Concorde, concorde ! Il faut le dire vite… La chronique d’Alain Cabantous

Célébrée avec 800 000 personnes physiquement présentes et probablement dix fois plus derrière « les étranges lucarnes », cette messe gigantesque conforta la dénomination du lieu où elle se tenait : la Concorde. Topographiquement parlant, elle est située à un carrefour, entre ces deux temples néo-classiques que sont l’Assemblée Nationale et la Madeleine. L’ancien palais de Louise-Françoise de Bourbon construit entre 1722 et 1728, dévolu à la représentation nationale depuis 1879 ; l’autre, commencée en 1763 mais vouée au culte catholique seulement en 1845. Simultanément la Concorde est au centre d’une immense voie allant du Louvre à l’Arc de Triomphe (1806-1836), reliant l’ancienne demeure royale au monument célébrant les victoires militaires du pays. Bref, cette place, entre centralité et carrefour, s’inscrit, à travers les épisodes dont elle est le cadre, comme une scène privilégiée de l’histoire mouvementée de notre pays.

Elle fut d’abord dénommée la place Louis XV et devint le théâtre d’événements tragiques dès avant son achèvement (1772). En effet, au soir du 30 mai 1770, une grande fête devait y être donnée en l’honneur du mariage du dauphin (le futur Louis XVI) avec Marie-Antoinette. Un début d’incendie au moment du déclenchement du feu d’artifice provoqua un mouvement de panique dans la foule. « Un concours de monde prodigieux » venu à pied, se précipita alors dans les rues adjacentes souvent encombrées de matériaux de construction. Beaucoup se trouvèrent bousculés, voire piétinés par nombre de carrosses arrivés par les mêmes voies en dépit des interdictions policières.

Feu d’artifice tiré place Louis XV le 30 mai 1770

Bilan : des centaines de blessés et 132 morts, généralement méconnaissables et vite ensevelis au cimetière de la Ville l’Évêque. La plupart étaient des gens de peu à l’image de Marie Fournier, 60 ans, femme d’un porteur d’eau de la rue Greneta ayant « une chemise, deux jupons de serge, une vieille paire de poches, un mauvais couteau, un vieux livre de piété, 11 sols et 6 deniers ».

C’est d’ailleurs sur cette même place, devenue place de la Révolution, que le même Louis (XVI) Capet fut guillotiné le 21 janvier 1793 avant et après d’autres. Au total, jusqu’en juillet 1794, 1 100 personnes environ y trouvèrent la mort dont la reine, Olympe de Gouges, Lavoisier ou Robespierre. La marque du sang est bien au fondement mémoriel de la place, mais qui s’en souvient aujourd’hui devant le décor apparemment paisible et familier entre colonnades, allées arborées et jardins ?

Étudiants à la statue de Strasbourg, 1913

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Afin de tenter d’effacer ce passé tragique, les autorités thermidoriennes la dénommèrent place de la Concorde en 1795. Pourtant, c’est seulement près de quarante ans après que furent entrepris les nouveaux aménagements confiés à Jacques Hittorff : l’érection de huit statues représentant les grandes villes françaises dont celle de Strasbourg régulièrement couverte de couronnes et de drapeaux entre 1871 et 1918, symbole de la province perdue ; l’établissement de deux fontaines inspirées de celles de la place Saint-Pierre de Rome sans oublier l’obélisque de Louxor offert par le vice-roi d’Égypte à la France et installé en 1836.

François Dubois, Érection de l’obélisque de Louxor sur la place de la Concorde, 1836, Musée Carnavalet, Paris

Si le 6 février 1934, le lieu fut le théâtre d’affrontements violents entre les ligues d’extrême droite antiparlementaires et la police, faisant 20 morts et plus de 1 400 blessés, la période politiquement et socialement chahutée que nous traversons aujourd’hui semble l’avoir effacé du paysage revendicatif. Stratégiquement et symboliquement (trop ?) bien placée, elle se trouve pourtant délaissée par les cortèges de manifestants ou les casseurs au détriment de la République, de la Bastille et de la Nation, toutes trois situées, il est vrai, dans les quartiers jadis populaires.

Est-ce pour lui laisser inconsciemment une chance de redevenir, culturellement parlant, une place de la concorde pour une société sérieusement fracturée, un réceptacle accueillant généreusement les différences un peu comme ce 26 septembre dernier (messe avec Léon XIV), mais cette fois au nom de l’idéal républicain et démocratique ?

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019 ; Une histoire de la Petite Eglise en France (XIXe-XXIe siècle), Le Cerf, 2023.

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