Pour ce carême 2026, Colette Deremble nous propose une méditation sur les signes d’espérance, à l’écoute de l’œuvre d’Antoni Tàpies, grand peintre Catalan.
Cinq dimanches de Carême, cinq méditations pour nous conduire vers Pâques.
Note : Antoni Tàpies étant contemporain, les images et photos de son œuvre sont protégées par des droits d’auteur.
Pour illustrer le propos, nous avons donc eu recours à des liens vers le Musée de la Fondation Tàpies à Barcelone, la Galerie Lelong à Paris ou WikiArt, donnant accès à quelques peintures librement. Cela vous permettra de découvrir un peu plus son œuvre.
Tàpies, témoin des violences et sagesses humaines

par Teresa Tàpies Domènech — httpsfundaciotapies.org,
Né en décembre 1923 à Barcelone, le catalan Antonio Tàpies* décide, dans les années 49, de se consacrer à l’art.
Ce qui déclenche en lui une vocation artistique forte, c’est une série d’événements tragiques qui marquent sa vie : il a treize ans lorsque éclate la terrible guerre civile qui déchire l’Espagne et donne naissance à quarante ans de dictature franquiste. La moitié de sa vie se déroule à l’ombre de cet horizon de brutalité. À 18 ans, une maladie pulmonaire casse l’élan de sa jeunesse et l’oblige à deux ans de convalescence et donc de retraite. Il les met à profit pour lire, méditer, se cultiver, mûrir : il écoute Wagner, lit les sages taoïstes, se ressource dans l’évangile…
L’art de Tàpies ne peut se comprendre sans cette curiosité intellectuelle qui le met à l’écoute de ces courants très vastes de philosophie, de poésie, de musique, de spiritualité du monde. Il est notamment profondément fasciné par les civilisations asiatiques, Inde, Chine, Japon, et notamment par la philosophie zen, qui lui apprend le minimalisme, le langage de l’immédiateté, sans mot, sans grammaire, celui du geste ou du cri.

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Quelques années plus tard, il est terrassé par une crise cardiaque, qui l’oblige à réfléchir prématurément à la mort et à l’impérieuse nécessité qu’il y a d’orienter sa vie face à ce qui n’est pas simplement un horizon lointain mais une réalité inscrite en chaque parcelle de notre histoire.
C’est l’époque où les cimetières, partout dans le monde, se hérissent de croix, avec la guerre qui, venue d’Europe, dévaste la planète, la plus terrible jamais menée, avec les atrocités de la bombe atomique, les tortures, les camps de concentrations, les oppressions de tout genre.
Marqué en profondeur par le constat de l’incommensurable violence humaine, l’absurde et terrifiante violence qu’est la guerre, devenue au fil du temps de plus en plus dévastatrice, Tàpies a alors une conscience claire de ce qu’il doit faire de sa vie : dénoncer sans relâche ces sauvageries nées de l’orgueil et de la volonté de puissance, dire non, avec un non qui soit non.

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L’art et le « beau »
Il choisit le chemin de l’art parce que, ce qu’il a à dire est au-delà des mots, parle au cœur, à l’émotion, à l’intuition, par l’allusion et la métaphore. L’art, en ce temps, s’est affranchi du concept de « beau » objectif, dont on sait bien désormais que sa définition est socio-culturelle : le beau est relatif. L’artiste n’est pas celui qui veut plaire par des formes agréables à regarder, ni celui, bien sûr, qui est le plus habile à représenter le monde. Il est celui qui cherche, par des moyens plastiques divers et qui ne conviennent pas toujours à tous, le chemin le plus puissant pour susciter une émotion susceptible de rejoindre un certain degré d’universalisme.
Le chemin artistique de Tàpies sera un chemin d’humanité, un cri de douleur devant la violence, qui se manifeste désormais dans l’humanité avec une puissance dévastatrice devenue inouïe, un cri qui réveille notre engagement.

Sur un lit noir et dépouillé, qui évoque un univers carcéral repose un corps disloqué. La croix gravée sur la tête de la figure informe désigne la personne comme lieu d’une vie niée ou martyrisée. Des croix blanches, deux lettres, un texte raturé et gribouillé transforment le mur de la cellule en paroi de graffiti. La lecture de l’ensemble a une autre logique que la logique intellectuelle : elle s’adresse à notre imaginaire, à notre sensibilité. L’art, selon Tàpies, doit être le témoin des blessures du monde pour espérer en être le remède.

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C’est ainsi que cet art sera chemin d’espérance, mais au prix d’une renversement esthétique radical qui caractérise son œuvre, lui qui délaisse le traditionnel portrait et sa recherche égocentrique de beauté conventionnelle pour magnifier la résilience de l’humanité en marche, d’où l’importance chez lui du thème du pied, de la jambe.
Dans de nombreuses traditions, le pied, partie du corps la plus humble, est l’objet d’un rituel salvateur (le lavement des pieds, le baiser des pieds des statues). Tàpies va jusqu’au bout de cette tradition, faisant du pied nu, sale, usé, blessé, le pied du paysan, de l’exilé, du pèlerin, le nôtre, un objet de contemplation.
Tel est ce renversement esthétique radical qui caractérise son œuvre, lui qui délaisse le traditionnel portrait et sa recherche égocentrique de beauté conventionnelle pour magnifier la résilience de l’humanité en marche.
Antoni Tàpies, Matière en forme de pied, 1965,
Musée de la Fondation Tàpies, Barcelone voir ICI
* Tàpies est décédé en février 2012
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à suivre, deuxième méditation, dans une semaine…




