<

« Ni oubli ni pardon » : le slogan qui bouleverse notre rapport à la justice 

Dans son essai, Vengeance. Le droit de ne pas pardonner (éditions Stock, 2026), Laurence Devillairs vient explorer une zone de tension et sa thèse est provocatrice : le refus de pardonner n’est pas nécessairement un échec moral.

La formule revient avec une force presque rituelle après les crimes les plus graves : féminicides, meurtres d’enfants, attentats, violences sexuelles, crimes qui semblent atteindre une limite au-delà de laquelle les mots ordinaires deviennent insuffisants.
Elle apparaît sur les pancartes des marches blanches, dans les rassemblements de familles endeuillées, dans les hommages aux victimes. Elle semble exprimer une évidence morale : une société digne d’elle-même ne peut ni oublier ceux qui ont été détruits ni accorder trop facilement son pardon à ceux qui ont commis l’irréparable.
Mais précisément parce que cette formule semble aller de soi, elle mérite d’être interrogée.
Non pour la contester. Non pour opposer une réflexion philosophique distante à la douleur de ceux qui souffrent. Mais pour comprendre ce qu’elle révèle de notre époque : une transformation profonde de notre rapport au crime, à la justice, au pardon et à la vengeance.

C’est cette zone de tension que vient explorer Laurence Devillairs dans son essai Vengeance. Le droit de ne pas pardonner. Sa thèse est provocatrice : le refus de pardonner n’est pas nécessairement un échec moral. Il peut être une volonté, une affirmation de soi, une manière de préserver une dignité que l’injustice a tenté d’anéantir.

« Ni oubli » : la mémoire comme exigence de justice

La première partie du slogan semble presque impossible à discuter : « Ni oubli ».
Oublier une victime, ce serait lui infliger une seconde disparition. Ce serait laisser le crime être absorbé par le temps, réduit à un fait divers parmi d’autres, alors qu’il constitue une rupture dans une vie et une blessure dans la communauté humaine.
La mémoire joue ici un rôle essentiel. Elle ne cherche pas seulement à conserver un souvenir affectif ; elle affirme une vérité : ce qui s’est produit a eu lieu, cela compte, cela engage notre manière collective de définir le juste et l’injuste. Le refus de l’oubli est donc une forme de résistance contre l’effacement.
Il rejoint une idée fondamentale du droit et de la justice : une société ne peut pas construire son avenir en demandant aux victimes de faire disparaître leur passé.
Mais la seconde partie du slogan est plus complexe.
Pourquoi « ni oubli » conduit-il si naturellement à « ni pardon » ?

Quand le pardon devient une attente morale

La difficulté vient de l’histoire longue de notre culture.
Le christianisme a placé le pardon au cœur de son message moral. Pardonner signifie rompre le cercle de la vengeance, refuser que le mal subi détermine entièrement notre rapport au monde, croire qu’un être humain ne se réduit jamais définitivement à son acte.
Cette idée a profondément marqué l’Occident.
Mais elle porte une ambiguïté : ce qui était à l’origine un geste libre, presque spirituel, tend parfois à devenir une attente sociale. La victime idéale serait celle qui pardonne. Celle qui dépasse sa souffrance. Celle qui transforme son traumatisme en force intérieure.
C’est précisément ce déplacement que Laurence Devillairs interroge.
Car le pardon n’a de valeur que s’il demeure une possibilité. Lorsqu’il devient une obligation, il risque de produire une nouvelle forme de violence symbolique : demander à celui qui a été blessé de manifester une grandeur morale supplémentaire.
La victime doit alors non seulement survivre au mal qui lui a été fait, mais encore prouver qu’elle sait le dépasser.

Le refus du pardon : une parole qui reste difficile à entendre

C’est ici que le slogan « Ni oubli ni pardon » prend une dimension nouvelle.
Il ne signifie pas nécessairement : « je veux me venger ». Il peut signifier : « je refuse que ce qui m’a été fait soit rendu acceptable par le temps ». Car certaines victimes ne veulent pas tourner la page, non par attachement à leur souffrance, mais parce qu’elles considèrent que cette page représente précisément ce qui a été détruit. Le refus du pardon devient alors une manière de maintenir une frontière morale.
Il dit : il existe des actes qui ne peuvent pas être simplement intégrés dans un récit de réparation ou de réconciliation.
Ce refus dérange parce qu’il rappelle une réalité que nos sociétés contemporaines ont parfois du mal à accepter : tout ne peut pas être transformé, tout ne peut pas être dépassé, tout ne peut pas devenir une expérience enrichissante.

La vengeance : le mot interdit

C’est dans cet espace que revient la question de la vengeance. Le mot lui-même semble presque impossible à prononcer. La vengeance appartient à ce que notre civilisation a voulu contenir. Le droit moderne l’a remplacée par la justice institutionnelle : nul ne doit se faire justice lui-même.
La philosophie morale l’a souvent condamnée comme une passion dangereuse. La religion l’a opposée au pardon. La vengeance apparaît ainsi comme un interdit presque absolu. Et pourtant, elle demeure présente.
Laurence Devillairs ne défend pas la violence vengeresse. Elle distingue précisément la vengeance de la haine, du ressentiment ou de la brutalité. Son interrogation porte sur ce que signifie le désir de vengeance avant même son passage à l’acte. Pourquoi certains êtres humains ressentent-ils ce besoin de dire : « ce qui m’a été fait ne restera pas sans réponse » ?

La vengeance comme reconquête de soi

La réponse proposée est radicale : le désir de vengeance naît parfois d’une expérience de dépossession.
Dans certaines violences extrêmes — inceste, viol, violences physiques ou psychologiques profondes — la victime ne perd pas seulement une sécurité ou une confiance. Elle peut avoir le sentiment qu’une partie d’elle-même lui a été arrachée.
L’injustice ne produit pas seulement de la souffrance. Elle produit une atteinte au sentiment d’être sujet de sa propre vie.
Quelqu’un d’autre a imposé sa volonté, son pouvoir, son regard.
Le désir de vengeance apparaît alors comme une tentative de reprendre possession de soi. Il ne dit pas seulement : « je veux que l’autre souffre ». Il dit d’abord : « je veux redevenir quelqu’un. »
Dans cette perspective, la vengeance devient une œuvre de vie. Elle est le refus d’être définitivement réduit à ce que l’agresseur a fait.

Une colère qui n’est pas forcément haine

Photo de Julien L sur Unsplash

Notre époque a tendance à confondre toute colère avec un danger. Mais certaines colères ont une fonction morale. Elles signalent qu’une limite a été franchie.
La colère de la victime ne cherche pas nécessairement la destruction. Elle peut être une manière de maintenir la distinction entre le bien et le mal lorsque tout semble vouloir expliquer, relativiser ou refermer.

C’est pourquoi Laurence Devillairs propose de penser la vengeance autrement : non comme une justice privée qui remplacerait le droit, mais comme une exigence morale qui rappelle ce que la justice doit reconnaître.
Le mot lui-même est révélateur : vindicare, en latin, signifie réclamer, revendiquer, faire reconnaître un droit.
La vengeance contient donc une dimension oubliée : elle n’est pas seulement une passion contre quelqu’un ; elle peut être une protestation pour quelque chose — la dignité, la vérité, la reconnaissance.

Le paradoxe contemporain : une société de la réparation qui redécouvre la colère

Notre époque affirme vouloir réparer les victimes. C’est un progrès majeur. Mais elle redécouvre en même temps que certaines victimes ne demandent pas seulement réparation.
Elles demandent que l’injustice soit reconnue dans sa radicalité. Le slogan « Ni oubli ni pardon » révèle cette tension. Il exprime une fidélité légitime aux victimes, mais il pose aussi une question philosophique : une société peut-elle accepter que certaines blessures ne débouchent pas sur la réconciliation ?
Peut-elle reconnaître que le pardon, pour rester une vertu, doit demeurer un choix ?

La démocratie face à ses propres évidences

Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre pardon et vengeance. Il est de maintenir ensemble plusieurs exigences parfois contradictoires :

  • La justice sans la vengeance privée.
  • La mémoire sans l’enfermement dans le passé.
  • La reconnaissance des victimes sans l’obligation d’un chemin moral unique.
  • La possibilité du pardon sans son imposition.

Une démocratie ne se définit pas seulement par les valeurs qu’elle défend. Elle se définit aussi par sa capacité à examiner les valeurs qui lui paraissent évidentes.
« Ni oubli ni pardon » est un slogan de douleur, mais aussi un objet de pensée.
Il rappelle que certaines blessures réclament plus qu’une réparation : elles réclament une reconnaissance.
Et peut-être est-ce là la véritable provocation de Laurence Devillairs : nous obliger à entendre une parole que notre époque préfère souvent éviter. La victime ne demande pas toujours à être réconciliée avec le monde.
Parfois, elle demande d’abord que le monde reconnaisse ce qui lui a été fait.

Lien vers le livre sur le site de l’éditeur ICI

Patrice Dunois-Canette.

CategoriesActualité Livres
Patrice Dunois-Canette

Journaliste, secrétaire général d’associations et fédérations de presse catholique, co-fondateur des Journées d’études François de Sales, Chargé de mission cabinets ministériels, co-fondateur et co-directeur de Question Croyance(s) & Laïcité - QCL. Retraité.

Laisser un commentaire (il apparaitra ici après modération)

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.