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La vie du monde au chœur

Depuis octobre 2023, grâce à l’accueil et à la contribution des amis de la chapelle Notre-Dame des Anges, nous pouvons vivre physiquement une seconde célébration mensuelle, complémentaire de celle de Notre-Dame d’Espérance et des rencontres autour de la Parole en visio. C’est la « Messe en Plein Monde ». Un nouveau volet, évoqué par Alexandra, de notre dossier Célébrer à Saint-Merry.

Le titre fait parfois réagir. Une amie de la communauté le soulignait : « Toutes les messes devraient être en plein monde ». Toute eucharistie rassemble en effet des femmes et des hommes, des enfants, qui arrivent avec leur vie, leurs engagements, leurs questions. Alors pourquoi ce nom ? Peut-être parce que cette célébration cherche, modestement, à rendre plus explicite une question que Saint-Merry Hors-les-Murs porte depuis longtemps : Comment la vie du monde peut-elle trouver sa place dans la vie de la communauté et dans la célébration — sans lui être opposée, ni juxtaposée ?

Une histoire ancienne, une question toujours ouverte

Cette question n’est pas née en 2023. Comme Blandine Ayoub le rappelait dans un précédent article, dans ce que nous appelions parfois abusivement « la crypte » de Saint-Merry, des célébrations en semaine donnaient déjà une large place aux questions, préoccupations, joies et engagements de ceux qui venaient là après leur journée de travail. Les Écritures et l’eucharistie venaient ensuite prendre à bras-le-corps cette vie au cœur du monde.

Le récit des pèlerins d’Emmaüs inspirait souvent ce cheminement : « De quoi parliez-vous en chemin ? » demande l’inconnu qui rejoint les deux compagnons. Puis viennent l’échange autour des Écritures, le pain rompu, et l’élan de repartir.

La Messe en Plein Monde reprend cette intuition à nouveaux frais — non pour inventer pour le plaisir d’inventer, mais pour tenter de rester fidèles à cet esprit dans le contexte d’une communauté qui célèbre désormais hors les murs, et (le mieux possible) hors d’une foi vécue comme un rempart.

Une question qui se cherche avant de se poser

La question qui ouvre chaque célébration est le fruit d’un travail de préparation avec des amis de la chapelle ND des Anges — et ce travail a lui-même évolué. Depuis peu, il se fait conjointement avec la préparation de la rencontre autour de la Parole du dimanche matin en visio, puisque les textes sont les mêmes. Ce rapprochement crée un vrai dialogue : c’est du croisement des lectures et des interrogations que chacun porte sur notre temps que naît la question du jour.

Pas d’un thème décrété à l’avance, pas non plus d’une réaction à chaud à l’actualité. Mais d’un va-et-vient entre l’écoute des textes et l’écoute du monde. Ce travail de discernement est délicat : trouver une question suffisamment large pour ouvrir un espace plutôt que de fermer le débat, assez ancrée dans le réel pour ne pas rester abstraite, sans coller à l’actualité immédiate au point de transformer la célébration en réaction du moment — ni glisser vers des préoccupations trop personnelles, ni vers une question si générale qu’elle ne touche plus rien, ni non plus spiritualiser trop vite sans laisser la Bonne Nouvelle et le temps de la célébration œuvrer en nous. C’est peut-être le cœur même du travail.

Au fil des mois, les questions ont été nombreuses : Quelle place donnons-nous à l’argent ? Qu’est-ce qui compte vraiment ? — Peut-on ne pas s’impliquer ? — Quel est notre combat ? — Comment prendre part à la construction de l’avenir ? — Justice, sécurité, violence : comment sortir de la surenchère ? — Dans un monde de crises, comment vivre de l’espérance ? — Que nous doit la société, que lui devons-nous ? — Quelle responsabilité pour la parole publique ? — Que faire de nos identités ? — La planète : comment s’ajuster à ses limites ? — À quoi mène la réciprocité ?…

Nda Celebration 27avril2024
célébration du 27 avril 2024

Un espace d’écoute, pas un débat

Une fois la question introduite et décantée — par le silence, le piano, ou parfois la flûte d’une des plus jeunes parmi nous — le micro circule librement. Les interventions sont brèves. Il ne s’agit pas de répondre directement à quelqu’un d’autre ni de chercher à convaincre. Des paroles très diverses se succèdent, nourries d’engagements associatifs, de lectures, de préoccupations professionnelles, de questions spirituelles, de situations familiales. Nos antennes collectives se déploient : chacun capte quelque chose du monde et de l’Évangile, et l’assemblée fait apparaître ensemble ce que personne n’aurait perçu seul.

Puis la célébration se déploie : partage en petits groupes autour des textes du jour, prière universelle — parfois portée par les échanges jusqu’à enrichir le mouvement de l’offertoire, d’autres fois moins fluide, et c’est aussi une invitation à continuer de chercher — préface préparée par le prêtre en écho à la question du jour, eucharistie célébrée en cercle autour de l’autel. Le nombre de séquences a été progressivement allégé pour éviter l’essoufflement. L’articulation de l’écoute et de la parole, du silence et de la musique, reste, elle aussi un chantier ouvert.

Les témoignages recueillis disent mieux que toute description ce qui se vit.

« Une messe rare où l’on a du temps, beaucoup de temps. Le temps de se retrouver, le temps de parler et de s’écouter, le temps de partager et participer, le temps de célébrer, le temps de prier : quel cadeau ! »

« C’est étonnant comme, à chaque fois, on peut être saisi de découvrir combien les Écritures nous concernent dans l’aujourd’hui de notre monde. Le réaliser ensemble, le partager au micro, puis le porter en prière, c’est une merveille. »

« J’apprécie la circulation fluide du micro libre ainsi que le partage en petits groupes sur les textes. Cette circulation de la parole permet d’apprendre à se connaître, nouveaux ou anciens. »

« Une célébration simple — et cette simplicité est importante — qui vit et vibre de la présence de chacun. Une belle écoute aussi. »

Une personne de la communauté de Notre-Dame des Anges le dit avec une retenue qui dit beaucoup : « Je ne sais pas témoigner… mais j’aime écouter les autres avec leur foi si vivante. »

Une jeune participante raconte qu’elle a invité sa mère, ravie de cette ouverture au monde et de la liberté possible dans la célébration, et qu’elle s’est servie de la feuille de messe pour nourrir sa conversation avec une amie catéchumène, bien après la célébration.

Célébration à NDA le 30 novembre 2024

Quand commence la célébration ?

Un épisode des débuts continue de nous travailler. Lors d’une première rencontre, après un temps d’échange très riche, nous avions commencé la messe par le signe de croix — comme si la célébration débutait à cet instant, et comme si ce qui venait de se vivre appartenait à un autre registre. Un participant nous a interpellés : pourquoi laisser entendre qu’il y aurait d’un côté la vie du monde et de l’autre la prière ?

Sa remarque nous a déplacés. Et elle pose une question qui dépasse notre petite célébration : la liturgie commence-t-elle quand le rite commence, ou quand une assemblée se met à écouter ensemble la Parole et ce que chacun porte du monde ?

Apporter sa pierre

Faire place à la vie du monde dans la célébration ne va pas de soi. Le risque est permanent : transformer la liturgie en tribune, d’instrumentaliser l’Évangile au service de convictions déjà formées, ou au contraire maintenir une prudence telle que plus rien ne surgit. L’enjeu est de tenir ouvert un espace où des sensibilités différentes peuvent coexister et se laisser travailler par la Parole — un modeste écho à ce que le concile Vatican II formulait dans Gaudium et Spes : « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des femmes et des hommes de ce temps concernent aussi les disciples du Christ, » à entendre non comme un thème à traiter, mais comme une réalité à habiter ensemble.

Cette recherche nous concerne aussi nous-mêmes. Il n’est pas plus facile, à l’intérieur d’une communauté qui partage une histoire et des convictions, de vivre réellement cette pluralité. Ce que nous espérons pour l’Église — un espace de dialogue ouvert, respectueux, capable d’accueillir des voix différentes — est aussi un chemin à vivre entre nous, pas seulement à revendiquer.

La Messe en Plein Monde est une petite tentative dans cette direction, en chemin avec les amis de Notre-Dame des Anges dont l’accueil et l’engagement lui sont indispensables. Elle a lieu le plus souvent le deuxième samedi du mois à 18h — 102 bis rue de Vaugirard, Paris 6e — et se prolonge autour d’un verre de l’amitié.
Un lieu où la Parole circule, où les regards se croisent, où la foi s’exprime dans des voix différentes. Un lieu où l’on apprend, pas à pas, à entendre l’Évangile au cœur de la vie du monde — et où chacun peut reprendre souffle pour apporter sa pierre à la construction de l’avenir.

Alexandra

  1. Merci d’avoir pris le temps de mettre en mots à la fois précis et chaleureux ce qui se vit pour pouvoir partager et proposer à d’autres ce qui s’expérimente là individuellement et ensemble …

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