu’il y avait aussi sept sources aux alentours et j’en ai trouvé au moins cinq ; les archéologues évoquent la route de l’étain, et d’autres le travail des moines évangélisateurs… Les noms des saints ne se correspondent pas toujours, mais n’en demandons pas trop : entre le grec, le latin, le breton et le français, ils sont là-haut, voilà tout ! mais peut-être discutent-ils sans difficulté avec les hommes préhistoriques qui dormaient eux aussi du sommeil du juste quand, sans autorisation tamponnée des Monuments Historiques, on a aménagé cette chapelle. Elle est unique, je crois, et témoigne de nos besoins humains de racines et d’évolution.
Un Pardon breton pas comme les autres

Photo Solange de Raynal
Il y a vingt ans, oh ! c’est déjà le 4ème dimanche de juillet ! Toutes affaires cessantes et maison pleine, j’ai filé au Pardon en bonne bretonne d’adoption… À ma stupéfaction, dès le parking, j’ai entendu parler plus arabe que breton. C’était un Pardon islamo-chrétien. Une affiche vous donne un exemple du week-end. J’ai découvert que la fête traditionnelle avait été restaurée avec Louis Massignon. (voyez Wikipédia). Des raisons professionnelles l’avaient amené dans cette région. Ce catholique fervent, bouillonnant même, libre mais militant de la paix est aussi un spécialiste du Coran, vivant passionnément de mystique musulmane. Lorsque, en 1951, il découvre les Sept-Dormants de Vieux-Marché, il fait le rapprochement avec une sourate importante du Coran, la 18, Al-kahf, الكهف , dite La caverne qui évoque ces sept jeunes gens et même leur chien, pour faire méditer sur la toute – puissance divine et l’abandon à Dieu et en Dieu. Très intéressé, plein de conviction, il fait renaître avec les habitants leur Pardon traditionnel en l’ouvrant à des hôtes musulmans. Il fait ainsi s’ouvrir l’Église à l’Autre dans l’espace et dans le temps. Depuis 1954 – à l’époque c’était le début de la guerre d’Algérie – le pardon vit et se renouvelle avec inventivité chaque année, sachant qu’il y a toujours des prières communes et un colloque auquel prennent part des représentants des trois religions monothéistes et de la quête spirituelle agnostique.
Dans cette légende,comment ne pas voir une puissante métaphore sur le passage de la mort à la vie, de l’enfermement à la libération, de l’obscurantisme à l’émancipation, du grain de blé qui meurt au bel épi que fait danser dans le champ d’à côté une brise d’été, un épi prêt à s’offrir à tous ?
Le Pardon des Sept dormants relié à tant d’autres
Il y a quinze ans, le GAIC, les moines de Tibhirine, le Réseau Spiritualité Fraternité, la Nuit Sacrée, a découvert du soufisme fondé au IXe siècle par Hallaj, un musulman martyrisé pour avoir déclaré : « Je suis la Vérité, mon Je, c’est Dieu! » Et je découvre peu à peu les liens du CPHB (Saint-Merry Hors-les-Murs) avec ces thèmes : Jacqueline Casaubon2 a beaucoup à dire sur Louis Massignon, et Jean-Marc Noirot, du Réseau Spiritualité – Fraternité, lance une marche pour rallier le Mont-Saint-Michel aux Sept-Dormants avec un groupe de chrétiens et de musulmans ;
Il y a dix ans, une certaine Marie-Françoise Quinton, répondant à une invitation du Flash pour Mémo-labo3, m’écrit pour me dire que, de 1965 à 1972, elle a bien connu Xavier de Chalendar et qu’elle a fréquenté en pointillé le CPHB dans les années 1980 avant de partir en Bretagne. Depuis, en 2018, elle nous a retrouvés et nous suit avec plaisir. Je découvre alors que cette laïque dominicaine préside l’association des Sources des Sept-Dormants !
Et en cette année 2026, on proposait aux volontaires une marche (graduée !) à partir du Yaudet, organisée par l’association E.S.P.O.I.R.S (Écoute et Solidarité pour un Partage et une Ouverture d’Idées pour le Respect des Spiritualités). Le colloque portait cette année sur l’Afrique, un continent où voisinent animisme, christianisme et islams variés. Les intervenants étaient un archevêque Cartateguy (qui succède à Germaine Tillion, Vesco, Aveline, Golnisch etc.) et une soufie, Maïmouna Diallo, qui est aussi musicienne. Qui a des oreilles, qu’il entende !
Après la célébration dans la chapelle et la gwerz (chant) très originale, dont les 54 couplets écrits au XVIIe siècle. sont en l’honneur de ce Pardon, une procession de nuit, bannières au vent, mais pas de tantad (grand feu) par crainte des incendies…

Le lendemain, nouvelle célébration dans la chapelle, puis on descend près du Pilier de la paix pour atteindre ensuite la petite source et sa fontaine qui a fait tant de miracles. Ambiance sereine et amicale. Sous les arbres vénérables, un imam de Lannion psalmodie la sourate en alternance avec deux jeunes musulmans qui la lisent en français, puis l’imam la commente. Ensuite, on nous offre des dattes avec du lait à la rose et à la fleur d’oranger. Bérangère Massignon est ici, toujours discrète.
Et là – mais je pense d’abord me tromper – c’est bien Claudie G. qui participe à Paris au Cercle du silence pour Israël-Palestine… Ensuite, sous tente, grand repas africain concocté par une association d’entraide, et c’est une autre surprise : je retrouve cette fois une amie de Magdala.4
Les Sept Dormants nous attendent, sous le signe de la paix et de la fraternité, de l’hospitalité et de l’inclusion. Malgré les difficultés internationales, le « vivre ensemble » est possible. Les personnes éprises de spiritualité peuvent dialoguer. Les miracles sont à notre portée. L’espoir est en marche.
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- Jacques de Voragine (né vers 1228 à Varazze, en Italie, et mort en 1298 à Gênes) est un moine dominicain et archevêque de Gênes, célèbre pour avoir écrit [La Légende dorée] ↩︎
- Membre de Saint-Merry Hors-les-Murs ↩︎
- Mémo-labo est un groupe chargé de conserver la mémoire de Saint-Merry pour nourrir sa créativité actuelle et future ↩︎
- Magdala est une association loi 1901 visant à promouvoir la place des femmes dans l’Église catholique et lutter pour l’égalité réelle entre tous les baptisés. ↩︎




