« Manger mon corps, boire mon sang »

Cette parole m’a toujours interloqué.
Permettez-moi de réagir, ni en mystique, ni en théologien, ni en expert de la doctrine,
mais seulement en croyant impliqué, tentant de « méditer ». 
Un propos plus que surprenant. Peut-être qu’en creusant, cela devient moins « bizarre ».
C’est vrai que l’homme cannibale ou plutôt anthropophage, en mangeant l’ennemi, s’attachait à ingérer ses forces redoutables en vue de le neutraliser (cf. Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques).
Il est vrai aussi que de nombreuses pratiques religieuses anciennes comportaient des sacrifices humains, suivis de cannibalisme. D’après Pline l’Ancien, les Romains trouvaient des remèdes médicinaux dans les corps humains. Mais la plupart des cultures ont rejeté ces pratiques ambigües, dont on n’a souvent retenu que le côté « barbare ».
Autre approche bien plus proche de nous : « faire l’amour » avec une personne aimée,
en embrassant et caressant son corps, n’est-ce pas une façon de « manger » son corps ? Ne dit-on pas que les époux (je dirais aussi les amants) deviennent un seul corps, qu’ils sont en communion !
Non parce qu’ils sont en fusion, mais riches de leurs libertés réciproques, pour l’accomplissement de l’autre. 

Joos van Cleve, La Cène, 1520-25, Louvre

Manger le corps de Jésus, est-ce partager son corps ressuscité ?

Tandis qu’ils mangent, Jésus prend un pain, bénit et partage. Il donne aux disciples et dit « Prenez ! Mangez : ceci est mon corps ». Il prend une coupe, rend grâce, et leur donne en disant : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, de l’alliance, répandu pour beaucoup. » (Marc 14, 22-39, traduction Sœur Jeanne d’Arc)
Le pain est l’aliment l’essentiel de la vie (du moins l’était-il à cette époque, conservant de nos jours une force symbolique) ; il devient lors de la Cène, le corps du Christ, le corps d’un homme pleinement humain, dans tout ce qu’il a vécu, qu’il nous demande de nous approprier, de « manger » pour nous accaparer ses forces, non pour le neutraliser comme dans Tristes tropiques ; mais pour entrer dans l’accomplissement le plus total de notre être, et plus justement, l’accomplissement de tous les humains, s’ils sont demandeurs. 

Un chemin de vie nous est proposé. Son corps ressuscité au milieu de nous est fait de toute son histoire d’annonces de la Parole qui s’accomplit par ses gestes et son comportement. Mais le corps, la chair, c’est aussi cet être fragile que Jésus a été, comme nous le sommes. Seulement le Souffle de Dieu l’accompagnait à tout moment ; ce Souffle que nous demandons pour notre accomplissement et celui de notre humanité, un Souffle qui nous rend fort dans notre faiblesse comme il a rendu Jésus fort. Un Souffle qui transcende la chair, lui évitant, si nous le souhaitons, de chavirer dans les « ténèbres ».
Le vin dans les religions environnant les Hébreux est la boisson des Dieux. Dans la tradition biblique et le Nouveau Testament, il est signe et symbole de joie (élément central des noces de Cana), et de vie, pourvu que l’on n’en abuse pas ! Il est très lié au sang, véhicule de la vie. Jésus donne sa vie, son sang et nous le propose dans l’eucharistie, via le vin. Le sang versé nous resitue dans la passion de Jésus, mais il est aussi la concrétisation de la nouvelle alliance et la joie de la Vie. Bien au-delà du sacrifice célébré par les grands prêtres en versant le sang des animaux pour se concilier Dieu, la mort de Jésus est le chemin de la Vie (la résurrection), plutôt à mon sens qu’un sacrifice offert à Dieu pour racheter les hommes. Jésus est allé au bout de sa mission (l’annonce de la Parole pour qu’aucun ne se perde), parce que « militant » de Dieu son Père, nous laissant le choix d’adhérer ou non.

Invitation au partage

Enfin les paroles de la Cène ne s’adressent pas seulement à chaque personne présente, mais à la communauté des disciples qui seront envoyés vers les hommes pour annoncer la Bonne Nouvelle,
et seulement quand ils auront reçu le Souffle. L’invitation au partage de la communion, c’est une invitation faite à la communauté des adhérents et non d’abord à mon petit moi, rendant un culte à Dieu pour mon salut éternel. N’est-il pas écrit « quand vous serez réunis en mon Nom, je serai au milieu de vous » !
C’est le partage des éclats de résurrection que nous célébrons en discernant la présence de l’Esprit Saint dans les actions justes que nous et nos frères humains avons conduites. Nous remercions pour cette avancée du « Royaume », comme Jésus a rendu grâce avant de partager le pain et le vin, c’est-à-dire qu’il a remercié et engagé Dieu son Père dans cet acte. 
Mais nous reconnaissons aussi combien nous avons besoin de l’Esprit Saint, combien nous pouvons nous tromper. Notre faiblesse n’est pas seulement la nôtre, mais aussi celle de nos frères humains, dont nous sommes solidaires pour construire la société dans laquelle nous vivons ; les uns et les autres sommes embarqués dans la production d’injustices, souvent le fait d’egos qui se veulent dieux à la place de Dieu (« calife à la place du calife », même au sein de l’institution religieuse).
Nous prions Christ pour que l’Esprit nous éclaire, pour qu’il soutienne ceux qui souffrent de ces injustices ; pour qu’il nous accompagne afin de changer ces situations, même si l’homme étant ce qu’il est, à la fois bon grain et ivraie, n’en verra qu’un aboutissement partiel, qui le conduit à s’inscrire dans l’Espérance du Royaume.

C’est le partage des éclats de résurrection
que nous célébrons en discernant
la présence de l’Esprit Saint
dans les actions justes que nous et nos frères humains avons conduites.

Partager le pain, le vin de façon bien humaine et concrète en mémoire du Christ nous est essentiel pour le rencontrer en communauté, fragment du peuple de Dieu. Ce peuple, cher à l’Ancien Testament où Dieu s’adresse d’abord à son peuple, plus qu’à des individualités, alors que le Nouveau Testament nous invite à conjuguer conversion individuelle et dynamique communautaire.
Faisons donc mémoire ensemble pour relire les paroles de vie que les évangiles nous ont adressées, chacun avec ses interprétations propres que nous avons bien du mal souvent à déchiffrer. Cette mémoire rend présent le Christ (bien plus que le fait de se remémorer un évènement historique). Elle nous conduit, à notre tour, à incarner ces Paroles dans nos vies, nos communautés et notre humanité. La rencontre communautaire dans l’eucharistie les fait surgir et leur donne sens et dynamisme.

André Letowski

Expert en entrepreneuriat, en tant qu’analyste et intervenant conseil, notamment auprès de petites entreprises, l’auteur s’est aussi investi dans le champ culturel (voyages, théâtre…), dans des associations à caractère religieux, s’interrogeant sur la façon concrète de vivre du Christ au sein de notre monde contemporain. Le recul apporté par la sociologie des organisations lui est précieuse pour aborder la question de la gouvernance et des pouvoirs.

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