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Marie-Luce Nadal. Sous la peau du ciel

Lors de la Nuit Blanche 2026, dans une église parisienne, une œuvre immersive de portée universelle s’est ouverte dans la controverse. Il s’agissait pourtant, tout simplement, de la transposition du principe de l’arbre à souhaits dans un espace de voix débordant les limites du bâtiment. La chronique de Jean Deuzèmes.

Les organisateurs de la Nuit Blanche (5 juin 2026) avaient proposé à l’église Saint-Laurent, non loin de la gare de l’Est, d’accueillir une vaste œuvre immersive et participative signée Marie-Luce Nadal, architecte et scénographe née en 1984, qui vit et travaille à Paris. Son travail se situe au croisement de l’art, de la science et de la fiction, avec une attention particulière portée aux phénomènes atmosphériques — nuages, foudre ou vents.

Une église pas comme les autres, pour cette Nuit Blanche

Dans l’église vidée de ses chaises et de ses bancs, l’artiste avait suspendu dans les airs cinquante-quatre petites enceintes, diffusant de manière aléatoire des phrases singulières en toutes langues — souhaits, désirs, prières ou pensées intimes —, entrecoupées de grondements de tonnerre, le tout baigné d’une atmosphère sombre.

L’église Saint-Laurent Nuit Blanche 2026 ©Brice Pelleschi Courtesy Marie-Luce Nadal

Ces voix avaient été recueillies en amont grâce à une plateforme d’écoute, puis transformées en une matière sonore mêlée aux coups de tonnerre, cartographiés en temps réel à travers le monde.

Les visiteurs déambulaient, s’attardaient, mais pouvaient aussi confier leurs propres souhaits à une journaliste, qui les accueillait dans un petit studio d’enregistrement — un confessionnal contemporain, dont on avait ôté le crucifix le temps de la soirée.

Les voix ainsi recueillies étaient ensuite conservées pour nourrir le prolongement de l’œuvre. Une ligne téléphonique continue d’ailleurs à recueillir les souhaits : 01 59 58 00 99.

Entre les voix humaines et les mouvements du ciel, l’œuvre laisse discrètement affleurer une question : que devient un souhait lorsqu’il est partagé avec des inconnus ? Écouter l’antenne libre de Dorothée Barba

L’ambiance, bruissante, évoquait celle de ces grands lieux publics où se croisent des voix parlant toutes les langues du monde — mais réunies ici dans un seul dessein : rendre audibles des espérances et les partager.

On en retrouve un écho dans certaines prières universelles, et plus encore, sur un mode visuel, dans ces phrases inscrites sur des lanières de tissu accrochées aux arbres « sacrés » des traditions bouddhistes ou hindouistes, symboles de souhaits d’abondance et d’épanouissement spirituel.

Cette tradition a d’ailleurs gagné l’Occident, où l’on trouve désormais des oliviers votifs dans les lieux les plus divers, y compris dans des églises.

Rien, a priori, ne prêtait au scandale, puisque le curé du lieu avait donné son accord en tant qu’affectataire. Mais un petit commando de chrétiens d’extrême droite, proche notamment de Civitas, est venu prier bruyamment devant l’entrée, en a bloqué l’accès et s’en est pris physiquement à la maire du Xe arrondissement, présente au vernissage. L’ordre est revenu rapidement et l’œuvre a pu être admirée toute la nuit. Cette intervention n’en illustre pas moins l’air du temps, avec cet argument selon lequel l’Église ne devrait accueillir que des phrases préalablement approuvées et surveillées.

La véritable raison tenait en réalité à la personnalité de la directrice de cette Nuit Blanche, choisie par la Ville de Paris : Barbara Butch, artiste, DJ et militante queer de la tolérance et de l’amour. Celle-ci avait, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, incarné une bacchante nue et teintée de bleu au milieu de drag-queens attablées — scène qui avait suscité une vive protestation de l’Église catholique, laquelle y avait vu un sacrilège évoquant la Cène. L’institution parisienne avait, depuis, pris ses distances vis-à-vis de la Nuit Blanche dans la plupart des églises de la capitale[1] (sauf pour les concerts). Conséquence collatérale de ces tensions : l’archevêché s’est montré discret, tout en rappelant les règles d’utilisation des édifices religieux[2], tandis que les mouvements chrétiens traditionalistes se déchaînaient sur les réseaux sociaux. Le dernier ouvrage de Benoît de Sinety, consacré à la montée en puissance du christianisme identitaire, offre une lecture éclairante de ce qui se joue aujourd’hui.

Une artiste qui puise dans la traduction des phénomènes scientifiques

L’originalité de cette œuvre immersive tient à son univers sonore : les coups de tonnerre mêlés aux voix. L’artiste a également travaillé sur les nuages porteurs de pluie, un sujet auquel l’avaient sensibilisée ses grands-parents viticulteurs. En développant son projet artistique, elle a mis au point des dispositifs capables d’enregistrer les fluctuations météorologiques, le plus surprenant étant un extracteur de foudre portatif, conçu pour capter les coups de foudre.

Les Inventions de Marie-Luce Nadal © site de Marie-Luce Nada, courtesy

Ce système, composé d’un sac à dos relié à une tige métallique, permet, en fouettant l’air, de traquer et de recueillir les décharges perdues dans l’atmosphère après un orage. En entrant en contact — tant matériellement que poétiquement — avec ces décharges invisibles, elle les enregistre dans d’étranges cartouches (« Munitions de foudre », 2014-2020) remplies de gaz industriel. Dans le cadre d’un projet scientifique[3] (S.O.S. The Skin Of the Sky), elle a ainsi parcouru le monde et en a capturé cent quatorze, qu’elle utilise comme réservoir de sons et d’odeurs pour ses œuvres. On peut parler d’une rencontre queer — au sens propre du terme, bizarre — à la fois physique et imaginative avec le phénomène électrisant de la foudre, ouvrant de nouveaux modes de relation avec une matérialité fluctuante, métamorphique et impermanente.

L’œuvre « Sous la peau du ciel » inscrit ainsi les souhaits dans une véritable météorologie des affects, autour de la figure du coup de foudre.

Elle est bien, à double titre, universelle : celle des tremblements de la nature, et celle des tremblements humains.

Il était impossible pour les mouvements d’extrême droite d’accéder à une telle sensibilité.

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[1] Le quotidien La Croix a d’ailleurs affiché une discrétion très marquée au sujet de cet incident.

[2] Même un site catholique ouvert comme Aleteia a débattu des choix de Marie-Luce Nadal.

[3] Le nom poétique de l’œuvre provient d’un projet scientifique développé par Marie-Luce Nadal avec le Grand Central Art Center, intitulé S.O.S. (The Skin Of the Sky) : il visait à mettre au point une armure protectrice pour la planète, en s’appuyant sur l’étude de la foudre et des orages, aujourd’hui de plus en plus fréquents.

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