Bien qu’il demeure encore provisoire, alimentant de ce fait des polémiques politiciennes du meilleur tonneau (vide) au sujet de la surmortalité que connut la France avec d’autres pays d’Europe occidentale entre juin et milieu août dernier, le bilan fait déjà état d’un excédent de 7 300 décès durant cette période par rapport au nombre total de morts habituellement situé autour de 150 000 durant les mois d’été. Si la chaleur en est rarement la seule cause, c’est bien la combinaison entre températures excessives et pathologies préexistantes qui provoque les hécatombes notamment parmi les personnes âgées mais pas que.

2026 s’inscrit dans une tendance lourde puisqu’au cours du premier quart de ce siècle, on ne relève pas moins de onze années aux très fortes températures dont 2003 détient, pour l’instant, le record. À travers toute l’Europe, une canicule sévit du 3 au 12 août, avec généralement plus de 40° le jour et dix nuits consécutives à plus de 25°. Elle fit au total 15 000 morts excédentaires et révéla une impréparation de pouvoirs publics partout totalement dépassés, prônant comme solution ultime la fréquentation active des supermarchés et des cinémas.

Si le XXe siècle fut moins impacté par les vagues excessives de chaleur avec seulement sept années aux températures vraiment très élevées, dont 1947 et 1976, il connut, au début de la période, un moment particulièrement meurtrier : l’été 1911. La canicule dura presque sans discontinuer du 4 juillet jusqu’au mitan de septembre, en dépit de rares répits au milieu de juillet. Le thermomètre afficha plus de 40° à Lyon et à Bordeaux les 22 et 23 juillet et durant dix jours consécutifs autour du 15 août, il ne descendit pas sous les 30°. Situation infernale, c’est le cas de l’écrire, dans les campagnes avec l’impact supplémentaire que l’on devine sur les récoltes et le bétail, mais plus encore dans les villes. « Sous les toits en zinc de Paris, la fournaise devint insupportable ». Certains des habitants se réfugiaient même dans les stations souterraines du métro, d’autres plongeaient dans les eaux douteuses de la Seine. « La chaleur bat nos murs, peut-on lire dans un article du Figaro du 29 juillet, se répand sur le pavé de Paris, ses éclaboussures de feu dessèchent les gosiers, brûle les crânes et donne aux plus joyeux comme une envie de pleurer ». Plus grave encore, certains quartiers des grandes villes manquèrent rapidement d’eau ; carence à l’origine d’épidémies ou « toxicoses caniculaires » selon le jargon d’alors, dont les violentes diarrhées mortifères étaient la pathologie la plus fréquente.

Assez vite, tout comme aujourd’hui, l’opinion publique, relayée par la presse, chercha des responsables : le gouvernement moins que les météorologues, dont la profession récente restait passablement incertaine, il est vrai. Le 10 août, un journaliste satirique du Gil Blas s’en prit directement à ces derniers : « Et vlan, nous sommes bons pour une nouvelle vague de chaleur puisque ces messieurs – qui ne se sont jamais trompés à condition qu’on prenne le contre-pied de leurs prédictions – nous font espérer de la fraîcheur ».

Si le raisin de cette année-là produisit quelques vins exceptionnels, le coût humain fut particulièrement lourd. Un surcroît de plus de 41 000 décès dont un quart de personnes de plus de soixante-cinq ans. Ce furent pourtant les enfants de moins de deux ans qui en payèrent le plus lourd tribut, entre les petits abandonnés et les mis en nourrice alimentés, qui plus est, par du lait contaminé en raison d’une sévère fièvre aphteuse. Si bien que la mortalité infantile (celle qui touche les moins d’un an) augmenta de 20 % cette année-là.

Graphe généré par l’IA à partir des données météo de la station Paris Montsouris

Cette hécatombe provoqua une prise de conscience en faveur d’une meilleure protection des tout-petits.

Un peu à l’image des feux qui ont dévoré les forêts cet été, c’est toujours la catastrophe, et non son anticipation possible, qui suscite la promesse de mesures plus efficaces pour faire face au prochain danger. Car, comment en douter, nous serons confrontés de plus en plus souvent aux caprices extrêmes et rapides du changement climatique alors que nous n’en sommes qu’aux commencements velléitaires d’une politique sinon de prévention du moins de protection a minima.

Photo Fachy Marin Unsplash

Bien entendu, le terrible bilan de l’été 1911 ne minimise en rien les décès et les drames qui sont survenus durant ces dernières semaines.

Les citations des journaux sont extraites de l’article de Charles de Saint-Sauveur (Le Parisien, 13 août 2026)

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019 ; Une histoire de la Petite Eglise en France (XIXe-XXIe siècle), Le Cerf, 2023.

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