Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? (Mat 5, 46-47)
L’amour du prochain. Y a-t-il défi plus ambitieux, hier comme aujourd’hui, individuellement comme collectivement, en comme hors de l’Église ? Y a-t-il défi plus difficile dans une société de la punchline et de la caricature, du manichéisme et de l’outrance, dans laquelle toute confrontation et tout débat deviennent impensables entre facho-droitards et islamo-gauchistes. Et pourtant, si l’amour du prochain n’est pas effusion sentimentale, il est bel et bien connaissance et reconnaissance de l’autre dans toute son altérité, considération et acceptation de sa différence, dans le respect des règles de droit commun, volonté de voir en lui une valeur ajoutée dans un champ des possibles plus qu’une pièce rapportée dans une zone de confort. Et c’est bien là que le bât blesse, car les zones de confort se multiplient dans une société dans laquelle l’individualisme le plus forcené règne en maître : on dresse des murs pour mieux protéger cet entre-soi aussi rassurant que sclérosant, on communautarise pour mieux mettre en concurrence, on multiplie des compromissions au lieu d’affirmer des fondamentaux communs, on essentialise au lieu d’universaliser, on se méfie et on se défie au lieu de vivre ensemble.
Dans telle association, me voici trop homme cis genré pour intégrer le groupe des femmes, trop âgé pour intégrer le groupe des jeunes, trop attaché au clergé régulier pour intégrer le groupe des protestants. Dans telle paroisse, me voici trop ouvertement gay et trop sociétalement progressiste pour intégrer une communauté hétéronormée et profondément réactionnaire. Dans telle autre, me voici trop prolétaire et trop étranger aux conventions courtisanes des notables pour intégrer une communauté qui me réduit à un statut socio-professionnel qui ne me définit que très partiellement, qui relève bien davantage de choix d’indépendance et de survie dans un contexte familial et financier défavorable qu’il ne révèle compétences et appétences. Ici, on m’explique, après trois relances, que l’on n’a pas répondu à mes propositions parce que l’on ne me connaît pas. Et là, qu’il est contraire aux usages de proposer sans avoir été appelé, même quand on sait pertinemment qu’on ne le sera jamais. J’ai le sentiment de n’être jamais suffisamment bien, suffisamment digne de confiance, à tel point que seule une mission ouvrière ou une fraternité du tiers ordre franciscain semblerait offrir le cadre approprié à mon engagement…
Ce cloisonnement excessif, ce phénomène généralisé d’ostracisation, interdisent de vivre pleinement la Bonne Nouvelle de cette fraternité universelle qui, par le Christ, fait de nous tous des fils de Dieu. Les uns décident quand les autres exécutent, toujours les mêmes. Les uns font l’aumône quand d’autres leur donnent : mais pourquoi aucun de ceux qui reçoivent n’intègre jamais, ensuite, le moindre Conseil ou la moindre Commission ? Pourquoi l’hétérogénéité des parcours, des expériences et des compétences est-elle si difficile à affronter ?
À l’heure du concile provincial sur les catéchumènes et les néophytes, concile convoqué pour faire face à la recrudescence des demandes de baptême, l’Église et les communautés ecclésiales doivent impérativement accepter de laisser leur place, toute leur place, à ces convertis, parfois impatients et maladroits, qui, loin de perpétuer une tradition chrétienne et de sortir du moule des écoles confessionnelles, savent et veulent que ces sacrements de l’Initiation marquent un avant et un après dans leur existence. Peu importe qu’ils soient gays et qu’elles soient lesbiennes, qu’ils soient mariés ou divorcés, issus d’une culture juive ou musulmane, bardés de diplômes ou autodidactes, déférents ou frondeurs, progressistes ou traditionalistes, etc. : chacun a répondu à l’appel de cheminer à la suite du Christ et doit pouvoir vivre ce cheminement sans être bridé par ceux qui le précèdent. Car Jésus-Christ a fait sa demeure en eux, sans abolir ce qu’ils étaient, mais avec la promesse d’un accomplissement.
Cédric
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L’atelier « Paysage religieux » a choisi de centrer sa réflexion sur ce qui, au-delà de la diversité des sensibilités et des parcours de foi, peut rassembler les croyants aujourd’hui. Dans le cadre de l’année du Cinquantenaire de Saint-Merry, une question a été adressée à tous : « Dans le monde d’aujourd’hui, quel est, pour vous, l’essentiel du message de Jésus ? »




