Un pavillon de banlieue sur le plateau d’Étampes. Insérés là depuis quarante-huit ans, Bruno et Bernadette apparaissent chaque dimanche sur l’écran de nos célébrations de 11 h et participent largement à nos partages. Quelques extraits de leur histoire.

Le temps est au gris, humide, à la brume. Leur maison est claire, chaleureuse, pas bien rangée mais “habitée“. Bruno et Bernadette sont à l’image de leur maison, chaleureux et “habités“.

Attention aux Xavières !

Bruno habitait boulevard Arago. Après une scolarité à Stanislas et trois ans chez les Jésuites au Mans – « une discipline de fer mais une formation religieuse remarquable » – il rentre à Paris pour la terminale et math sup’. Il s’investit alors beaucoup dans sa paroisse, Saint-Médard, notamment auprès d’un prêtre issu de la Mission de France, Roger Faure et participe aussi à des “camps théâtre“ organisés par les Xavières de la rue Tournefort. Bruno collabore à un groupe de mise en œuvre de la liturgie selon Vatican II. Il anime des messes de jeunes, accompagné par un nouveau vicaire, Michel Gachelin, devenu un grand ami.

De son côté, Bernadette vivait à Antony, sur la paroisse de Saint-Jean-Porte-Latine. Mais une amie adepte de théâtre amateur, qui fréquentait les “camps théâtre“ des Xavières de la rue Tournefort, l’a invitée ainsi que son frère, dans un stage d’art dramatique. Bernadette a rejoint l’équipe des jeunes des Xavières et…messes de jeunes, rencontres à Taizé…

Le mariage a eu lieu à St Médard à l’été 1973. Le couple, installé rue Bertholet, a donné naissance à trois enfants : François, Anne et Christine, « des prénoms choisis, comme “parrainés“ par notre foi. » C’est donc en couple que Bruno et Bernadette poursuivent leurs activités à Saint-Médard.

Au travail

Bernadette, munie d’une licence de lettres classiques, décide de donner la priorité aux enfants, les siens et les autres : « Je n’ai jamais travaillé. » Bruno la reprend : « Elle n’a jamais cessé de travailler mais n’a jamais été payée pour son travail. » Son travail ? En plus de celui de la maison, trente ans dans une bibliothèque associative, intervenante en maternelle et en primaire, comme conteuse et de très longues années de catéchiste.

Bruno, lui, entre à la SNCF en1973. Après trois ans de formation spécifique, il devient “cadre, entretien des voies et bâtiments“, puis, en 1982, bifurque vers la filière Marchés Publics, (mise en concurrence). Après le suivi des travaux à Montparnasse de 1988 à 1991 : rénovation de la gare, création de la dalle, il participe à la restructuration, toujours en cours, de la gare d’Austerlitz, la “ZAC Paris-Rive gauche“. Bruno le reconnait : « J’étais très pris, de 7h du matin à 7h du soir, absent de chez moi mais c’était passionnant. Nous étions une équipe de cinquante personnes, à la fois maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre, responsables des marchés publics. » Ces travaux au-dessus des voies ferrées entre la gare et le boulevard périphérique, associant la ville de Paris et la SNCF, ont nécessité la création d’une société d’économie mixte, la SEMAPA, lieu d’une première rencontre entre Bruno et Jacques Debouverie qui se retrouveront plus tard à St Merry.

Le pendentif sur le buste de Bruno :  empreinte d’un pouce faite par un frère de Taizé, illustrant cette phrase de l’Apocalypse (2/17b) : « Je lui donnerai une pierre blanche et, gravée sur la pierre, un nom nouveau que personne ne connait sinon qui le reçoit. »

Engagés en paroisse mais indignés par l’institution Église

Décembre 1978. La famille déménage à Étampes, en Essonne. Une voisine les accueille et leur présente la chapelle du plateau. « À la messe du dimanche, nous étions entre 20 et 25 personnes dont dix enfants. » Bruno a commencé à animer la messe. Dix ans plus tard, on comptait 150 personnes le dimanche. Lorsque leur fils aîné est en âge d’aller au catéchisme, Bernadette s’entend demander si elle pourrait être catéchiste. « Ma mère l’avait fait, je l’ai fait. »

En 1987, l’évêque, Guy Herbulot lance le premier synode diocésain : 500 représentants, davantage de laïcs (300) que de clercs (200) souligne Bruno. « Un moment essentiel. Je faisais partie de l’équipe Animation paroissiale, chargée de la pastorale avec un prêtre modérateur sans voix prépondérante. Objectif : discerner les signes de l’Esprit à l’œuvre dans le monde. J’en ai été très marqué. »

À l’issue de ce synode, Bruno est contacté par le responsable du catéchuménat diocésain : une adulte d’Étampes voulait être baptisé. « Chez nous, il n’y avait rien. Alors je m’y suis mis. J’ai créé une équipe qui se réunissait une fois par mois avec les catéchumènes. Chaque catéchumène avait un accompagnateur à sa disposition et nous mettions notre expérience en commun. Il s’agissait de montrer que l’Évangile est une Parole vivante qui me parle pour ma vie d’aujourd’hui. Ça a duré jusqu’en 2009. Nous avons accompagné une trentaine de personnes.

Mais l’Église n’est pas vraiment accueillante pour les gens qui demandent le baptême. Entre la paperasse administrative et le refus de baptiser une personne mariée à un divorcé, un homosexuel etc, l’Église défend des rites, des règles mais pas la foi. C’est une institution qui défend l’institution. Puis un nouveau prêtre est arrivé, conservateur et autocrate. Un prof de liturgie au séminaire d’Issy les Moulineaux qui attendait le moment où il pourrait de nouveau célébrer la messe dos au peuple. Est venu ensuite un petit jeune pour qui le moindre manquement au rite rendait la messe non valide ! »

Bernadette en rajoute : « Nous avons eu aussi un prêtre veuf qui avait des enfants dont un fils handicapé, un homme qui comprenait les difficultés des familles et qui accueillait les gens de la rue. Quand il a été mis à la retraite par le nouvel évêque, il a refusé d’aller dans la maison des vieux prêtres pour continuer à s’occuper de son fils. Le diocèse ne l’a plus pris en charge et à plusieurs, nous l’avons rémunéré en “honoraires de messe“ en inventant toutes sortes d’intentions pour dire des messes.

Surtout, deux événements nous ont beaucoup choqués et m’ont fait partir en bataille. Je ne pouvais plus me taire !

D’une part la révocation, par le Vatican, de Jacques Gaillot, évêque d’Évreux pour ses prises de position à propos des divorcés, des homosexuels, des immigrés. Comme l’a dit la conférence des évêques – mais au moment de sa mort – il avait le “souci des plus pauvres et des périphéries“. L’institution l’a nommé évêque de Parthenia, un diocèse des hauts plateaux du Sétif, en Algérie, disparu au Ve siècle ! Nous avons embarqué dans l’équipe Parthenia d’Étampes et, grâce au train affrété par TC, nous étions présents à sa dernière messe à Évreux. Parthenia, symbole de tous ceux qui avaient le sentiment de ne pas exister dans l’Église.

Ensuite l’histoire de cette petite Brésilienne de 9 ans violée par son beau-père, enceinte, qui a subi un avortement et qui, pour cela, a été excommuniée en 2009. Ils l’ont excommuniée elle, mais pas son violeur. Bruno a écrit une lettre à Monseigneur Dubost, notre évêque d’alors. Il a répondu qu’il comprenait mais ne pouvait en dire plus. Ceci, contrairement à la lettre remarquable de l’évêque de Guyane, Emmanuel Lafont. »

Saint-Merry, si on allait voir…

Leurs déceptions n’ont pas empêché Bruno et Bernadette de militer : cercles de silence contre les centres de rétention, lancés en 2007 par les Franciscains de Toulouse, visiteurs au centre de rétention administrative de Cornebarrieu. « Depuis avril 2008, nous nous retrouvons une heure une fois par mois, ici à Étampes, avec le Collectif de soutien aux personnes sans papiers d’Étampes, avec des gens de la CIMADE, de la CGT, du parti communiste, du réseau Éducation sans frontières… »

Ils font aussi partie de groupes de lecture de l’association Nous sommes aussi l’Église, qui se retrouvent en visio ; en ce moment ils étudient : De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme d’André Sauge.

Comme tous les grands parents croyants, ils s’inquiètent pour la foi de leurs sept petits-enfants, pas tous baptisés mais tous dans des familles ouvertes où l’accueil, la reconnaissance de la grande pauvreté, les liens sont essentiels.  

En janvier 2016, un article sur Saint-Merry est paru dans le journal, rédigé par une de ses membres, une certaine Françoise Gaudeul. « Nous avons décidé d’aller voir ce qu’il s’y passait. Nous sommes tombés sur une eucharistie animée par l’association David et Jonathan. Nous avons beaucoup apprécié le déplacement du lieu de la Parole au lieu de l’Eucharistie. Nous avons assisté à une conférence rue de la Verrerie animée par l’u*Union juive française pour la paix… » Mais Étampes est à une heure de train des Halles et, le dimanche, le nombre de RER est limité à un seul par heure. « Pour la messe de 11 h, nous arrivions à 10 h 15, pas d’autre choix. Alors il n’était pas question de fréquenter Saint-Merry régulièrement. »

Bruno se souvient : « Nous avons appris l’expulsion prononcée par Michel Aupetit dans la presse. »

Bernadette reprend : « Pour nous, la célébration du dimanche en visio est une grande chance. Nous y vivons un vrai partage. D’abord, c’est la fin de l’anonymat. Dans l’Église Saint-Merry, la plupart des gens nous restait méconnus. Sur l’écran, nous lisons les prénoms, nous pouvons nous nommer et nous reconnaître quand on se retrouve à Notre-Dame d’Espérance. Comme il n’y a pas d’eucharistie, on prend tout son temps pour parler et s’écouter. Nous sortons vraiment de nos murs. Nous parlons de l’actualité nationale et internationale. J’ai pu clamer ma révolte quand Trump est intervenu au Venezuela. Les échanges sur les textes, les témoignages nous nourrissent davantage que les hosties. Et puis, derrière les écrans du dimanche matin, sont présents des gens de toute la France, parfois même de l’étranger.  Des gens d’Aurillac, que nous avons rencontrés par ailleurs, nous ont reconnus ! Pour moi, le temps que nous prenons pour nous rencontrer en visio nous emmène plus profond que celui des messes en présentiel.» Bruno n’est pas complètement convaincu : « Quand même, les messes à Notre-Dame d’Espérance aussi sont décloisonnées. Les prières eucharistiques sont ancrées dans nos vies. Celles de James Cunningham me portent et m’inspirent. Celle de Jean-Louis aussi. La messe n’est pas figée, on se rassemble autour de l’autel. Nous ne pourrions pas être présents chaque dimanche dans un lieu à Paris mais un vrai rassemblement de temps en temps m’est indispensable. »

Bruno et Bernadette tombent d’accord : « Avec la communauté de Saint-Merry Hors-les-Murs, nous avons eu l’impression de retrouver l’Église vivante de notre jeunesse qui nous donne de l’énergie pour notre action sociale et politique. »

Joëlle Chabert

Joëlle Choisnard Chabert, géographe et journaliste retraitée. Autrice d’ouvrages pour adultes et pour enfants édités chez Bayard France et Canada, Salvator, Albin Michel. Thèmes : société, christianisme, vieillissement.

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