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Le corps du Ressuscité, une expérience qui rassure ou qui ébranle ?

Dans L’incrédulité de Thomas, comme jamais auparavant, Caravage scrute et peint l’expérience sensorielle – voir et toucher – qui est cruciale dans la reconnaissance du corps ressuscité du Christ.
La chronique de Pierre Sesmat

Les têtes des quatre personnages regroupées dans un losange, c’est à ce paramètre facile à repérer que l’on mesure l’originalité de la composition mise en place par Caravage (1571-1610). Il faut y ajouter le cadrage qui rompt avec toutes les représentations précédentes – et elles sont nombreuses – de L’incrédulité de saint Thomas : au lieu de figurer les personnages en pied, le peintre adopte un format horizontal et un cadrage resserré, ce qui permet de réduire la distance entre la scène et le spectateur. Les dimensions modestes du tableau agissent dans le même sens et prouvent qu’il était destiné à la contemplation – ou à la méditation – privée et rapprochée. Son commanditaire vraisemblable, Vincenzo Giustiniani, marquis et banquier génois installé à Rome, pour qui Caravage avait peint peu auparavant l’insolent Amour vainqueur, était-il dans cette disposition ? Toujours est-il que cette Incrédulité de saint Thomas rencontra un grand succès, comme l’attestent les vingt-deux copies qui en furent faites au cours du seul XVIIe siècle. La composition du tableau y contribua-t-elle ? Sans doute mais aussi le réalisme de la scène. 

Cima da Conegliano, L’incrédulité de saint Thomas, vers 1502, Londres, National Gallery

Voulant rompre avec l’idéalisme incarné par les frères Carrache et obsédé par la réalité et sa représentation, Caravage ne pouvait qu’être séduit par l’idée de peindre le corps du Ressuscité et l’expérience qu’en avaient eue ses disciples. La peint-il de façon différente de ses prédécesseurs ? Non. Comme eux – par exemple Cima da Conegliano ou Dürer – , il peint Thomas mettant son doigt dans la plaie au côté du Christ. Pourtant dans l’évangile de Jean (20, 24-29), à la suite de la proposition de Jésus « Thomas, avance ton doigt et vois mes mains, avance ta main et mets-la dans mon côté », l’apôtre ne fait aucun geste et s’écrie « Mon Seigneur et mon Dieu ! ». En fait peindre n’est pas écrire et il est impossible de restituer visuellement les paroles du Christ sans les transformer en gestes. 

Albrecht Dürer, L’incrédulité de saint Thomas, après 1511, gravure sur bois

Qu’ajoute alors Caravage ? Comme jamais auparavant, il scrute et peint minutieusement l’expérience sensorielle – voir et toucher – qui est cruciale dans la reconnaissance du corps ressuscité du Christ. Toucher ? Non seulement Thomas touche la plaie du côté de Jésus mais c’est Jésus lui-même qui saisissant fermement le bras de Thomas, l’incite à introduire son doigt et les lèvres de la plaie s’écartent de façon saisissante. Voir ? Non seulement Thomas voit son doigt vérifier la réalité du corps du Ressuscité, mais son visage exprime un étonnement ou un émerveillement que partagent deux autres apôtres non mentionnés jusqu’ici. Façon d’insister sur l’expérience sensorielle du Ressuscité que Caravage souligne aussi en plaçant au centre non pas le Christ seul mais en juxtaposant à sa tête celles ébahies des trois apôtres. Et la lumière venant de la gauche va plus loin encore en faisant émerger de l’obscurité le corps du Ressuscité certes mais aussi les rides d’étonnement des apôtres, les mains de Thomas et de Jésus, le flanc de ce dernier et sa plaie béante. 

Tout semble réunit pour que l’expérience des sens efface le doute de Thomas et se transforme en preuve qui rend la foi inébranlable, ce qui s’accordait parfaitement avec la pensée post-tridentine en train de se diffuser au temps du Caravage. Cependant un détail interroge : la manche décousue du vêtement de Thomas laissant apparaître une fente blanche. Usuellement on y voit un indice de la pauvreté des disciples « gens du peuple » que Caravage veut rappeler. Mais en reprenant la composition du tableau, on constate que cette fente est exactement symétrique à la plaie du Christ et sur le même plan. En serait-elle une sorte de métaphore ? Serait-ce alors un détail qui jette un trouble sur la réalité de l’expérience du corps du Ressuscité vécue par Thomas ? Ou plutôt un détail qui dirait l’écho de cette expérience chez Thomas ? Un détail qui montrerait comment cette expérience ébranle davantage qu’elle ne rassure ? Un détail qui inciterait à y voir un signe qui mène ailleurs, au-delà de la preuve qui s’impose ? Plus encore pour ceux qui aujourd’hui tentent de croire sans avoir vu. 

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