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Solidarité Amérique Latine 1

Comment l’église Saint Merry est-elle devenue, dans les années 1980, l’église des droits de l’homme et l’église des latino-américains à Paris ? Ce n’est pas le fruit d’un projet préalable, plutôt de convergences et de rencontres multiples. Et d’une manière de lire les « signes des temps ».

Des rencontres déterminantes

Au cours de l’année 75-76, au démarrage du Centre Pastoral Halles Beaubourg, nous nous étions dit : « Il est urgent de ne rien faire » pour ne pas remplir trop vite, en fonction d’idées préconçues, la page blanche qui nous avait été offerte par le cardinal Marty. Une rencontre a ouvert la porte : celle d’un réfugié chilien qui, selon un ami responsable des Amitiés franco-chilienne, « cherchait un lieu où venir prier avec son fils ». Nous l’avons invité à venir partager la célébration du mercredi et le pique-nique du soir. Tout en étant au courant de ce qui se passait au Chili et dans d’autres pays d’Amérique Latine, nous n’étions pas alors particulièrement tournés dans ce sens. Je revenais de plusieurs séjours en Asie centrale et en Afrique. Mais là, tout a changé : Jacques Chonchol, car c’est lui dont il s’agit, avait été ministre de l’agriculture du président Allende, chargé de la réforme agraire. Il nous a longuement parlé de la situation dramatique de son pays depuis le coup d’état de Pinochet. Il nous a mis en relation avec d’autres exilés, dont des groupes de femmes dont les maris avaient « disparu ». Parmi les multiples drames dont elles témoignaient, je me souviens de cette mère de famille Argentine dont la fille et le gendre avaient « disparu », et qui avait appris que son petit fils avait été « donné » à un famille d’officiers, comme ce fut le cas de centaines de bébés sous la dictature de Videla.

Jacques Chonchol
Jacques Chonchol

Solidarité Amérique Latine

En 1976, un groupe « Solidarité Amérique latine » s’est formé au sein de la communauté naissante et les contacts se sont multipliés avec ceux qui avaient été contraints à l’exil suite aux coups d’états et à l’instauration des régimes militaires au Chili et en Argentine. Pas de programme défini, plutôt une disponibilité commune pour répondre aux appels, dénoncer les atteintes aux droits de l’homme, sensibiliser la communauté et tisser des liens (dont certains durent encore) avec les communautés dans leurs pays d’origine. L’expérience partagée nous a ouverts à la théologie de la libération, nous a fait comprendre et vivre l’Évangile autrement, avec une vision beaucoup plus universelle de l’Église. Les collaborations ont été multiples, non seulement avec de nombreux amis protestants engagés dans les mêmes combats, mais aussi avec des groupes militants de divers pays, notamment d’Amérique Centrale.

Parmi les temps forts vécus ensemble, il y eut, en 1978, « 24 heures en solidarité avec l’Amérique Latine », avec des groupes d’une dizaine de pays. Un concert mémorable le Samedi soir et une célébration du dimanche où nous avons chanté la Misa Criolla, avec les Guaranis, et 200 participants pour les chœurs grâce à 3 répétitions les semaines précédentes. À la suite de ce week-end, la Communauté chrétienne des chiliens en exil, fondée autour de Gonzalo Arroyo, qui se réunissait jusque là à Saint Eustache, a choisi Saint Merry comme lieu de rencontre. Jusqu’à la fin de l’exil et au delà.

Comme cela s’était terminé dans un climat de liesse par des farandoles dans l’église, cela nous a valu les foudres de Michel Droit qui, sur France Inter, a parlé « de bacchanales de prostituées dans l’église Saint Merry, sous la houlette de sacristains en pull-over rouge !!! »

Le groupe, qui avait organisé ces rencontres s’est étoffé, des latino-américains nous ont rejoints. Parmi ceux et celles, nombreux, qui s’y sont impliqués dans ces années-là, impossible de citer tout le monde. Mais je peux citer Jacqueline Constant, Marie-Hélène Perrot, Claire de Ramecourt, Mireya et Cristina Osses…

Des temps forts

Mgr Oscar Romero en 1978

Cette ouverture et une collaboration déjà amorcée avec le CCFD et la Cimade, nous a valu d’être le lieu où s’est organisée, en Février 1980, une soirée de solidarité autour de Monseigneur Romero. Celui-ci était venu en France, invité par diverses organisations, faire connaître la situation de son pays. Il nous a parlé de sa lutte contre la répression, des évènements qui lui avaient ouvert les yeux, notamment l’assassinat de son ami jésuite Rutilio Grande, et des menaces qui pesaient sur lui. Je me souviens de cette phrase : « C’est quand on regarde l’homme concret, l’ouvrier sans travail, la mère de famille qui peine à nourrir ses enfants, le paysan dépossédé de sa terre que l’on comprend la promesse de Dieu à l’homme : la résurrection ». C’était un mois et demi avant son assassinat, le 24 Mars 1980. Le dimanche précédent, dans une homélie retransmise à la radio, il avait lancé cet appel aux forces armées : « Je vous le demande, je vous en conjure, je vous l’ordonne, arrêtez la répression ! ». Suite à quoi, un groupe d’officiers, tous bons catholiques, a tiré au sort qui aurait l’honneur de l’abattre en pleine messe !

Hélder Câmara -1974, archevêque du Brésil

Dix ans avant, en 1970, au palais des Sports, nous étions déjà des milliers à accueillir à Paris et à écouter dom Helder Câmara dénoncer la dictature militaire brésilienne, responsable de l’assassinat de plusieurs de ses collaborateurs. Infatigable défenseur des droits de l’homme, ce petit homme intrépide aimait à dire : « Quand je nourris un pauvre, l’on me dit que je suis un saint. Quand je demande pourquoi le pauvre n’a pas de quoi se nourrir, l’on me traite de communiste. » Interdit d’antenne et d’image dans son pays, il venait régulièrement à Paris où sa parole était libre. Nous avons passé des moments forts avec lui à Saint Merry et même à l’Arc en Ciel. Il nous a dit, avec son accent inimitable : « On me demande souvent pourquoi moi, je suis encore vivant. Et bien parce que le Pape Paul VI serait venu à mon enterrement ! »

La présence des exilés

De telles rencontres nous avaient déjà sensibilisés à la situation de tous ces pays. Mais je crois que c’est la présence des exilés au milieu de nous qui a permis une conscientisation et une mobilisation beaucoup plus importantes. Les échanges dans les deux sens ont porté des fruits, non seulement en termes de solidarité et de communion avec les communautés de là-bas, mais jusque dans notre quotidien, notre vision du monde, et notre compréhension de la vie et de la foi chrétienne.

Miguel Angel Estrella, pianiste,
défenseur des droits humains

Chili, Argentine, Brésil, Salvador et Amérique Centrale, les rencontres, les célébrations partagées, les actions communes ont noué entre nous des liens très forts dont certains ont eu des conséquences dans d’autres domaines. Ainsi, lors de l’état de siège en Pologne, en 1981, a été organisé un « concert de solidarité avec la Pologne » où Miguel Angel Estrella, récemment libéré des prisons argentines, a interprété de manière bouleversante la « marche Funèbre » de Chopin.

Et lorsque le même Miguel a créé, en 1982, l’association Musique Espérance, « pour mettre la musique au service de la communauté humaine et de la dignité de chaque personne… », il a, avec notre accord, installé le siège social de Musique Espérance à Saint Merry, dans le bureau que j’ai partagé avec Miguel.

Logo de la FIME
reconnue par l’UNESCO

Ce souci des droits de l’homme, devenu au fil de ces années une caractéristique forte du CPHB, a amené de nombreuses demandes d’accueil de grèves de la faim, comme ce fut le cas en soutien aux prisonniers politiques d’Argentine ou de Haïti, encore sous dictature. Et des actions non concertées comme l’occupation et le jeûne des Iraniens en 1979. Nous nous sommes beaucoup interrogés sur la justesse des causes et les modalités d’action. Avec des tractations pas toujours faciles avec la préfecture de police, l’archevêché et les médias. Et avec des erreurs, inévitablement.

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à suivre dans un second article

Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983. Particulièrement impliqué dans les relations de solidarité et la défense des Droits de l’Homme.
Président de l'Arc en Ciel de 2003 à 2024, il a invité fréquemment Joseph Moingt et cherche à mieux faire connaître aujourd’hui l’œuvre de ce grand théologien.

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