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L’Évangile de la Révolution : échos personnels 1/2

Le film « L’Évangile de la Révolution » a suscité un grand intérêt. Jean-Claude Thomas propose de mettre en relation ce film et les témoignages qu’il rassemble avec l’expérience concrète vécue ici en solidarité avec les communautés d’Amérique Latine ou là-bas sur le terrain même, dans la rencontre concrète avec ces communautés, comme il l’a vécu : échanges et soutien, espérances et temps forts partagés, mais aussi lecture renouvelée de l’Évangile et interrogations actuelles. En deux épisodes.

L’Évangile de la révolution et nous

L’Évangile de la Révolution est un film passionnant. Il a ravivé en moi, comme chez bien d’autres personnes impliquées dans la solidarité avec l’Amérique latine, de multiples souvenirs peuplés d’une multitude de visages, rappelé des moments bouleversants d’espérance partagée, mais aussi de deuil et de tristesse sans fond, réactivé des prises de conscience déterminantes, en même temps que nombre d’interrogations toujours actuelles.

C’est l’enquête d’un homme reparti en Amérique Latine aujourd’hui à la recherche de ce qu’est devenu le souffle révolutionnaire des années 70. Il nous fait partager ses surprises à travers des témoignages actuels et des documents d’archive d’une grande force. Lui qui a totalement perdu la foi de son enfance, et pense plutôt que « la religion est l’opium du peuple », découvre avec étonnement que des chrétiens, par milliers, par millions peut-être, se sont engagés dans les combats révolutionnaires, au Salvador, au Nicaragua, au Mexique, au Brésil, et ailleurs : prêtres, laïcs, catéchistes, hommes et femmes de toutes origines. Beaucoup y ont perdu la vie, tués, assassinés, torturés, massacrés, ils ont payé de leur personne dans l’espoir d’une transformation radicale de la société, animés par une soif de justice enracinée dans l’Évangile.

El Salvador

Les images les plus fortes sont celles du Salvador des années 80. Le récit et les images d’archives d’un prêtre belge partageant le quotidien, entraînement militaire compris, des guérilleros du Front Farabundo Marti, en lutte contre le pouvoir salvadorien, m’ont rappelé des célébrations à Saint Merry autour de prêtres salvadoriens engagés dans la guérilla et venus témoigner en France de leur combat et de l’implication de leurs communautés.

Images terribles d’une messe à San Salvador après une manifestation réprimée dans le sang, au milieu des cadavres jonchant le sol de l’église. Images étonnantes d’une catéchiste remarquable expliquant très clairement à l’assemblée réunie le lien entre leur combat et la foi chrétienne. Images plus récentes de l’exhumation des victimes du pire massacre commis par l’armée salvadorienne, sous l’œil ironique des avocats des officiers qui l’ont commis.

Massacre de population au Salvador en 83
Domaine Public – Wikimédia Commons

Comme en écho, images iconiques de Monseigneur Romero au milieu d’une communauté populaire, quelques temps avant son assassinat deux jours après son appel : « Un soldat n’est pas obligé d’obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Au nom de Dieu, au nom de ce peuple souffrant, dont les lamentations montent jusqu’au ciel et sont chaque jour plus fortes, je vous prie, je vous supplie, je vous l’ordonne, au nom de Dieu : Arrêtez la répression ! » Images terribles encore du massacre qui a suivi sa messe d’enterrement dans la cathédrale de San Salvador.

Mgr Oscar Romero en 1978 à Rome

Comment oublier la rencontre avec lui et les paroles prononcées, quelques semaines plus tôt, en février 80, lors de la célébration œcuménique autour de lui à Saint Merry, où nous avons tous été marqués par son courage serein face à la menace grandissante. Et pour moi, le moment, en novembre 1983, où la responsable du bureau de la solidarité de l’évêché de San Salvador, apprenant que je venais de Paris et de Saint Merry, a ouvert un tiroir empli de photos épouvantables témoignant des tortures et des massacres commis par l’armée. 

En lien avec l’engagement de l’Église et de nombreux chrétiens au Salvador, je pense aussi au travail remarquable, de théologie et de solidarité concrète, accompli par les jésuites de l’Université Centro Américaine (UCA). Ils l’ont payé cher, six d’entre eux ayant été assassinés par un commando paramilitaire en 1989. Ceux-ci recherchaient Jon Sobrino, un des principaux théologiens de la libération, auteur de « Jésus-Christ en Amérique Latine » et de « Jésus Christ libérateur ». Absent ce jour-là, il a pu continuer à écrire et à enseigner jusqu’à aujourd’hui, poursuivant son combat, lui qu’on a accusé d’être « l’âme damnée de Monseigneur Romero, celui qui l’a converti au marxisme », comme je l’ai entendu dire ! Il a fait l’objet d’une « notification » du Saint Office, mais ses œuvres sont étudiées dans le monde entier, comme à la faculté Loyola à Paris. La théologie de la libération n’est pas morte !

Nicaragua : la révolution doublement trahie

Comme le film le souligne, la participation des chrétiens a été massive dans la révolution sandiniste qui a mis à bas la dictature de Somoza. Au point que plusieurs prêtres figuraient dans le premier gouvernement de Daniel Ortega. Comme Ernesto Cardenal, ministre de la culture de 1979 à 1987, et Fernando, son frère jésuite, ministre de l’Éducation et responsable de la campagne d’alphabétisation qui a fait passer l’analphabétisme de 50% à 13%. Je revois encore les grandes affiches le long des routes du Nicaragua, proclamant « Jésus, enfin je peux lire ton nom ».

Ernesto Cardenal, militant, prêtre et poète – Photo de Roman Bonnefoy. — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

F. Cardenal, prêtre et ministre durant le 1er Gouvt Sandiniste
Par Lucien (es·m·com) Travail Personnel, CC BY SA 4.0

Mais on ne peut voir aujourd’hui les images de cette époque sans faire le raccourci avec ce qui se passe maintenant. Le Nicaragua est devenu une dictature sanglante où les opposants sont exclus de tout. Au premier rang desquels l’Église catholique et ses membres qui, dans leur manière de vivre l’Évangile, font figure d’ennemis pour le pouvoir en place et sont durement réprimés.

Désillusion ? Sans doute. Mais n’a-t-on pas vu trop souvent des révolutions, y compris dans l’histoire récente, accoucher de régimes dictatoriaux ? Pour ceux qu’inspire l’Évangile et qui sont au contact des plus pauvres, le combat ne s’arrête pas au triomphe de la révolution. Car ce qui taraude l’humanité est toujours là : soif de pouvoir et de domination, soif d’avoir et de puissance, refus de l’autre et de dialogue. Pas de confusion possible entre la prise de pouvoir et l’avènement du Royaume de Dieu dont Jésus nous dit : « La venue du règne de Dieu n’est pas observable. On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” (Luc 20-21)

Certains auront peut-être le sentiment, en voyant les images du film, que le divorce s’est amorcé très tôt, lors de la venue de Jean Paul II à Managua en mars 1983, lorsqu’il admoneste Ernesto Cardenal pliant le genou devant lui (voir ICI). Ou lorsqu’il veut imposer le silence à la foule qui gronde.

Je suis allé au Nicaragua à la fin de cette année-là. Et j’en suis revenu avec le sentiment d’un énorme malentendu entre un pape qui n’a vu là que du communisme, celui-là même qu’il combattait de toutes ses forces, ce communisme dont la chute en 1989 lui doit tant. Pour ceux que j’ai rencontrés et qui se battaient quotidiennement pour un monde nouveau, cette incompréhension était un drame qui n’a fait que s’accentuer au long de la deuxième partie de ce pontificat où toute forme de théologie de libération s’est trouvée interprétée dans les mêmes termes, et donc marginalisée puis combattue.

Eux et nous

Dom Hélder Câmara, archevêque du Brésil, en 1974

Drame pour beaucoup de ces évêques, de ces prêtres, de ces catéchistes profondément engagés dans ces luttes et qui directement ou indirectement se sont vus désavoués, eux dont les réalisations ont été critiquées et même parfois sabotées et réduites à néant, comme au Salvador ou à Recife, au Brésil, à la mort de Don Helder Camara. Drame pour ces communautés avec lesquelles nous avions tissé de forts liens de solidarité et qui ont été obligées de se battre sur deux fronts à la fois : face aux autorités dictatoriales dont la répression était directe et violente. Et à l’intérieur de leur Église où les forces conservatrices favorables au pouvoir pesaient de plus en plus lourd.

Mais au retour de mon périple, j’ai souvent eu le sentiment que nous aussi nous étions embarqués dans le même bateau. Au nom de l’Évangile, tout en soutenant leurs luttes et celles d’autres communautés, nous nous sommes souvent trouvés avoir à nous battre, au sein de l’Église, contre d’autres compréhensions de l’Évangile et d’autres dynamiques prétendument chrétiennes. Et aujourd’hui, avec la montée de l’extrême droite dans beaucoup de pays, dont le nôtre, je me demande si, nous aussi, nous n’aurons pas à entrer dans une forme de résistance. Au nom de l’Évangile.

> à suivre : épisode 2

Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983. Particulièrement impliqué dans les relations de solidarité et la défense des Droits de l’Homme.
Président de l'Arc en Ciel de 2003 à 2024, il a invité fréquemment Joseph Moingt et cherche à mieux faire connaître aujourd’hui l’œuvre de ce grand théologien.

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